photo Célia Pernot
Accueil > Résistances | Par Gildas Le Dem | 30 septembre 2015

No Border, au front sur la frontière

À Vintimille, les militants du réseau No Border portent assistance à des réfugiés qui se retrouvent devant une énième frontière à franchir. Au sein de cette humanité momentanément réunie ici, qui a le plus à apprendre des autres ?

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Reportage extrait du numéro d’automne de Regards, à paraître dans quelques jours…

À peine la frontière passée, on aperçoit le camp No Border, situé en lisière de Vintimille, ville balnéaire italienne où se concentre l’afflux de réfugiés. Sous les arches d’un pont qui voit parfois, à grand fracas, déferler un train : des tentes, des tables, quelques chaises, des ordinateurs. Des banderoles proclament, en rouge et noir : « We are not going back, because we lost everything ». C’est l’évidence : ils ne repartiront pas, parce qu’ils ont tout perdu. Sur les rochers, de l’autre côté de la route, quelques autres campements de fortune, protégés par des parasols et des bâches. Des bâches qui ne tiennent que par le truchement de quelques bouts de ficelle, soigneusement arrimés à des pierres qui jonchent la route. Ou plutôt, le trottoir. Car sur la route elle-même, les touristes, motorisés ou à pied, continuent de mollement vaquer à leurs occupations. Tout juste s’arrêtent-ils parfois pour prendre une photo, sans jamais vraiment s’informer du devenir des migrants.

Dès l’entrée dans le camp, en revanche, changement d’atmosphère. Les uns construisent une table : quelques clous, une planche, juchée sur des palettes qu’on vient de rapporter, et l’affaire est jouée. Les autres préparent la cuisine, débrouillent des câbles, restent rivés aux ordinateurs, ou parlementent déjà. Car ce soir, il y a assemblée générale. Même si le camp No Border compte quatre-vingt ou cent migrants, ce sont tous des hommes. Jeunes, très jeunes, et seulement de passage. Car les migrants réfugiés ici refusent d’être hébergés dans le camp de la Croix-Rouge italienne. Il faut dire que celle-ci est placée sous la tutelle de l’État italien.

Les migrants ne déclinent pas seulement la nourriture douteuse que leur offre la Croix-Rouge, ils sont déterminés à passer coûte que coûte la frontière, et à ne pas se laisser encadrer, emmurer à nouveau. Parmi eux, quelques Afghans, des Syriens, mais surtout, ces jours-ci, des Soudanais, des Érythréens qui fuient la dictature. Ici, les militants No Border y vivent sur le même pied que les migrants, ils partagent la même nourriture, couchent sous les mêmes tentes. Certains sont émus, inquiets, quand un migrant avec qui ils avaient partagé une tente finit par quitter le camp et passer la frontière. Chacun s’inquiète, demande des nouvelles, les téléphones crépitent.

Contourner les obstacles

Le téléphone, c’est évidemment le premier souci des migrants et des militants ; ceux-ci s’évertuent à récupérer des combinés, des cartes SIM, des cordons d’alimentation. Comme, ici, l’électricité et Internet ne marchent que par à-coups, les smartphones sont des bénédictions. On est loin des poncifs de migrants dépourvus de ressources intellectuelles et relationnelles. C’est le plus souvent via Facebook que l’on communique avec sa famille, restée au pays : avec une connaissance ou un contact, déjà établi en France ou en Grande-Bretagne ; ou, lorsque l’on a passé la frontière, avec les copains restés à l’arrière. Les militants ne cessent de le rappeler, avec une certaine admiration : aussi dramatique que soit leur situation, les migrants ont toujours un coup d’avance sur la police, et même sur l’aide qu’eux-mêmes peuvent leur apporter. Les réseaux No Border ne viennent jamais que consolider, renforcer des solidarités préexistantes, et soutenir l’inventivité des migrants pour passer les frontières, franchir ou contourner les obstacles. Inventivité qui est comme la vie même.

Et de la vie, des vies singulières qui se sont heurtées à l’histoire et la guerre, ils en ont à revendre, à raconter. Marhu [1], vingt-quatre ans à peine, a été enrôlé pendant deux ans dans l’armée érythréenne. Le regard tantôt las, tantôt joueur, il mime les exercices de tirs, les petits chefs qui hurlent des ordres insensés, les rafales de balles et les explosions. Cet après-midi, il s’inquiète car, comme pour beaucoup, son compte Facebook est bloqué. Le réseau social, pour authentifier son compte, lui réclame un numéro de téléphone érythréen et, surtout, une photo validée par les autorités. Comme Aman, dix-huit ans peut-être, qu’il a rencontré en chemin et qu’il semble avoir pris sous sa protection, il lui faudra patienter avant de créer un nouveau compte et apprendre que son petit frère, resté au pays, a bien fêté son anniversaire – et donc qu’il est toujours en vie.

Abdel, lui, est soudanais. La vingtaine tout au plus. Étudiant, il a fui le Darfour avant que la guerre ne l’emporte, lui et ses rêves. Il connaît un migrant réfugié à La Chapelle, à Paris, et veut s’informer des conditions de vie là-bas. Vit-on vraiment aussi mal à Paris qu’en Italie, la police est-elle aussi violente ? On se résout à lui confier que oui, sans doute. Abdel, lui, de toute façon, rêve d’abord de l’Irlande : là-bas, un ami poursuit un cursus de mathématiques. Comme lui, Abdel refuse de céder sur son désir, sa soif de connaissance : ce sera les mathématiques, ou rien. Tous, en tout cas, parlent un anglais plus ou moins parfait. Les rôles s’inversent : ce sont souvent les plus jeunes qui guident ici les plus vieux dans les pas d’une nouvelle langue, et traduisent. Notamment lors des assemblées générales.

Une impossible communauté d’égaux

Ce soir, les militants et les migrants sont rassemblés. Sur le terrain vague central, il y a assemblée générale. Il s’agit de décider s’il faut commémorer, et si oui comment, la mort de Todor Bokanovic, tué par la police des frontières française dix ans auparavant. Militants et migrants mêlent leurs voix les unes aux autres, mais très vite, leurs rangs se divisent. Et ils se retrouvent face-à-face. Question de langue et de traduction : alors que le train vrombit au-dessus des têtes, que le vent, depuis la mer, se déchaîne dans les arbres, il devient difficile pour les traducteurs de s’adresser à tous à la fois, d’autant que la participation aux assemblées est directe. Pas question qu’un leader organise les débats. Et la traduction doit être intégrale. Très vite l’ordre du jour est débordé. Comment maintenir une communauté d’action, puisque les uns passeront sans problème la frontière, alors que les autres risqueront l’arrestation ? On retombe invariablement sur la même question : militants et migrants tentent de constituer une communauté d’égaux, mais ils ne le sont pas devant les frontières, la langue, la loi. Les plus avertis des militants No Border le savent bien ; comme Rémi ou Julien, ils sont souvent étudiants, doctorants en sciences politiques ou sociologie. Ils ne se paient pas de mots, et savent qu’une égalité totale ne peut jamais être qu’une exigence, et appelle un travail infini. En tous cas, ils refusent d’abandonner ceux qu’ils appellent leurs « frères ».

Le travail concret, c’est le temps du matin. Militants et migrants sont à peine réveillés qu’ils s’organisent déjà en classe de français. Les migrants commencent par former un cercle. Le premier reprend les mots de Federica, une très belle jeune fille italienne, rayonnante et charismatique : « Comment t’appelles-tu ? », demande-t-elle à celui qui le suit. Qui lui répond : « Je m’appelle Abdel ». Et interroge lui-même celui qui le suit : « Comment t’appelles-tu ? » « Je m’appelle Jwan ». Et ainsi de suite. Puis viennent des exercices plus difficiles : « Où est la gare ? », « Où est l’hôpital ? » Apprendre à prononcer : « Tourner à droite, tourner à gauche ». Apprendre à dénombrer aussi : « 1, 2, 3, 4, 5 … 9, 10, 11 ». Évidemment, chacun butte sur la série onze-seize, rit et retrouve ses esprits avec le nombre dix-sept, mieux formé que les précédents. C’est la difficile naissance à une langue étrangère et ses particularités, mais indispensable pour s’orienter, trouver son chemin dans des villes inconnues, et un jour peut-être, gagner l’Angleterre.

En langues, il faut dire que Federica s’y connaît. Elle parle le français, l’anglais, l’italien bien sûr. Doctorante en sciences politiques à Bologne – « Bologne la rouge » tient-elle à préciser – elle a déjà enseigné le français aux migrants. Avec un ami qui l’a retrouvée ici, ils militaient déjà dans des groupes soulevant les questions relatives à l’alimentation quotidienne en Italie. Il est louable de vouloir consommer bio, reconnaît-elle. Reste, affirme-t-elle, que la production industrielle demeure réservée aux catégories les plus pauvres de la population. Et que cette production est, le plus souvent, le fruit du travail des migrants, travaillant au noir dans les conditions les plus déplorables. C’est ainsi que Federica a pris contact avec le problème des migrants, avant de rejoindre le camp.

« Les toilettes, c’est politique »

Chacun souscrit ici au principe de l’abolition des frontières, récuse l’exclusion et la criminalisation des migrants, lutte pour la fermeture des centres de rétention administrative, s’oppose aux violences policières. Mais tous restent d’abord soucieux de gestes politiques concrets. Assurer les migrants d’un apport en nourriture digne de ce nom (on commence justement à étaler de la pâte à pizza sur la table dressée hier après-midi), collecter des vêtements, des couvertures, des téléphones. Ou, plus simplement, construire à leur intention des toilettes impeccables. Une jeune militante lancera même : « Les toilettes, c’est politique » – en référence au camp parisien installé à Pujol, où les autorités ont en effet privé les migrants de toilettes, dans l’espoir de les voir se disperser. Car de Calais à Vintimille ou Bruxelles, Londres et Paris, s’ils ne sont pas tous aussi avancés, les camps No Border se fédèrent en réseaux délocalisés et informels, où tout se sait : l’information circule, les gestes de résistance se répètent inlassablement. Et agrègent des solidarités inattendues.

La cuisine encore. On y retrouve justement Françoise et Romuald, une mère et son fils, qui préparent les pâtes. Elle a quarante-cinq ans, son fils vient d’en avoir dix-sept. Elle est originaire de Montpellier, et se décrit spontanément comme une femme bourgeoise, installée. Comme tout un chacun, depuis Lampedusa, elle a vu les images de migrants se succéder à la télévision, « dans sa petite maison coquette », précise-t-elle. Bien sûr, elle a été horrifiée. Comme son fils, comme tant d’autres occupants du camp, à la question « pourquoi se soucier des migrants ? », elle aura cette réponse, juste, limpide : « Parce qu’il y a des gens qui meurent ». Lorsqu’une amie, il y a dix jours, lui a proposé de se rendre au camp, elle a un peu hésité, puis s’est résolue à venir. Là, elle découvre, épouvantée, en discutant avec des gamins qui ont l’âge de son fils, la réalité concrète d’un enrôlement dans l’armée, des maltraitance et de la torture physique et morale. Ce soir elle dort sur le bitume, se promettant de revenir. Pas pour « faire sa petite bourgeoise qui fait Koh Lanta ».

Comme tous, elle est plutôt modeste, et lucide sur la portée de son engagement. Puisqu’ici on manque de tout, matelas, tables, vraies assiettes et vrais couverts aussi, elle a récupéré tout ce qu’elle a pu autour d’elle et l’a convoyé jusqu’ici, avec son fils. Cela aussi, c’est politique, ajoutera dans un nouveau rire la militante que l’on croisait tout à l’heure auprès des toilettes. Question de développement durable en effet : dans un camp No Border, on n’utilise pas, si possible, de couverts ou d’assiettes jetables. Tout se tient.

Tensions avec la police

Mais parfois, on se heurte aux contradictions du réel. Comme en ce début d’après-midi. Une dame assez âgée, dans un tailleur strict, d’un blanc éclatant, visiblement pressée, fait un détour en voiture par le camp. Elle rapporte à nouveau des piles de vêtements, de draps, s’enquiert des tailles qui pourraient convenir aux migrants. Elle se laisse pourtant interroger à la volée, et déclare tout de go : « Si j’aide les migrants, c’est que bientôt, en France, nous serons tous, nous aussi des migrants. Avec tous ces Arabes en France ! » Deux militantes italienne et française, les bras chargés de lingerie, éclatent de rire. Elles n’en sont plus à une surprise près.

Pendant ce temps, à la demande des migrants, débute une réunion consacrée à leurs droits de l’autre côté de la frontière. On leur fournira des informations qu’ils ne trouveront pas ailleurs. On leur indique où ils pourront trouver des cartes SIM françaises, des moyens d’échanger la monnaie sans subir le poids des taxes, des connexions Internet. Et aussi, comment obtenir la présence d’un avocat en cas d’arrestation. Les réseaux No Border proposent des contacts à chaque point de parcours, des coordonnées individuelles et celles d’associations d’assistance humanitaire, de défense juridique, etc. La séance, studieuse, se poursuit par un point sur les contrôles d’identité, le droit d’asile, les papiers ou la détention. Les plus informés parmi les militants reviennent sur les dédales de la législation française et les recours possibles. Ils rappellent avec insistance que les décisions de l’OFPRA restent exécutoires pendant les recours. La police peut donc toujours expulser.

La police, on la retrouve justement. Soudain, la situation se tend. Certains militants s’énervent, prennent à partie les photographes : « I hate your job »« Je déteste votre boulot ». La raison de cette tension demeure obscure, mais elle donne naissance à un cortège. Les migrants revêtent des masques, des casquettes, se drapent dans des banderoles, pour dissimuler leur visage et échapper à toute identification. Tous se retrouvent le long du trottoir, devant le poste frontière italien, derrière des barrières métalliques qui coupent l’accès à la route. Les migrants, percutent des ustensiles de cuisine contre les barrières, font raisonner des couvercles comme des cymbales. Un chant s’élève. Il clame : « No Border, no nation »« Pas de frontière, pas de nation ». Les carabinieri, eux, revêtent des genouillères, s’arment de boucliers, se mettent en ordre de bataille et se postent face aux manifestants. Mais d’un coup, la tension redescend. Il n’y aura pas d’échauffourée ce soir. Pas comme la semaine dernière. Six militants ont été interpellés, expulsés et interdits de séjour. Parmi eux, des éléments charismatiques. Le moral des No Border en est durablement affecté. Les militants ne tiennent pas trop à de nouveaux affrontements. Ces heurts violents avec la police ont déjà été filmés. Julien montre quelques vidéos : affrontement avec la police aux abords de la gare ou de la préfecture. Mais aussi des images saisissantes d’arrestations dans le train qui surplombe le camp.

La chaleur des sourires

Le soir tombe. Sur la route, une camionnette s’arrête phares allumés. Les portes arrière s’ouvrent, les migrants puis les militants forment aussitôt une file. Quelques bénévoles distribuent des plats chauds qu’ils préparent depuis 14h. Ils viennent d’un quartier populaire de Nice. Musulmans, ils ont d’abord voulu soutenir les migrants durant le ramadan. Et puis, « on a commencé, on a continué », confie Ahmed. L’opiniâtreté, toujours. En gare de Vintimille, ils découvrent la situation des migrants, mais aussi celle de SDF qui se sont réfugiés là. « La faim n’a pas de couleur » : ils distribueront donc des repas à tous, avant que les autorités ne leur interdisent l’accès de la gare et mettent deux bénévoles en garde à vue. Depuis, ils retrouvent chaque soir la route du camp No Border. Ahmed voudrait pouvoir dialoguer avec les migrants, mais il faut dispenser les repas au plus vite, pour qu’ils restent chauds. Et puis, s’amuse-t-il, les migrants parlent un arabe classique, littéraire. Il n’est pas sûr qu’il comprendrait quoi que ce soit. Alors il se contente de la chaleur de sourires qu’il finit par reconnaître et aimer.

À minuit, c’est à peine si l’on distingue la gare de Vintimille dans l’obscurité. L’enseigne lumineuse ne fonctionne plus, et tout prend un air louche, anonyme, de clandestinité. On retrouve Abdel. Il est venu accueillir un ami un peu perdu, exténué . Il le rassure : « Les No Border sont des gens vraiment bien ». Plus loin, au su et vu de tous, y compris de la police, des tractations : à l’évidence, un deal entre migrants et passeurs. Rémi nous avait prévenus, les passeurs se cachent à peine ; la mafia calabraise, qui a déjà la mainmise sur le trafic de cocaïne, verse probablement des pots de vin à l’administration locale. En tout cas, elle a trouvé un nouvel expédient.

Ce matin, deux bonnes nouvelles. Une avocate livre une imprimante qui permettra d’éditer des cartes. Et surtout, elle apporte une aide juridictionnelle décisive. Une directive européenne [2] condamne l’entrave à la liberté de circulation, dès lors que les migrants ont formulé une demande d’asile. Une requête – urgente – auprès de la Cour de justice de l’Union européenne devrait permettre de sanctionner les États. Les vidéos des arrestations recueillies par les No Border pourraient avoir valeur de preuve ou de témoignage. Seconde bonne nouvelle : trois migrants ont franchi la frontière. Dont deux Afghans. Rémi s’en amuse : « Les Afghans ne restent jamais très longtemps ici. Ce sont les plus malins. De toute façon, ils ont déjà franchi tellement de frontières ».

Notes

[1Les prénoms ont été modifiés, de même que, ponctuellement, les âges et les destinations.

[2Directive 2011/95/UE du Parlement européen.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • No Border
    yes.

    Mais, noter aussi que dans le "Réfugees-Business", ils sont nombreux les actants qui ont intérêt au statu quo de la situation.
    Hélas, et malheureux à dire : les réfugié/es sont devenu/es du business

    clara zavadil

    clarazavadil Le 2 octobre 2015 à 10:45
  •