photo cc Marnie Joyce
Accueil > Environnement | Par Laura Raim | 3 décembre 2015

Naomi Klein, la révolution par le climat

Le mouvement climatique compte en Naomi Klein sur un porte-voix redoutablement efficace. Avec sa notoriété internationale, la journaliste canadienne est un maillon précieux de la lutte altermondialiste. Grâce à, ou malgré un certain flou théorique ?

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Qui savait que le personnel précaire de l’université Paris 8 avait mené onze semaines de grève en début d’année ? On ne peut pas dire que les médias aient abondamment couvert l’événement… Mais Naomi Klein était, elle, parfaitement au courant. « Ses antennes sont ouvertes en permanence », confie son camarade altermondialiste et économiste Cédric Durand. Attendue le 31 mars dans un amphithéâtre de la fac archi plein pour présenter Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, la journaliste et militante canadienne a tenu à se rendre au préalable au piquet de grève des salariés, qui l’ont ensuite accompagnée sur l’estrade pour présenter leurs revendications. L’épisode en dit long sur l’égérie du mouvement alter, qui veille à chaque instant à allier global et local, climatique et social, et à mettre son capital célébrité au service de causes moins audibles.

Le sens du timing

Preuve vivante que l’on peut critiquer le capitalisme et être une star mondiale, Naomi Klein occupe une place intéressante dans la "division du travail" informelle qui régit la vaste famille de la gauche. Elle parvient à toucher un public plus large que les conférences d’Attac, attirant de nombreux jeunes, souvent affiliés à aucun syndicat ni parti. « Naomi Klein reflète la professionnalisation de la parole militante à l’ère des mass media, décrypte Cédric Durand. Chaque geste est millimétré. » Elle contrôle toutes les facettes de son image, qui s’inscrit dans un roman familial bien rodé, allant du grand père viré de chez Disney pour avoir organisé la première grève des studios, aux parents partis vivre au Canada en protestation contre la guerre du Vietnam. Maîtrisant les outils de la communication, la jeune femme se prête volontiers au jeu médiatique. Dans ses ouvrages comme sur les plateaux télé, elle se montre claire et synthétique, évitant le jargon aussi bien technique que théorique.

Le premier talent qu’il faut reconnaître à Naomi Klein est un sixième sens pour le timing. Chacun de ses livres semble sortir à point pour cristalliser l’enjeu du moment. Paru en 1999, juste après les grandes manifestations de Seattle contre l’Organisation mondiale du commerce, son premier livre dénonce la manipulation et l’exploitation qui sous-tendent notre société de consommation. No logo, la tyrannie des marques devient instantanément la "bible" de l’altermondialisme, ce mouvement de contestation du néolibéralisme qui remplit dans les années 90 le vide laissé à gauche par l’échec soviétique et les capitulations sociales-démocrates.

En 2007, à la veille de la plus grande crise économique depuis la Grande dépression, l’auteur publie La Stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre. Frappée par l’instrumentalisation politique du 11 Septembre et de l’ouragan Katrina, elle y détaille comment les entreprises et les États profitent des traumatismes créés par les catastrophes pour approfondir les politiques néolibérales. Une théorie illustrée a posteriori par l’accélération des réformes structurelles imposées à l’Europe dans le sillage de la "crise" de la dette publique.

Les limites du capitalisme face à la crise climatique

Dans son nouveau livre, publié en amont de la COP 21, elle déplace sa focale sur la question environnementale, devenue un enjeu central des alters depuis la Conférence de Copenhague de 2009. « Changeons le système, pas le climat » est le nouveau slogan des manifestants. Son constat est simple : « Notre système économique et notre système planétaire sont en guerre et ce ne sont pas les lois de la nature qui peuvent être changées. » Réagir avant qu’il ne soit trop tard nécessite de rompre avec notre système de production, les solutions de marché et le capitalisme vert n’étant plus à la hauteur. Naomi Klein appelle ainsi la gauche à comprendre « le pouvoir révolutionnaire du changement climatique » et à saisir la chance qui s’offre à elle. Car « s’il y a jamais eu un moment pour avancer un plan visant à guérir la planète en guérissant aussi nos économies cassées et nos communautés brisées, c’est celui-ci ».

Alors que Marx faisait du mouvement ouvrier la force motrice de la révolution, Klein mise sur le mouvement climatique. Tout comme la droite a su profiter des limites de la politique keynésienne face à la crise des années 1970 pour revenir sur le devant de la scène idéologique et opérer la “contre-révolution” conservatrice, la gauche doit profiter des limites du capitalisme face à la crise climatique pour piloter le changement. Comment ? Si Naomi Klein esquisse différentes stratégies, il est difficile de les situer idéologiquement. À l’image de "l’altermondialisme" qui a toujours rassemblé une grande variété de courants critiques, mêlant écologistes, syndicalistes marxistes luttant contre le libre-échange, “tiers-mondistes” comme Oxfam ou encore "black blocs" anarchistes (lire aussi "Le mouvement climatique est-il l’avenir de l’anticapitalisme ?"). Naomi Klein se garde bien d’être la porte-parole de l’un ou de l’autre de ces courants et semble puiser des idées chez tout le monde.

À la fois mouvementiste et keynésienne, « Klein semble osciller entre une alternative anticapitaliste autogérée et décentralisée, de type écosocialiste et écoféministe » et « un projet de capitalisme vert régulé, basé sur une économie mixte relocalisée et imprégné d’une idéologie du soin et de la prudence, écrit l’écologiste marxiste Daniel Tanuro. Cette tension entre faisabilité immédiate et radicalité – entre antinéolibéralisme et anticapitalisme – est présente dans tout l’ouvrage. » D’un côté, Naomi Klein confère une forte valeur stratégique au "mouvement de mouvements", notamment anti-extractivistes des communautés indigènes et paysannes qui veulent bloquer les projets miniers et les grandes infrastructures – projets anti-écologiques et anti-démocratiques. De l’autre, elle évoque longuement les vertus du tournant énergétique opéré par le gouvernement allemand, qui n’est pas exactement un modèle d’anticapitalisme.

Un pari plus pragmatique que politique

Une ambivalence théorique et stratégique que certains lui reprochent. « Beaucoup d’écolos ont encore tendance à se méfier de la théorie politique et de la critique globale du capitalisme, estimant que la connaissance des faits et l’activisme militant suffisent pour engendrer des mouvements de masse, analyse le sociologue Razmig Keucheyan. Or si l’on n’a pas besoin de théorie anticapitaliste pour lancer un mouvement climatique, on en a besoin si l’on veut le connecter aux autres mouvements sociaux, ne serait-ce que pour faire apparaître les liens entre les inégalités monétaire, sociale et environnementale. »

De fait, si les combats des peuples indigènes et des petits paysans coïncident avec le combat en faveur du climat, il en va autrement des revendications de la classe ouvrière, dont la préoccupation première est le chômage, et qui portent donc sur la relance de la production. Voilà l’éternelle question : comment amener les syndicats à rejoindre la mobilisation climatique ? Pour des marxistes comme Jean-Marie Harribey et Michael Löwy, auteurs de Capital contre nature, « on ne peut envisager une alternative radicale à l’accumulation infinie de marchandises qui est au cœur du “productivisme” capitaliste sans discuter du projet socialiste d’une nouvelle civilisation, fondée sur la valeur d’usage et non la valeur d’échange.  »

La réticence de Naomi Klein à se réclamer de courants théoriques anticapitalistes précis se comprend pourtant. Les régimes soviétique et maoïste n’ont pas été moins "productivistes" que leurs voisins capitalistes. Et si de nombreux travaux de Naomi Klein sont néanmoins compatibles avec les pensées marxistes, voire inspirés d’elles, elle préfère les histoires concrètes et précises aux théories abstraites et générales. De fait, elle attire de larges pans de la société parce qu’elle ne s’avance guère ni sur l’analyse théorique, ni sur les propositions proprement politiques, terrains potentiellement plus clivants que le constat factuel et consensuel sur l’impasse du système. À l’instar de Paglo Iglesias de Podemos, elle choisit de renouveler le vocabulaire en abandonnant les critiques marxistes traditionnelles du capitalisme au profit de thèmes susceptibles d’emporter une adhésion plus large. Un pari pragmatique. Reste à voir s’il sera gagnant à terme.

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  • Les doutes sont fondés. Il faut sans doute laisser le temps à Naomi d’apprendre des luttes écologistes elles-mêmes, notamment de la mère de celle-ci, pour le climat.

    La mobilisation écologiste seule est insuffisante pour s’imposer à la dynamique du capital, et insuffisante en terme d’alternative de civilisation si elle s’écarte de l’expropriation de celui-ci.

    Il suffit pour s’en convaincre de lire ce travail de Daniel Tanuro, militant anticapitaliste déjà cité dans l’article :
    Face à l’urgence écologique : projet de société, programme, stratégie

    Louis Le 3 décembre 2015 à 14:51
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