Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 29 avril 2015

Mona Chollet : « La maison, à la fois intime et politique »

Journaliste au Monde diplomatique, essayiste, Mona Chollet signe avec Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique une plongée au cœur de la maison, cet univers personnel mais aux multiples ramifications.

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« La maison » : le sujet peut de prime abord sembler étonnant pour une journaliste telle que Mona Chollet, plutôt connue pour son analyse des mécanismes de domination et d’aliénation – via notamment les représentations de la femme et de la féminité (Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine, 2012) –, ou son démontage des imaginaires politiques – tel celui construit par Nicolas Sarkozy (Rêves de droite, défaire l’imaginaire sarkozyste, 2008). Sauf que partant du "chez soi", Mona Chollet aborde dans une réflexion extrêmement articulée différentes thématiques : le logement, les réseaux sociaux, le temps libre, les tâches ménagères, le modèle de la famille nucléaire, etc.

À travers des références éclectiques, allant du blog aux écrivains (Nicolas Bouvier, Chantal Thomas, Virginia Woolf) en passant par la philosophie (Annie Le Brun, Gaston Bachelard, etc.), l’ouvrage offre un parcours initiatique de nos espaces quotidiens, avant de se conclure sur un chapitre essentiel. Dédié à l’architecture, ce dernier rappelle que si les lieux que nous occupons sont soumis à des contraintes tant sociales, culturelles, que politiques, il existe des voies possibles pour élaborer de nouvelles politiques de l’espace.

Regards. Quelle est l’origine de ce livre ?

Mona Chollet. Je suis quelqu’un pour qui l’univers de la maison est important. J’ai besoin d’avoir de longs moments où je peux rester chez moi, sinon je m’épuise assez vite. Me rendant compte que cela suscitait des moqueries, des sarcasmes, que ce n’était pas toujours bien accepté, j’ai commencé à y réfléchir d’une manière plus globale. À partir de ce fil rouge, j’ai abordé plusieurs sujets (la difficulté de se loger, les tâches ménagères, Internet et les réseaux sociaux, l’architecture, etc.) et c’était assez agréable de voir se développer une cohérence et des connexions qu’on ne cherchait pas au départ. Évidemment, c’est subjectif, ce sont des sujets qui m’intéressent particulièrement, comme la question de l’espace, du temps. Avoir un chez-soi est d’abord et avant tout une question matérielle. Mais celle du temps ont on dispose pour en profiter est importante, même si on la remarque moins. La vogue du lifestyle, du bricolage, de l’amélioration permanente de son domicile me semble assez contradictoire avec le temps limité qu’on a pour en profiter, que ce soit en raison du travail, d’Internet, des tâches ménagères, etc.

« Cela m’intéresse de travailler sur un sujet pas spécialement noble »

À la découverte de ce livre, on pourrait avoir le sentiment qu’il est moins politique ou critique que vos précédents ouvrages…

Le sujet me semblait intéressant parce qu’il est à la fois très intime – chacun y projette des choses personnelles – et politique : les logements dont on dispose ou pas, le bien-être qu’on peut espérer en restant chez soi dépendent de décisions politiques et reflètent l’état d’une société. Même retranché dans notre intérieur, nous sommes encore le jouet d’influences sociales. Si l’on s’en tient à une analyse superficielle, on a le sentiment qu’il n’y a rien de plus consensuel que d’aimer être casanier, parce qu’il y a toute une industrie qui nous le vend. Rester chez soi est assez méprisé et il n’y a à peu près que les marchands de meubles et de décoration qui le valorisent. Mais consommer ou profiter de son chez-soi ne sont pas la même chose, et nous avons très peu de possibilités d’habiter les espaces. Nous ne sommes même pas censés le faire, c’est assez mal vu.

L’espace domestique est spontanément pensé comme un sujet ordinaire, trivial, qui ne se prêterait pas à une réflexion approfondie ?

J’ai reçu sur Twitter une photo d’un lecteur qui est allé chercher le livre dans une librairie et qui l’a trouvé au rayon bricolage, voyages, rangement, développement personnel, ce genre de trucs. C’est assez drôle, car je me rends bien compte qu’effectivement, le sujet peut prêter à confusion. Mais ce malentendu me plaît. Cela m’intéresse de travailler sur un sujet pas spécialement noble ou glorieux, qui n’est pas estampillé comme "le" sujet de gauche révolutionnaire en développant une écriture personnelle mêlée à un propos politique, faite d’allers-retours entre des souvenirs intimes et un élargissement à des choses plus générales.

« L’architecture est un domaine dont nous sommes tenus à l’écart »

Le philosophe Gaston Bachelard est cité plusieurs fois, est-ce une référence importante pour vous ?

Il a été le déclencheur d’un précédent livre, La Tyrannie de la réalité, avec la question de ce qu’on appelle le réalisme, la condamnation de l’imaginaire en général et la méfiance envers l’imaginaire. Bachelard est l’auteur le plus décomplexant qui soit et sa découverte a été une révolution pour moi. J’ai relu La Poétique de l’espace – on ne peut pas écrire sur la maison sans reprendre ce livre – ainsi que d’autres auteurs, et tous le citent, y compris les Américains. Il a vraiment été pionnier pour parler d’un rapport à l’espace qui ne soit pas rationnel, cartésien. Bachelard a légitimé la place, par exemple, que peuvent avoir les souvenirs d’enfance et, alors que notre société a toujours tendance à renvoyer cela à quelque chose d’un peu infantile, il montre que ce n’est pas le cas. C’est constitutif de nos identités, nous en avons besoin.

Vous citez l’architecte Patrick Bouchain pour sa participation à la Biennale d’architecture de Venise en 2006 où il transforma le pavillon français d’exposition en lieu d’habitation, et évoquez également ses habitats participatifs. Ces mentions énoncent l’ambition politique de votre livre : oui, il serait possible de ne pas subir les espaces dans lesquels on vit ?

Pour moi, c’était une grande découverte. Ses réflexions, tout comme celles de l’architecte anglais Christopher Alexander vont au-delà de la seule architecture et abordent des questions fondamentales sur les usages, la gestion de la solitude et de la famille, etc. Lorsque Patrick Bouchain parle de son propre décalage par rapport à l’événement que constitue la Biennale de Venise, j’ai retrouvé la transposition des complexes que je pouvais avoir en traitant ce sujet. Le lire m’a éclairée sur ce que je tentais de faire par l’écriture. Il m’était impossible de ne pas le citer dans le chapitre d’architecture, tant sa manière d’envisager son travail – que ce soit dans l’attention qu’il porte aux habitants et aux rapports à leur habitation, à la question de la prise en compte du vieillissement des bâtiments, ou son intérêt pour les matériaux de récupération – porte une réflexion intéressante.

« J’aime cet élan "Qu’est-ce qui nous manque pour être bien ?" »

D’ordinaire, il y a peu de proximité entre les architectes et ceux qui vont habiter leurs œuvres ?

L’architecture est un domaine dont nous sommes tenus à l’écart et nous n’avons pas l’habitude de demander des conseils à des architectes sur comment nous pourrions vivre. Nous sommes invités à admirer telle ou telle grande figure, mais nous ne sommes guère incités à comprendre comment ça se passe, ni à dégager des lois sur ce que pourrait être un bâtiment appréciable pour ses occupants. Patrick Bouchain le fait et cette démarche est assez rare.

Vous dites dans une interview au Temps défendre des choses « importantes pour le bien-être personnel et collectif ». Aborder la féminité ou la maison relève toujours de la question de l’aliénation (à des pratiques, des images, des espaces) ?

En partie. Pour Beauté fatale, c’était ça. Après, lorsque je parle d’aliénation, j’inclus la mienne. Étant journaliste, pas universitaire, et considérant ne pas avoir "d’autorité savante", je n’aime pas endosser le rôle de l’auteur qui objective, qui énonce des vérités dans une position d’autorité. Alors je m’attaque à chaque fois à des choses qui me posent d’abord problème, espérant que si je parviens à débrouiller deux trois trucs, cela pourra servir à des lecteurs ou lectrices. Lors de l’écriture d’un livre, j’aime cet élan « Qu’est-ce qui nous manque pour être bien ? »

C’est une façon de concilier l’envie de "positiver" et, quand même, celle de politiser ?

Au quotidien, nous sommes tellement tout le temps en train de protester, de dénoncer, d’être dans une posture de défense, que là je n’ai pas envie de cela. J’ai envie que ce soit motivant, joyeux – pas "positif", car le terme est niais –, affirmatif. Partir d’un point de vue affirmatif et d’un désir plutôt que d’un discours de refus et de colère. Si Beauté fatale était un livre très critique, il y avait également malgré tout un élan, une tentative pour se sentir mieux. Certains l’ont ressenti comme agressif, mais c’est parce que quand vous vous en prenez à un système, il paraît tellement naturel que c’est l’attaquer qui passe pour agressif.

Chez soi – une odyssée de l’espace domestique , de Mona Chollet. Éditions La Découverte – Zones, 17 euros.

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  • Una eterna sonrisa.

    En la cabaña
    vive triste la
    armonía y la
    dulce sensación
    que recuerda
    el infinito, el sabor
    de una sonrisa y
    una rima desolada.

    Francesco Sinibaldi

    Francesco Sinibaldi Le 6 mai 2015 à 17:43
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