Accueil > Résistances | Par Cyril Lecerf Maulpoix | 7 octobre 2016

Notre-Dame-des-Landes : silence = destruction ?

De la "jungle" de Calais à la Notre-Dame-des-Landes, une logique de démolition s’instaure contre de nouvelles formes de résistance et d’expérimentation sociale qu’il s’agit d’ignorer, de disqualifier ou de détruire.

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Vendredi dernier, Ségolène Royal pouvait s’enorgueillir d’avoir œuvré à la ratification de l’accord de la COP21 au Parlement européen. Cette ratification doit pouvoir permettre la mise en place de mesures certainement plus contraignantes que l’accord de papier écrit en décembre dernier qui était jusque-là resté lettre morte.

Ce très relatif succès pourrait redonner espoir en une avancée politique non négligeable dans lutte contre le réchauffement climatique… à condition de ne pas s’attarder sur le silence assourdissant de la ministre de l’Écologie depuis l’annonce de la destruction de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Un silence qui a rejoint le mutisme généralisé du gouvernement, à deux jours de la grande mobilisation nationale le 8 octobre pour la défendre.

Ne pas voir ce que la ZAD représente

Un silence d’une telle qualité n’est évidemment pas du genre de ceux qui laisse présager de bonnes choses. En effet, l’ellipse politique surprend. D’autant que Bernard Cazeneuve, inspiré par le président du Conseil régional des Pays de la Loire Bruno Rétailleau (LR), ardent et survolté défenseur du projet d’aéroport, s’était montré particulièrement loquace après la victoire du oui à 55,17% il y a quelques mois. Les habitants et les formations de défense de la ZAD en cas d’expulsions se voyaient tantôt consacrés comme des formations au terrorisme ou comme un crime de lèse-majesté envers la démocratie française. Et si l’argument démocratique manquait jusqu’alors pour légitimer le projet de construction de l’aéroport, on peut néanmoins s’étonner que ces derniers ne l’aient pas exploité plus longtemps.

Néanmoins le silence n’est pas uniquement politique. Alors que les rapports scientifiques les plus récents font pleuvoir des nouvelles catastrophiques sur le réchauffement climatique avec la même régularité que des gaz lacrymogènes sur la jungle de Calais, l’opinion publique et les médias paraissent tout aussi assoupis et inconscients de ce que symboliserait concrètement et symboliquement la destruction de la ZAD.

Au-delà des questions de légitimité du processus consultatif qui avait été fortement critiqué car il ne touchait que le département de Loire-Atlantique, dont le gouvernement était a priori certain qu’il y serait favorable puisqu’il se situait dans un périmètre inadapté aux enjeux posé par une telle construction, la raison d’un tel mutisme se trouve en partie dans la méconnaissance de ce que la ZAD représente, et en partie dans la stratégie politique menée par un gouvernement qui ambitionne l’expulsion d’une autre zone à défendre avant la fin de l’année. Car il faut en effet regarder vers la "jungle" de Calais pour commencer à comprendre ce qui se trame…

Convergence des intérêts : Veni, Vedi, Vinci ?

Parce qu’elle incarne plus visiblement des enjeux politiques et sécuritaires chers à la prochaine campagne présidentielle, la "jungle" de Calais est l’occasion d’une pluralité de déclarations tonitruantes du gouvernement et des présidentiables. Cette grande clameur est d’ailleurs à même d’étouffer les cris de protestation des migrants, des militants et des associations face à la dégradation des conditions de vie et la menace d’un démantèlement. Elle est par ailleurs également le lieu d’une répression policière régulière.

Si la ZAD semble donc pour le moment non-prioritaire sur la "to-destroy list" gouvernementale en dépit de nombreux signes indiquant une opération policière en lente préparation, elle partage avec sa sœur calaisienne un autre artisan-oppresseur en la figure, dévoilée ce mercredi par un rapport du groupe Calais Migrants Solidarity, la méga entreprise : Vinci.

La convergence public-privé qui s’est créée entre le gouvernement et la multinationale est l’indice d’orientations économico-politiques particulièrement décapantes. La multinationale et ses filiales (Sogea ou Eurovia Vinci) sont en effet derrière le démantèlement et la destruction de la partie sud, en février dernier, du camp de containers qui lui a succédé, mais également responsables des travaux de construction du mur qui ont commencé hier. Ce mur financé par la Grande-Bretagne, au-delà de la motivation révoltante à son origine, et du fait qu’il a été imposé par une préfecture socialiste à la maire (LR) de Calais (ce qui aurait presque pu être comique), est également prévu sur une zone classée comme remarquable.

Imposer des choix absurdes

Or s’il est une spécificité de Vinci et de ses filiales, c’est bien qu’elles aiment à s’implanter sur des espaces riches en biodiversité humaine et non-humaine : qu’il s’agisse du mur de Calais (à quand d’ailleurs, une fois le camp démantelé, un nouveau projet pour remplacer l’espace laissé vacant ?), mais aussi de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes puisque Vinci est le porteur principal du projet de l’aéroport – comme à l’étranger avec la construction d’une route à péage contestée dans la forêt historique de Khimski en Russie.

Dans le cas de l’aéroport, rien ne semble donc émouvoir ce couple bulldozer, quand bien même les retombées économiques du projet ne sont pas démontrées, que les propositions alternatives d’agrandissement de l’aéroport de Nantes s’avèrent plus logiques et moins coûteuses. L’absurdité d’une telle construction après la ratification de l’accord de la COP21 est toute aussi désespérante. Bien que le secteur de l’aviation ne soit toujours pas soumis à la réduction de ses émissions (tout comme le secteur maritime), il constitue évidemment l’une des parts les plus importantes des émissions de gaz à effet de serre participant au réchauffement climatique.

Les quelques 800 projets d’extension ou de construction de nouveaux aéroports en Europe, dont Notre-Dame-des-Landes fait partie, et les 75 milliards qui leur sont alloués sont l’exemple parfait de l’impasse à laquelle la politique actuelle condamne toute ambition environnementale durable. Face à la chronique d’un désastre annoncé, faut-il cependant rester coi et assister passivement à cette convergence d’intérêts politiques et économiques ?

Les Zones à défendre, un autre genre de convergence…

L’importance de la ZAD ne réside en effet pas seulement dans ce qu’elle entrave mais également dans ce qu’elle abrite et encourage. Elle continue d’être un véritable laboratoire d’expérimentations sociales, écologiques et de convergences d’intérêts. Les liens entre Calais, les camps de migrants et la ZAD existent par exemple depuis plusieurs années. Les allers et retours sont nombreux entre ces écosystèmes construits, par nécessité ou non, dans les marges d’un capitalisme sauvage. Qu’il s’agisse d’habitants et de militants qui se rendent physiquement sur les différents lieux, des excédents de nourriture (biologique) produits par la cantine de la ZAD qui sont régulièrement apportés dans des squats de migrants ou dans la "jungle", ou encore de l’appel "Ni ici, ni à Calais", les similarités et résonances se sont progressivement conscientisées et verbalisées.

L’habitation de ces zones, leurs modes de territorialisation et de sociabilité, aussi imparfaits et fragiles soient-ils, ne peuvent pénétrer aussi facilement le lexique et la symbolique simpliste de ce que le gouvernement se plaît à qualifier comme des zones de "non-droit" à éradiquer. Dans le cas de Notre-Dame-des-Landes, il s’y joue en effet des connivences et des relations qui doivent être préservées en ce qu’elles incarnent de nouvelles manières de vivre ensemble au sein d’habitats véritablement respectés.

C’est bien ce que comptent faire la quasi-totalité des corps de métiers qui auraient été susceptibles d’être employés dans la construction du projet. Se retrouveront en effet pour marcher ensemble ce samedi différentes CGT : Grand Ouest, Vinci ou Caisse des dépôts. Ce grand cortège intersyndical est inédit dans la mobilisation. De même, l’appel à faire résonner le chant des bâtons sur la ZAD dans le cadre de cette mobilisation nationale qui devrait voir converger plusieurs milliers de personnes a également fait des émules parisiennes. Un jeune réseau de désobéissance civile "La guerre des étoiles filantes est déclarée" a fait tourner en début de semaine une vidéo d’appel à des actions décentralisées afin d’affirmer son soutien à la lutte des zadistes, tout en évoquant Calais. Alors que débute la course aux présidentielles, il reste à espérer que tous ces efforts permettront ainsi de re-faire sortir de l’obscurité des enjeux pourtant mis en avant dans l’accord de Paris, mais que nous semblons tous avoir oubliés.

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