Accueil > Société | Entretien par Naly Gérard | 14 juin 2017

Michel Offerlé : « Les militants du libéralisme sont minoritaires parmi les patrons »

Quelles sont leurs différences entre eux, quel est le sentiment de différence qu’ils éprouvent ? Coordinateur d’une enquête sur ce groupe hétérogène, le sociologue Michel Offerlé en livre quelques enseignements.

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Le patronat français n’a rien d’un bloc unifié. La majorité des chefs d’entreprises dirige moins de dix salariés et une grande partie pilote une PME. Le sociologue Michel Offerlé, qui vient de mener une enquête collective auprès de chefs d’entreprise, pointe ce qui oppose et ce qui unit les "petits" patrons aux "gros".

Regards. En quoi les patrons forment-ils un groupe hétérogène ?

Michel Offerlé. La catégorie de l’INSEE ’’artisans, commerçants et chefs d’entreprise’’ est extrêmement éclatée. On trouve des diplômés de grandes écoles comme l’ENA ou HEC, une partie non négligeable qui possède un CAP et un certain nombre d’autodidactes. Il y a ceux qui sont devenus patrons grâce à la socialisation familiale – leur parents étant eux-mêmes chefs d’entreprise ou commerçants. Et ceux qui ont voulu être indépendants, quitter la routine d’une grande boîte ou développer un produit dans lequel ils mettent leur affect. Certains touchent à peine 1.500 euros mensuels, et une poignée seulement se classe parmi les 500 plus grosses fortunes – au-dessus de 80 millions d’euros comme LVMH ou Auchan.

« Les patrons de PME estiment que les dirigeants de grandes entreprises ne sont pas de ’’vrais’’ patrons »

Ceux-ci évoluent dans d’autres sphères ?

Ce sont des dominants. Et les dominés sont souvent en situation de sous-traitance par rapport aux grands groupes. Si les contraintes du marché et la logique capitaliste s’imposent à tous, tous ne font pas du profit de la même manière. Il y a la logique lucrative – ainsi, des ’’petits’’ se rêvent ’’gros’’ pour pouvoir ’’claquer’’ du fric. Et la logique gestionnaire qui consiste à financer son activité sans vouloir s’agrandir. Cette attitude est très présente chez les petits artisans. Et puis, des différences existent entre le créateur d’entreprise, le repreneur, l’héritier, le manager salarié et l’autoentrepreneur, qui souvent n’a pas choisi son statut.

Comment se manifeste le clivage entre petits et grands patrons ?

Généralement, les patrons de PME estiment que les dirigeants de grandes entreprises ne sont pas de ’’vrais’’ patrons. Selon eux, ils ne se sont pas colleté à la réalité de l’entreprise, ils peuvent déléguer, bénéficier d’avantages fiscaux et avoir des rapports privilégiés avec les banquiers – un point très important. En un mot, ils ne courent pas les mêmes risques qu’eux. Il y a une espèce de fantasme : la collusion entre élites politiques et élites économiques sur le dos des ’’petits’’.

« Ils sont nombreux à penser qu’ils sont différents du reste de la société, que leur travail est "trop compliqué à expliquer" »

Quels sont les points communs entre tous ces chefs d’entreprise ?

Les patrons sont des gens très semblables si on les oppose aux salariés et aux fonctionnaires. Ces derniers étant la figure repoussoir par excellence. Ils se décrivent, généralement, comme des bosseurs, comme des gens « qui ne comptent pas leurs heures », qui veulent « s’en sortir’ ». Un terme revient tout le temps dans leur bouche : la « niaque ». Une expression est aussi récurrente : « On n’a pas le temps : on a la tête dans le guidon ». C’est la réalité : un entrepreneur familial travaille souvent entre 50 et 65 heures par semaine, sans pouvoir vraiment déléguer.

Cela crée, chez eux, un sentiment de différence marquée ?

Ils sont nombreux à penser qu’ils sont différents du reste de la société, que leur travail est « trop compliqué à expliquer ». Au cours des entretiens, nous avons peu entendu de discours libéral. Les patrons ne sont en rien des idéologues, et les militants du libéralisme sont minoritaires parmi eux ; la plupart ne sont ni pour ni contre le marché. « Cela va de soi », « On ne peut pas faire autrement », voilà ce qu’ils disent du système capitaliste. C’est une espèce de libéralisme diffus, pas du tout idéologisé. Une sorte de libéralisme appliqué.

Patrons en France, sous la direction de Michel Offerlé,La Découverte, 25 euros.

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    irae Le 14 juin à 21:10
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