Accueil > Monde | Entretien par Clémentine Autain | 26 février 2016

Myriam Benraad : « Pour défaire Daesh, il faut s’appuyer sur les peuples »

La Syrie est le théâtre tragique d’une guerre géopolitique au long cours, à lequelle les civils paient un lourd tribut. Pour quel résultat contre Daesh ? Entretien avec Myriam Benraad, politologue française spécialiste de l’Irak et du monde arabe.

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Myriam Benraad est l’auteure de Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Le Cavalier Bleu, 2015).

Regards. « Daesh s’est construit à cause de la faiblesse de ses ennemis », dites-vous. Aujourd’hui ses ennemis vous paraissent-ils plus forts ou plus faibles ?

Myriam Benraad. C’est une question très complexe. Ce qu’il importe tout d’abord de souligner, c’est qu’on se trouve dans un contexte de guerre asymétrique. Le groupe État islamique est apparu en octobre 2006 en Irak, dans la continuité de ce qui constituait la branche irakienne d’Al-Qaïda dirigée à l’époque par Abou Mousab al-Zarqawi. Une insurrection faisait alors face à une armée régulière, les États-Unis, dans un contexte d’occupation. De ce point de vue, la donne n’a jamais foncièrement changé : d’un côté combattent des guérilleros, de l’autre des armées conventionnelles. Seules certaines méthodes diffèrent aujourd’hui. Ce qui est certain néanmoins, c’est que les bombardements causent de nombreux morts parmi les civils, irakiens comme syriens. Les revers subis par l’État islamique restent quant à eux très modestes au regard de l’action militaire adverse.

Pourquoi cette action est-elle à vouée à obtenir si peu de résultats ?

Les forces internationales en présence sont dépourvues de stratégie commune. En réalité, ni les Russes, ni les Américains n’ont le pouvoir d’influer structurellement sur un contexte local marqué par ses propres dynamiques, synonymes d’un imbroglio pour l’heure sans issue. Chacun se livre une guerre par procuration sur le terrain, une lutte pour l’hégémonie. Ainsi, l’Iran a gagné la guerre d’Irak dès 2003 – les Saoudiens l’avaient d’ailleurs annoncé aux Américains ! Le projet iranien est celui d’une expansion régionale au-delà des frontières, et Téhéran a réussi à se rallier des pans entiers des populations du Moyen-Orient, sponsorisant notamment un certain nombre d’actions caritatives, telle la construction d’écoles par exemple, et finançant différentes factions religieuses et politiques. L’Iran a ainsi formé un véritable "arc chiite" de Téhéran jusqu’à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas.

« On a oublié en Occident que ces dictateurs ne pensent pas avec nos catégories : ils sont prêts à causer des millions de morts pour assurer leur survie »

Comment les autres puissances régionales ont-elles réagi à cette stratégie de conquête iranienne ?

En face se situent plusieurs puissances comme l’Arabie saoudite et la Turquie qui perçoivent cet expansionnisme avec effroi, étant elles-mêmes en quête de primat géopolitique. En perte de vitesse et nostalgique de son aura passée, l’Égypte vit également mal cette expansion. Ces États comptent tous s’imposer et se moquent des morts que leurs ambitions dévorantes engendrent. Les droits de l’Homme n’ont guère de signification à leurs yeux. Ils sont prêts à armer les différents acteurs qui se sont rangés de leur côté pour gagner la guerre, même si en réalité aucun ne la gagnera jamais. Ces choix constituent autant d’impasses et de catastrophes, et il en ressort un état de barbarie qui atteint à présent des sommets inouïs.

Comment percevez-vous l’intervention de la Russie ?

Le premier intérêt des Russes à intervenir militairement en Syrie est de limiter la contamination djihadiste. Moscou entend constituer un cordon sanitaire face au djihad à ses portes. L’État islamique menace en effet directement et ouvertement la Russie, qui tente aussi par cette intervention de rétablir son influence d’antan au Moyen-Orient face aux Américains. Les Russes veulent tout simplement reprendre la main là où ils ont été laissés après la guerre du Golfe de 1990. Les bombardements russes ne s’embarrassent pas de détails, néanmoins, et tuent les civils par centaines. C’est une véritable boucherie.

Pourquoi les Américains laissent-ils faire ?

Ils n’ont dans les faits aucune stratégie tangible. Ils ne souhaitent pas remettre les pieds dans le bourbier irakien. Au fond, l’intervention russe en Syrie les arrange en les dédouanant de leurs responsabilités. Eux s’occuperont de l’Iraq, bon gré mal gré, conformément à la politique du "Iraq first" esquissée depuis 2014 par Barack Obama. Washington soutient néanmoins les Kurdes en Syrie, comme en Irak. Autrement dit, Russes et Américains se partagent les tâches et plus personne outre-Atlantique n’évoque un départ prochain d’Assad, ce qui tranche avec la position qui est toujours celle de la France, considérant qu’aucune solution politique n’est possible sans un retrait du dirigeant syrien. Or soyons clairs : il n’y aura aucune transition pacifique en Syrie tant qu’Assad se maintiendra au pouvoir. Cela fait cinq ans que la guerre perdure, dans un rapport de forces pur. Les Russes permettent au régime de reprendre un certain nombre de territoires et Assad ne fera aucune concession à l’opposition. À ce titre, on a oublié en Occident que ces dictateurs ne pensent pas avec nos catégories : ils sont prêts à causer des millions de morts pour assurer leur survie. Saddam Hussein en était aussi un exemple effrayant.

« Daesh a réussi à globaliser son combat en un temps record et forme une internationale révolutionnaire radicale »

Est-ce que Daesh recule ou progresse ?

La situation est variable d’un territoire à l’autre. Le groupe a repris un certain nombre de zones, mais a aussi reculé dans d’autres. Ni l’intervention russe, ni celle de la coalition emmenée par les États-Unis n’a fait la différence. Pendant ce temps, le groupe terroriste s’exporte vers d’autres terrains telle la Lybie, et compte par ailleurs de plus en plus nous attaquer. L’ensemble du monde musulman est gangrené, nos sociétés aussi. J’attribue le 13 novembre au fait que les djihadistes ont voulu se venger après avoir été relativement affaiblis en Irak et en Syrie. Ils ont réussi à globaliser leur combat en un temps record et forment une internationale révolutionnaire radicale, leur modèle se parachevant dans la terreur et un projet politique de nature totalitaire. La majorité des civils syriens et irakiens rejette l’État islamique, lequel pille, massacre, viole, décapite, jusqu’à des adolescents parce qu’ils écoutent de la musique. Pour défaire ce groupe, il faut s’appuyer sur ces peuples, même si aujourd’hui beaucoup fuient et sont donc les acteurs tragiquement absents de cette crise historique.

Les civils paient un lourd tribut…

Le mieux, pour les civils encore sur place, serait d’obtenir des cessez-le-feu locaux. Tant que le régime et l’opposition s’y refusent en Syrie, le bain de sang continuera. Une partie des opposants a réclamé un cessez-le-feu, mais à condition que les Russes cessent leurs bombardements. Damas et Moscou l’accepteront-t-ils ? C’est peu probable. De fait, Assad est euphorique actuellement : grâce à l’aide des Russes, le régime reprend la main peu à peu. Sa position reste celle de la force. Pourquoi ferait-il des concessions ? Même Poutine aurait dit d’Assad que son cynisme l’avait frappé. Le président russe n’est pourtant pas lui-même un modèle de candeur... Quant aux Occidentaux, nous ne sommes pas réalistes sur ces conflits et le niveau de cynisme dont sont capables ces chefs d’État, ainsi qu’une partie des protagonistes au sein de l’opposition.

Comment peut s’imaginer l’avenir de la Syrie ?

Je crois qu’il sera celui d’une partition douce, de type fédéraliste dans le meilleur des cas. Les Kurdes souhaitent d’ores et déjà leur autonomie. Assad tentera a minima de sécuriser la partie occidentale du pays, la "Syrie utile". Les territoires plus à l’Est regrouperont quant à eux un éventail de groupes armés sunnites. Quoi qu’il en soit, Assad ne retrouvera jamais sa légitimité perdue, c’est une donnée objective. Sa stratégie est de diviser pour mieux régner, il est prêt à tout pour conserver le pouvoir, y compris à "acheter" l’allégeance d’une partie des opposants, lassés des combats, mais il ne pourra jamais retrouver son assise d’antan, à moins d’un massacre total.

« Lorsque des populations sont bombardées de toutes parts, elles finissent par opter pour Daesh »

Quel type de solution les forces internationales devraient-elles soutenir ?

À ce stade de décomposition et d’urgence, Américains et Russes doivent s’entendre, et ce rapidement, même si l’on est loin d’être en mesure de négocier un quelconque "après". En réalité, il n’existe aucune stratégie claire et simple. Soutenir les bombardements sur les civils ? Certainement pas. Cela ne fait que re-légitimer l’État islamique, dont le fonds de commerce est la "guerre contre l’islam" que le monde entier livrerait. Lorsque des populations sont bombardées de toutes parts, elles finissent par opter pour Daesh, non par adhésion idéologique à leur projet, mais parce qu’elles sont tuées. Les Kurdes, même s’ils ont aussi commis des abus, comme tous les acteurs en présence, présentent un projet plus porteur pour l’avenir, c’est incontestable. Pour autant, une partie d’entre eux s’est déjà rangée du côté de la Russie et d’Assad. Voilà pourquoi les Turcs, opposés viscéralement à Damas depuis le début de la crise, les bombardent aujourd’hui. Ce que les Occidentaux doivent faire en priorité, c’est soutenir les acteurs locaux qui combattent l’État islamique. Il faudra ensuite faire preuve de pragmatisme, même dans la douleur, et favoriser la reprise des discussions entre le régime syrien d’une part, et les opposants de l’autre.

Le chemin semble étroit…

Dans les faits, l’Occident dispose d’une marge de manœuvre extrêmement réduite. Il n’y aura pas de solution de court terme à ces conflagrations. Seule la stratégie kurde est la plus crédible pour l’heure. Ce sont les seuls à reprendre des positions à l’État islamique, comme dans la province de Hassaka au Nord-Est de la Syrie. Ils forment et entraînent des combattants arabes, sunnites et chrétiens à leurs côtés. Les Kurdes ne sont certes pas des enfants de chœur, mais ils ne sont pas comparables aux membres de l’État islamique, coupables d’innommables exactions. Or la Turquie les bombarde, après avoir fait passer des centaines de djihadistes par sa frontière et permis tous les trafics. Les Américains ont bien compris, à ce titre, que rompre les voies d’accès depuis et vers l’ancienne puissance ottomane était la seule solution. Les Russes aussi, d’ailleurs.

Une dernière question, plus franco-française… Dounia Bouzar a renoncé à sa mission de déradicalisation en raison de la déchéance de nationalité proposée par le gouvernement. Qu’en pensez-vous ?

À mon sens, sa démission est surtout le signe de l’incurie structurelle de nos autorités. Cela fait dix ans que l’État français n’a pas pris le problème de la radicalisation à bras le corps alors que le phénomène était bien connu. Combien d’individus fichés traînent dans la nature ? L’état d’urgence n’est que de la poudre aux yeux, de surcroît porteur de tant de dérives liberticides : il n’empêchera pas la menace terroriste de nous frapper. Il faut une solution de long terme, qui considère les dimensions profondes de la radicalité, et Dounia Bouzar ne peut venir seule à bout de ce problème, c’est un mauvais procès qu’on lui fait. Ajoutons que si aucune solution n’émerge au milieu du chaos moyen-oriental, la radicalisation a de beaux jours devant elle, en France comme ailleurs, soyons lucides. Enfin, à titre personnel, je regrette le lynchage dont Dounia Bouzar a été victime, dans la presse et sur les réseaux sociaux. En l’occurrence, la violence des attaques ad hominem est inadmissible. Actuellement, force est de constater qu’il y a un déferlement de haine et de sexisme contre les femmes qui travaillent sur ses questions.

Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe, de Myriam Benraad, Le Cavalier Bleu, coll. Idées reçues / Grand angle,‎ 2015, 20 euros.

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Vos réactions

  • Je regrette que M Benraad essentialise certaines catégories. Ses propos globalisants, ne nous donne, par exemple,aucune information sur qui compose Daesh.

    Monsieur HR Le 26 février à 11:20
  •  
  • Il y a pas mal de vrai, de moins vrai et d’oubli (par exemple la question cruciale de l’aspect gaz/ressources énergétiques) dans vos propos, et surtout permettez-moi d’ajouter en vous paraphrasant que nous ne sommes pas réalistes sur ces conflits et le niveau de cynisme dont sont également capables les chefs d’État occidentaux.

    Un passant Le 26 février à 13:09
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  • on a oublié en Occident que ces dictateurs ne pensent pas avec nos catégories : ils sont prêts à causer [...]des morts pour assurer leur survie.

    Rien à voir avec Hollande qui tue Rémi Fraisse à Sivens, qui tue 25 réfugiés en 2015 à la frontière de Calais, qui déporte 3 500 réfugiés calaisiens d’un trait de plume, qui décide d’un nouveau code du travail qui tuera x salariés par an. Je ne prends que Hollande en exemple parce que c’est devant notre porte que l’on doit balayer avant de faire la morale aux autres.

    Un partageux Le 26 février à 15:01
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  • Je ne vois pas ce qu’apporte cet entretien à part toujours plus de confusion et d’islamophobie...

    René-Michel Le 26 février à 18:08
       
    • curieuse votre remarque ? ou trouvez vous une once d islamophobie dans cet article ?.
      A moins que pour vous et certains "droidelomiste " l islamophobie commence des que l on ose emmetre un avis sur un pays du moyen orient.

      buenaventura Le 26 février à 18:37
    •  
    • @Buenaventura Je suis laïc et je combats idéologiquement toutes les religions qui sont toutes réactionnaires et plus ou moins nocives. Je regrette que Mme Benraad mette plus ou moins tout le monde dans le même sac à quelques nuances près et j’ose espérer qu’elle n’a pas entièrement raison...

      René-Michel Le 26 février à 23:11
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  • " On a oublié en Occident que ces dictateurs ne pensent pas avec nos catégories : ils sont prêts à causer des millions de morts pour assurer leur survie »
    quand je lis ce genre de phrases, je pense immédiatement aux premières images de "Le fond de l’air est rouge"
    et aussi
    à
    ma dernière lecture de Conquistadors" d’Eeic Vuillard.
    Oui, vraiment, l’occident c’est La The civilisation.

    cantaous Le 26 février à 18:28
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  • Conseil de lecture : Revue internationale stratégique n°100 entretien Pascal Boniface/J-L. Mélenchon "La France, trait d’union au sein de l’humanité universelle". Également sur site JLM.

    Vassivière Le 27 février à 11:40
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  • Le terme ces "peuples" est un terme générique très abstrait. C’est bien, ces peuples qui n’ont plus d’intérêt commun qui se déchirent , c’est cet état de fait qui alimente les guerres civiles.
    Et puisque, ces fameux peuples sont absents comme le dit Myriam Benraad, ça mange pas de pain de dire qu’on devrait s’appuyer sur eux. Voir la guerre du Liban (15 ans de conflit ! ) pour arriver à aujourd’hui à une paix toujours aussi fragile et un état qui n’en est toujours pas réellement un......Les séquelles de ce conflit sont toujours vives et présentes dans ce pays 25 après.
    C’est l’histoire qui fait l’histoire,même si, celle-ci comme le disait E.Morin est souvent plus folle que gentiment rationnelle.....

    Ghis Le 27 février à 12:08
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  • S’appuyer sur les peuples... oui, mais comment, concrètement ça veut dire quoi ?
    Le niveau de cynisme des dictateurs... certes, mais celui de "nos" démocraties occidentales ? N’est il pas encore pire, dans la mesure où elles se pavanent comme des modèles de vertu, et où, malheureusement, "nous" sommes nombreux à les croire ?

    Cultive ton jardin Le 28 février à 15:49
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  • Nous avons l’impression que Daesh est une bonne nouvelle pour nos gouvernements qui accélèrent la politique de la peur, arborant des messages de protection contre le terrorisme sur le web, s’arment de plus en plus.
    Si on reste basique en développant notre réflexion à partir des information que le système nous donnes, nous aurons toujours la décision qu’ils veulent, qu’on en soit conscient ... ou non !

    John - Constructeur de Véranda en isère

    John Le 29 février à 15:07
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  • Pas fameux comme article. Je jette l’éponge dès que l’Iran est cité, hors de propos, et lourdement. La position de la France, pour chasser le dictateur, et amener la démocratie, est dans le droit fil , de celle des usa, avec des résultats, probablement mitigés, pour la population, les infrastructures, de ces pays, sont détruites, l’emigration, la mort et la guerre civile, voila le programme.

    Serge Le 31 mai à 13:04
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