Matteo Renzi et Mariano Rajoy en 2015
Accueil > Economie | Par Clémentine Autain | 18 juillet 2017

Non, l’Italie et l’Espagne ne sont pas des modèles pour sortir du chômage de masse

[Tribune] Le démantèlement du droit du travail a-t-il favorisé la lutte contre le chômage en Espagne et en Italie ? Pour avoir répondu par la négative, Clémentine Autain a été "fact-checkée" sur France Info. Elle réplique à son tour.

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Le journalisme français s’est lancé dans une nouvelle pratique : s’ériger en censeur du vrai et du faux pour décrypter les déclarations politiques. Parfois très pertinents, ces "décodages" n’en restent pas moins souvent marqués du sceau de l’idéologie dominante.

J’en ai ainsi fait les frais avec France Info, qui a démêlé "le vrai du faux" de mon assertion sur le bilan négatif sur le chômage des lois travail en Espagne et en Italie. Car il faut imperturbablement comprendre que les lois de détricotage du droit du travail permettent de favoriser l’emploi. Merci Macron.

Quel "miracle" espagnol ?

Les journalistes économiques s’extasient devant le miracle espagnol. Les "mesures urgentes pour la réforme du marché du travail" menées par Mariano Rajoy, du Parti populaire, auraient permis un redécollage de l’économie espagnole et une baisse drastique du niveau de chômage. Un nouveau contrat CDI a été créé avec une période d’essai d’un an, de nombreux avantages fiscaux pour les entreprises ont été instaurés et les licenciements grandement facilités. Les règles permettant de modifier de manière unilatérale le montant du salaire dans un cadre individuel ou collectif ont été assouplies. Mais une fois le code du travail mis en lambeaux, quel est le bilan sur le chômage ?

L’économie espagnole a bénéficié d’une conjoncture économique très favorable, avec une reprise de la croissance qui a simplement permis d’endiguer les effets de la crise de 2008. La petite baisse du chômage est d’abord liée à un phénomène de récupération, comme l’a expliqué l’Organisation internationale du travail. Par ailleurs, avec les nombreux départs de jeunes Espagnols vers d’autres pays européens, une baisse de la population active s’est opérée, ce qui amplifie de facto la baisse du chômage, ces actifs disparaissant des statistiques.

Au total, retenons qu’il reste plus de quatre millions de chômeurs en Espagne. Deux fois supérieur à la moyenne de l’UE, le taux de chômage s’élève encore à 18,7%. Quel miracle ! L’ordre social a été bouleversé par une destruction des droits et protections pour un résultat qui n’a produit aucun choc contre le chômage et la précarité. Pire, les nouveaux emplois créés sont essentiellement saisonniers, précaires, mal payés. Quelle réussite ! Les lois travail n’ont pas permis de transformer l’économie espagnole : elles n’ont fait que renforcer ses faiblesses par plus de flexibilité et moins de protection pour les travailleurs.

En Italie, précarisation pour tous

En Italie, c’est le Jobs act, créé en 2014 par Matteo Renzi, qui fait fantasmer la pensée dominante. Cette contre-réforme du marché du travail a été l’une des inspirations de la loi Travail menée par le gouvernement de Manuel Valls. Parmi les principales mesures, on trouve un CDI à protection croissante, qui instaure une période d’essai de trois ans. Ce contrat est très flexible, car les employeurs italiens peuvent licencier sans réelles justifications.

De même, le Jobs act a permis de supprimer la possibilité de réintégrer à leur poste les salariés licenciés abusivement, sauf pour des cas de discrimination. Enfin, les décrets Poletti ont facilité le recours au CDD, désormais cumulables pendant 36 mois, soit 5 signatures de suite.

Or, comme pour l’Espagne, la crise a en Italie détruit beaucoup d’emplois. Il s’agit là aussi d’un rééquilibrage. De même, bien moins de personnes sont en activité en Italie comme en Espagne, pour des raisons d’émigration et de démographie. Enfin, contrairement aux réformes menées en France, le Jobs Act a bénéficié d’une subvention accordées aux CDI : 8.060 euros par contrat et par an pendant trois ans, soit 12 milliards pour le budget de l’État italien. Une fois cette aide diminuée, est-ce que les employeurs continueront à utiliser ce levier ? Rien n’est moins sûr… En attendant, le Jobs Act a lui aussi renforcé la création d’emplois précaires.

Sortir de l’impasse libérale

Depuis les années 1980, en Italie, en Espagne, en France et ailleurs dans l’Union européenne, des dizaines de lois dérégulant le marché du travail ont été adoptées. Pourtant, le chômage de masse et l’essor de travailleurs pauvres sont devenus une donnée structurelle de nos pays. En Allemagne, 2,5 millions de travailleurs gagnent moins de cinq euros de l’heure. En Angleterre, 25% des enfants vivent dans des familles qui sont sous le seuil de pauvreté.

Le dogmatisme qui consiste à faire croire que faciliter les licenciements va permettre de lutter contre le chômage ou que la baisse des salaires va favoriser l’amélioration de nos vies est aussi navrant que destructeur. Le bilan de quarante ans de néolibéralisme imposé en Europe doit nous ouvrir les yeux. Les profits d’aujourd’hui ne sont pas les investissements, mais les baisses de salaires et les délocalisations de demain.

Il faut changer de voie, de solutions. Sécuriser les droits et protections des salariés, partager les richesses et le temps de travail, relancer l’économie par l’activité en investissant dans la transition énergétique ou en sortant de la sacro-sainte règle d’or pour créer des emplois utiles dans le domaine de la santé ou de la culture, voici une alternative bien plus prometteuse pour battre en brèche le chômage, faire vivre l’égalité et la liberté. Mais pour la penser, il faut choisir de ne pas se soumettre aux réflexes idéologiques dominants.

Clémentine Autain, députée de Seine-Saint-Denis (groupe France Insoumise).

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Vos réactions

  • Moi, je croyais que Clémentine Autain était membre d’Ensemble ! Il est vrai que depuis des mois, dans les médias, elle se présente comme "soutien de Jean-Luc Mélenchon". Où en est-elle ?

    Marc Sidonny Le 19 juillet à 23:10
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  • Le plus dramatique c’est que les effets de la crise financière qui s’annonce pour 2018 vont s’en trouver décuplés du fait de l’ambition de Macron de détricoter les dispositifs "Bâle 3" et "solvabilité 2" (règles imposées aux banques et assureurs)...

    On ne s’interrogera bientôt plus sur le droit du travail ou l’utilité de copier nos voisins du sud pour résorber le chômage, mais sur la nécessité pour l’Etat Français et les collectivités locales de planifier et mettre en place un "marché du troc et des échanges de service" afin d’en éviter les abus et rétablir de l’équité ! En l’occurrence, "l’emploi salarié" ne concernera plus grand monde !

    Parce que ce qui nous pend au nez, c’est la plus grosse crise financière jamais connue et son cortège de misère, précarité et chômage, que la classe moyenne subira particulièrement de plein fouet ...

    carlos Le 20 juillet à 14:29
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  • Le média gouvernemental France Info, lui-même indique à la fin de sa pseudo-réponse à C. Autain : "Enfin, il est trop tôt pour évaluer à quel point les réformes ont joué sur le taux de chômage." Ce qui signifie que ce ne sont peut être pas uniquement les contre-réformes du droit du travail qui ont fait baissé le chômage. Et lorsque les travailleurs deviennent précaire, c’est les mots "travail" et "chômage " ne veulent plus rien dire.

    Julien Le 21 juillet à 10:17
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  • Bonjour
    Nos gouvernants actuels prennent mettent toujours en avant les "modèles" extérieurs. tantôt c’est le modèle Anglais ou Allemand, tantôt celui des pays du nord (danois, Suédois, ...), Tantôt celui du Sud (Espagne , Italie). tout ces pays , on un point commun.....ils favorisent la précarité, fléxibilité, en par conséquence la pauvreté.
    La Fléxi-sécurité qui est mis en avant, débouche au final sur plus de fléxibilité, et moins de sécurité d’emploi.Le patronat veut bien de la fléxibilité , mais pas de la sécurité, et l’Etat ne veut pas payer.Macron c’est donc le modèle du capitaliste libéral , qui se développe partout (US, GB, All, Italie, Espagne, pays du nord...), qui oblige les gens a faire deux , a trois boulôt pour survivre....un le matin pour payer le loyer, un l’après midi pour payer les charges, et un le soir pour manger....
    Peut importe , les gouvernants, de droite, de "gauche" !
    Voir article aussi !Loi travail , l’ultrafléxibilité a la Macron, copie frelaté du modèle Danois dans L’Humanité.

    bob Le 21 juillet à 11:59
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  • Bonjour
    Bien sur, tout cela se fait, au nom du travail , de réduction du chômage, de l’emploi !.Une forme de chantage s’exerce, vous voulez du travail .....eh bien accepter "n’importe" quel travail : a quart de temps, a mi temps, quelques heures par ci-par là, en cdd, ou sans contrat, en intérim ....soyez souple !.
    Moins c’est mieux que rien , telle est la l’état d’esprit générale, mais sur cette base , on peut descendre très bas.
    Evidemment sur cette base là, on peut faire baisser le chômage fortement, si tout le monde est précarisé. Vous faites quelques heures , vous étes décompté des chiffres du chômage. Bingo, il n’y a plus de chômage !, mais tout le monde est précarisé.
    Cela se vérifie partout, le chômage baisse , mais la précarité, et la pauvreté augmentent ?.....tiens c’est bizarre.

    bob Le 22 juillet à 10:14
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  • Macron s’est fait élire par 30% des Français. Même s’il n’y avait pas eu le FN la démocratie permet d’élire un homme qui contente 50,01% des gens quitte à en sacrifier 49,99%... Bref ! Ne rien attendre de la politique même si FI maintient en vie les idées humanistes. Le point faible du "marché" c’est le consommateur -> consommateurs insoumis n’achetez (ceux qui peuvent encore le faire) QUE des produits "socialement équitables" en compensant l’éventuel surcoût par une diminution de la quantité (ça évite en plus le gaspillage). Le "Marché" se nourrit de la marge, de la quantité et de l’addiction. Ce sont donc les 3 paramètres qu’il faut combattre chez nous "les consommateurs". Chaque achat est un vote pour un type de société.

    loulier philippe Le 24 juillet à 01:15
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  • Bonjour
    Vous avez raison , consommer autrement , est déja une démarche importante, bien sur dans l’alimentation, choisir des circuits courts , favoriser les produits locaux, les produits bio, socialement équitable....
    Mais aussi sur d’autres produits autre qu’alimentaire . Un exemple, je pense au chaussures. Quand je voie, des personnes qui achètent des tas et des tas de chaussures , qui ne mettront jamais, qui restent dans les armoires, tout cela parce que c’est les soldes , et que c’est pas chère.....alors que faire , avec deux , trois paires de chaussures, bien solide , qui durent, quitte a les payer plus chère, mais qui sont fabriquer en France. Certes , ce n’est pas la "Marque", comme on dit, mais peu importe.
    Le consommer autrement, doit aller avec le produire autrement. Mais , ces changements de comportements , ne dois pas nous faire oublier, les combats sociaux, se battre pour des salaires décents, la préservation des emplois, la répartition des richesses.....

    bob Le 25 juillet à 10:10
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  • Bonjour
    Pourquoi les mêmes propositions partout , dans tout les pays ?
    Pourquoi,que cela soit la droite ou la gauche, les conservateurs ou les travaillistes, les démocrates ou les républicains, les équivalents droites, gauches, en Italie ou Espagne, podemos ou Mouvements 5étoiles, non rien d’autres a proposer,.....
    Ils parlent de libéralisme, d’ultralibéralisme, mais ils oublient le capitalisme !.
    Lire dans www. démystification.fr :la "vraie" gauche, et le chômage, illusions et mystifications

    bob Le 26 juillet à 15:27
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