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Accueil > Idées | Par Gildas Le Dem | 13 février 2017

Michéa, faux-prophète de la gauche radicale

Le dernier livre de Jean-Claude Michéa se veut en rupture radicale avec le capitalisme. Mais, pamphlet plus que démonstration, il ne propose en fait qu’un retour à ce que Marx appelait un socialisme réactionnaire, basé sur la tradition et l’identité.

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Lire le dernier livre de Jean-Claude Michéa, Notre ennemi le Capital, relève, il faut le dire, de l’épreuve. Il y a le style d’abord, épouvantable. Épouvantable car si chaque phrase – oui, chaque phrase ! – est bardée d’italiques (destinées à tenir lieu de concept par allusion, on s’évite ainsi une démonstration), de citations (parfois tronquées), de noms d’auteurs (le plus souvent maltraités ou traités à la légère), c’est évidemment que la rhétorique de Michéa vise à intimider le lecteur. Et, également, à se donner toutes les marques de l’importance théorique, de la hauteur de pensée faussement radicale.

Logomachie

En effet, Michéa se veut radical. Le propos, pourtant, est assez simple (quand il n’est pas simpliste). La gauche européenne se serait réconciliée avec le capitalisme. On peut bien sûr accorder ce point à Michéa, et qui du reste le contesterait aujourd’hui ? Mais, sur la manière dont s’est opérée cette réconciliation, sur la manière dont les élites socialistes, notamment françaises, ont concouru à rétablir et même étendre son emprise sur l’appareil d’état, on n’apprendra, en revanche, à peu près rien.

Mais passons, le monde social n’étant pour Michéa qu’une logomachie, un théâtre d’idées. Si la gauche a pu se rallier au capitalisme, c’est, pour Michéa, qu’elle révère au fond l’idée de "progrès". La gauche, après une alliance de circonstance avec le socialisme d’un Marx ou surtout d’un Proudhon, se serait ralliée au libéralisme politique et économique, abandonnant les catégories populaires à leurs traditions culturelles dépassées. Et, si les catégories populaires peuvent aujourd’hui encore résister aux avancées du néolibéralisme, c’est bien parce que leur sens moral, manifeste dans des valeurs comme la solidarité, l’entraide collective, et au fond le sens du don sans retour, constituerait le dernier rempart contre la bourgeoisie, sa cupidité et son indécence morale.

On a d’abord, au regard de l’actualité, envie de rire. Car, après tout, que vient de nous apprendre une affaire comme celle qui, tout près de nous, vient d’entacher la réputation de l’ancien premier ministre, François Fillon ? Sinon que la bourgeoisie, la plus attachée aux valeurs de mise en concurrence, du laissez-faire, du marché, etc., pratique également, à sa façon, l’entraide collective et a tout, sauf perdu le sens des solidarités familiales ? C’est si vrai que ce sens de la solidarité familiale s’adosse également à une définition très déterminée, et même très traditionnelle de la famille (Sens commun et la Manif pour tous ont largement contribué au succès des thématiques identitaires de François Fillon).

Sans précaution

Mais, soyons un peu sérieux pour notre part, et revenons au texte de Michéa. Et plus précisément à la question du mariage homosexuel, des rapports entre catégories populaires et militants homosexuels, puisqu’elle tient une place centrale dans son livre, et qu’enfin lui-même prend la peine d’y revenir à deux fois (cette question, visiblement, l’obsède !). Michéa, on s’y attendait à vrai dire, opère une distinction entre questions sociales et questions sociétales. Et, c’est de bonne guerre, Michéa reprend sans précaution la thèse selon laquelle le mariage pour tous, une réforme sociétale donc, serait venue combler l’absence de réformes sociales significatives.

C’est de bonne guerre, mais c’est faux. S’il est indéniable, certes, que le gouvernement socialiste aura, comme ses prédécesseurs, pratiqué une politique de démantèlement de l’État social, reste que la mise en œuvre du mariage pour tous aura plutôt renforcé les antagonismes sociaux. Non pas entre les catégories populaires et les militants homosexuels, comme le laisserait supposer la distinction entre social et sociétal. Mais, bien au contraire, entre les militants homosexuels d’une part, et des catégories de la population blanche, catholique et bourgeoise d’autre part.

Michéa en est assez conscient, toutefois, pour s’empresser de faire l’éloge du film Pride, relatant la rencontre des mineurs en grève et de militants homosexuels anglais, ligués, au début des années 80, contre la politique de Margaret Thatcher. Mais c’est pour ajouter aussitôt que, si cette conjonction des luttes, à ses yeux miraculeuse, fut possible, c’est que les militants homosexuels ont su respecter les valeurs et, au fond, "l’identité populaire" des mineurs.

Court-circuit théorique

On reste un peu surpris par le caractère normatif, et le peu de sérieux de ces remarques. Tout se passe en effet comme si Michéa ne pouvait imaginer que des militants gays puissent être issus des catégories populaires. Ou que les catégories populaires puissent compter, dans leurs rangs, des homosexuels (mais, aussi bien, des femmes, des populations d’origine immigrée, etc.). Surtout, à supposer même que l’identité culturelle des catégories populaires soit de part en part homogène, en quoi cette identité devrait-elle être de part en part respectée, et même chérie pour ce qu’elle est ?

Ce qu’un film comme Pride illustre, c’est, au contraire, que nous n’avons pas à aimer, chérir l’identité de ceux avec qui nous agissons. Parce que nous ne pouvons pas, et d’une certaine façon, nous ne devons pas choisir ceux avec qui nous agissons politiquement, ceux dont nous devons nous sentir politiquement solidaires. Et si nous ne pouvons ni ne devons choisir ceux dont nous sommes solidaires, c’est que le principe de solidarité et de justice sociale dépasse nos identités, nos appartenances, et au fond nos valeurs morales.

Or, c’est précisément à cette idée d’une action collective basée sur le principe de justice sociale (on pourrait dire, au fond, à l’idée même de gauche) que Michéa entend opposer le retour à une tradition socialiste ancrée dans les valeurs, non-négociables, d’une identité populaire socialement pure et homogène. Au regard de ces valeurs intangibles, le souci de la différence sexuelle, de la distinction entre masculinité et féminité, serait, par exemple, rien moins que le dernier rempart contre « l’uniformisation marchande du monde » et « les délires ultralibéraux de l’idéologie du genre » ! On reste, évidemment, confondu par la fulgurance de ce court-circuit historico-théorique.

Marx en otage

Mais on reste plus confondu encore, si c’est possible, de voir Marx embarqué, bien malgré lui, dans cette théologie radicale, où le néo-libéralisme est partout et nulle part. Il est vrai que Marx, pour son compte, dans Le Manifeste, louait la puissance révolutionnaire du capitalisme, dans la mesure où il détruit les communautés traditionnelles, les rapports de dépendance, les féodalités. Mais c’était dans l’espoir que cette destruction susciterait également l’émergence de la véritable société des individus, la société sans classes où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. Bref, la société de "l’individu complet" (selon les mots de L’idéologie allemande que Michéa, bien entendu, se garde de jamais mentionner).

Mais pourquoi, dès lors, Michéa se réclame-t-il de Marx ? C’est qu’en fait, tout au long de ce livre extravagant, il ne s’agit que de prendre des adversaires théoriques de gauche – notamment Bourdieu, dont on apprend avec effarement qu’il se serait inspiré de Gary Becker ! – en défaut de marxisme (un marxisme imaginaire du reste, plus proche du conservatisme et du moralisme proudhonien, en dépit de considérations faussement savantes sur la baisse du taux de profit). Et de rendre également conciliable ce marxisme imaginaire, ce marxisme pré-marxiste avec le néoconservatisme (car Michéa se félicite au contraire de se retrouver chez lui chez Gauchet, ou Manent).

Si bien qu’à la fin des fins, on referme le livre de Michéa. Pour reprendre la lecture du Manifeste et, par exemple, relire les pages consacrées à ce que Marx appelait le socialisme petit-bourgeois et réactionnaire.

@gildasledem

Notre ennemi le Capital, de Jean-Claude Michéa, Flammarion, 19 euros.

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Vos réactions

  • Michéa est le punching ball intellectuel préféré de l’extrême gauche pour en faire un réac alors qu’il devrait être un allié.
    Ce qui est effectif c’est que Michéa ne s’intéresse effectivement pas trop à la question des minorités. il s’intéresse à une question plus globale de l’effet qu’a le capitalisme sur nos sociétés et pas de manière débile encore faut-il avoir lu ses autres livres.
    Nous devrions être en dialogue avec lui plutôt que faire des critiques incendiaires et narquoises non constructives.
    A force de se diviser...

    jjjj Le 13 février à 16:19
       
    • Le problème n’est pas que Michéa "ne s’intéresse pas aux minorités", le problème c’est qu’il oppose un peuple "homogène", "décent","solidaire", "rempart" contre le néo-libéralisme, aux dites minorités qui seraient,elles, les alliés du capitalisme.
      Propos réactionnaire et sans fondement qu’on retrouve dans les discours d’extrême droite aujourd’hui.
      Par ailleurs, sa glorification du "peuple", foncièrement bon, contrairement aux élites, est risible.
      Le "peuple" n’a rien à envier à ses élites en ce qui concerne l’égoïsme, l’individualisme, l’entre-soi.

      Enfin, ce n’est pas "l’extrême gauche" qui ne veut pas de Michéa, c’est plutôt lui qui a choisi son camp.
      Il préfère la compagnie de Gauchet, qui s’est dit enthousaismé par le début de campagne de Fillon, à celle d’intellectuels de gauche qu’il préfère moquer ou ignorer.

      Lina Le 13 février à 19:55
    •  
    • Michea reprend toutes les antiennes anti 68 de Clouscard, qu’on pourrait croire par moment décalquées de chez Zemmour. L’adversaire, chez lui finit pas ne plus être le MEDEF ou le CAC 40 mais le libertaire, l’antiraciste, la féministe. Une vision fondamentalement passéiste qui rappelle l’ouvriérisme désuet qui disait aux femmes que leurs droits, ça pouvait attendre la Révolution, et que les homosexuels n’étaient que de petits bourgeois déviants. Un discours dans le négationnisme total du retour à l’ordre et de la montée de la régression nationaliste et réac qu’il ne fait que cautionner.

      Valdo Le 14 février à 00:25
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  • Ya t il quelqu’un pour poser la discussion calmement ?

    Monsieur HR Le 14 février à 17:18
       
    • D’accord avec vous, et j’ajoute :"calmement et clairement" ! Critique (diatribe ?) incompréhensible... en est-il de même pour Michéa, l’auteur visé ? Quelle utilité à ce type de discussion ?

      Abbé Béat Le 14 février à 18:14
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  • comparer CLOUSCARD et ZEMMOUR , c’est comme comparer ROUSSEAU et COLUCHE l’adversaire du MEDEF c’est pas laCGT ? du CAC 40 c’est pas le PCF ? Pour le reste on peut être homosexuel .bourgeois, libertaire mais rarement travailleur, père de famille , parcourant les salons de l’érotisme , se pavanant à la télé genre c8, ou militante syndicale professeur de lettre parcourant les défilés de mode , siégeant à un Conseil d’administration de société de COM

    ouvrierpcf Le 14 février à 18:14
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  • Le meilleur antidote contre ce genre d’article serait de lire Michéa, tout simplement, ses réflexions valent mille livres de Clémentine Autain...
    Et lui parle depuis le terrain, pas depuis les strapontins de RTL à justifier son islamo-gauchisme bon teint et tellement raccord avec l’air du temps petit-bourgeois.

    dudu Le 18 février à 09:52
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  • Je suis en train de lire ce livre. Il me semble qu’il apporte des réponses historiques intéressantes à la question : quand et comment la gauche a commencé à dérailler, à quitter sa voie initiale pour se réfugier dans des combats qui, s’ils ne sont pas à négliger (et Michéa le souligne), comme le mariage pour tous, pour citer un exemple récent, ne constituent pas l’essentiel de ceux qui luttent pour les classes populaires. Il y a bien quelque chose qui a déraillé, à un moment, non ?

    Eric Le 18 février à 15:12
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  • Cet article est aussi scandaleux que celui paru dans Politis. J’ai lu le livre. Je le trouve passionnant et extrêmement érudit et étayé ce qui n’est pas le cas de ses critiques injurieux et haineux dont le seul argument est l’argument d’autorité..
    le livre s’inscrit dans un courant ancien en FRANCE puisqu’il remonte à Leroux et Proudhon et qu’aujourd’hui il s’apparente à Orwell, Christopher Lasch, Chantal Mouffe, Laclau et les héritiers de Debord, Vanheigem et divers courants chez les Verts et l’anarchie en faveur de la décroissance et du revenu universel.
    C’est une malhonnêteté intellectuelle de ne discuter que par des injures qui ne grandissent pas leurs auteurs.

    Brnard Guibert Le 18 février à 16:08
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  • Centrer la critique du livre de Michea sur la question gay et de manière générale sur les questions societales est ridicule. Ce n’est qu’un point mineur du livre. Et le fait que ce soit la seule chose à mettre à l’actif du PS montre, ce que dénonce à juste titre Michea, n’est que rideau de fumée pour essayer de camoufler sa capitulation depuis 1982 devant le libéralisme.
    Michea denonce Bourdieu, Foucault, Deleuze et Guattari pour avoir été les fourriers du libéralisme. Je ne suis pas d’accord avec cette thèse. Mais la question ne peut pas être balayée d’une pichenette. Et Michea est loin d’être le seul à se l’être posée. Pour Bourdieu par exemple Alain Caillé l’a rapproche de Gary Becker avec le "capital symbolique". Quant à Foucault, Deleuze et Guattari leur projet d’aller plus vite que Le libéralisme a complètement échoué et selon certains chercheurs, de gauche, ils se sont faits rattraper et même dépasser de sorte qu’ils en fait le lit au lieu de le combattre. À la différence de Bourdieu ils ne se sont pas beaucoup mouilles dans les luttes dans les entreprises sans parler des erreurs politiques comme celle avec l’Iran.
    Il faudrait faire des critiques plus sérieuses.
    Je croyais que Regards était une revue de qualité. Si ça continue je me désabonne..

    Brnard Guibert Le 18 février à 16:29
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  • Entre Michéa et la gauche ensemble islamophile , je choisis le premier désolé

    le saviez vous ? L’ actuel coordonnateur du livret Enseignement et Recherche pour la France insoumise est un ancien soutien affiché de la candidature voilée d’ avignon ... vous savez l’ année 2010

    Toute cette gauche moralisante et relativiste me débecte parce que cela fait des années qu’ elle se reclut entre Médiapart et Regards ou autour du cours Julien de Marseille ... Pour un résultat très efficace sur le plan électoral vis à vis des quartiers populaires et périphériques où la rose bleue marine a déjà planté ses épines de sang ...

    Cherchez l’ erreur /// Autant aller voter Hamon dès le premier tour !

    STORA Antonin Le 19 février à 20:52
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