Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 20 octobre 2016

Nicolas Lambert, le maniement du documentaire

Avec Le Maniement des larmes, dernier volet de sa trilogie, Nicolas Lambert offre un spectacle sur l’armement, « domaine régalien du régime français ». Aussi intelligent que passionnant.

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On évoquait ici il y a peu, à travers le passage à la scène de l’élue Danielle Simonnet, la capacité du théâtre à interpeller sur des problématiques politiques. Autre exemple actuellement à l’affiche, Le Maniement des larmes, dernière création de l’auteur, comédien et metteur en scène Nicolas Lambert – et dernier opus de sa trilogie Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie.

Mais là où Danielle Simonnet s’inspire des genres codifiés que sont le "one-man-show" et la conférence gesticulée – forme mâtinée d’éducation populaire mêlant anecdotes personnelles et questions de société – Nicolas Lambert et sa compagnie Un pas de côté travaillent le théâtre documentaire.

L’authenticité des paroles

Ainsi, qu’il s’agisse du procès Elf dans Elf, La pompe Afrique, premier opus de la trilogie (créé en 2004), des politiques énergétiques françaises dans Avenir radieux, une fission française, le deuxième (créé en 2011), ou de l’armement dans Le Maniement des larmes, troisième et ultime volet (né en 2015) de ce projet Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie, tout est "vrai". Soit, toutes les paroles prononcées par les multiples protagonistes, politiques comme haut dignitaires, juristes comme journalistes incarnées par le comédien, ont été dites et retranscrites dans des interviews, enquêtes judiciaires, discours, etc.

Dans Le Maniement des larmes, Nicolas Lambert s’intéresse à l’un des « domaines régaliens du régime français. Je pensais que la politique d’armement était une chose sur laquelle le peuple avait eu la main. Mais ça n’a jamais été le cas, ce sont des zones qui n’ont pas encore été acquises par la démocratie ».

En partant de l’affaire Karachi et de l’attentat ayant provoqué en 2002 la mort au Pakistan de quatorze personnes – dont des salariés français de la Direction des constructions navales de Cherbourg –, en abordant également les diverses opérations menées par l’entourage de Nicolas Sarkozy lors de son mandat présidentiel, ou la mort de Mouammar Kadhafi en 2011, pour se terminer par un discours de Manuel Valls d’octobre 2014, le spectacle embrasse une quinzaine d’années et dessine les étranges manigances de la politique d’armement française.

Entre drame bourgeois et roman d’espionnage

Réalisant lui-même l’écriture, à partir d’un minutieux et fouillé travail de recherche et de documentation, Nicolas Lambert a souhaité « montrer que de 1995 à aujourd’hui, c’est le même fil qui se tire, les mêmes personnes : Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Ziad Takieddine [homme d’affaires franco-libanais et intermédiaire récurrent dans les contrats d’armement, ndlr] etc., et dont les intérêts se recoupent, se recroisent ». Se croisent également la petite et la grande histoire, l’intime et le collectif.

Tandis que le nom de Ziad Takieddine, intrigant essentiel des affaires évoquées, traverse nombre de conversations, c’est la famille Gaubert qui est régulièrement visible au plateau. Les démêlés entre l’ancien conseiller de Sarkozy, lorsqu’il était maire de Neuilly-sur-Seine (puis membre de son cabinet dans le gouvernement Balladur de 1993), Thierry Gaubert, son ex-femme Hélène Gaubert et leurs filles donnent lieu à des échanges cocasses par leur prosaïsme et leur tonalité de drame bourgeois.

« Ce qui me tenait à cœur, explique Nicolas Lambert, c’était de rendre compte des conséquences de tous ces actes, que l’on se situe au niveau personnel, microscopique comme mondial. Sur un même fil, il y a l’explosion de la famille Gaubert – ce qui est insignifiant sur le plan international – et la destruction de la Lybie, un pays souverain, en dehors de tout cadre. »

Critique pertinente plutôt que procès à charge

Incarnant avec virtuosité tous les personnages et accompagné au plateau par deux acolytes – l’un musicien, l’autre technicien – Nicolas Lambert déploie ce matériau documentaire tout en le déplaçant. Avec son espace scénographique évoquant tantôt un studio de radio, tantôt une chambre d’écoute de conversations téléphoniques, Le Maniement des larmes se situe à mi-chemin entre le polar et le roman d’espionnage.

L’ensemble se développe à un rythme haletant, sans jugement ni complaisance, Nicolas Lambert prenant ses personnages à hauteur d’homme. « J’essaie d’avoir de l’empathie pour les personnages mais pas pour les personnes. Il s’agit de les traiter comme des archétypes, et de les dépersonnaliser. » Plutôt qu’un procès à charge, Le Maniement des larmes construit par sa structure une critique pertinente d’un système politique et de ses dérives.

Au sortir de ce spectacle génial tant par son écriture, son interprétation que sa capacité à transmettre une histoire complexe – loin de tout didactisme –, il se produit un trouble. On balance entre la sidération devant ces enchevêtrements complexes et l’obscénité de certaines positions, et la nécessité d’un resaisissement, une prise de conscience aussi brutale qu’urgente. Avec toute la puissance offerte par le théâtre. Comme le souligne Nicolas Lambert, « Le but du jeu, c’est que le spectateur ait envie en sortant de construire sa propre opinion sur des domaine auxquels il ne souhaite, à la base, pas s’intéresser. Tout le système médiatique construit cette indifférence, ce désintérêt pour des sujets éminemment importants, qui nous concernent tous. »

Le Maniement des larmes
(texte édité aux Éditions de l’Échappée)
Écriture, mise en scène et interprétation Nicolas Lambert. Avec Hélène Billard (violoncelle), Éric Chalan (contrebasse) et Jean-Yves Lacombe (violoncelle) en alternance ; Frédéric Evrard (lumière, son, vidéo) et Erwan Temple (lumière, son, vidéo) en alternance.
Au Théâtre de Belleville, jusqu’au 4 décembre, du mercredi au dimanche, 94 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris – 01 48 06 72 34.

Reprise des deux autres volets de la trilogie Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie au Théâtre de Belleville : Elf, la pompe Afrique, du 7 au 11 décembre et du 19 au 23 décembre, et Avenir radieux, une fission française, du 14 au 18 décembre et du 26 au 30 décembre.

La trilogie sera en tournée en France en 2017 à Châtelaudren (22), Auch (82), autour d’Arpajon, à Château-Gontier (53), à Oloron Sainte-Marie (34), à Forbach (57), etc.
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