photo Louis Camelin
Accueil > Résistances | Par Loïc Le Clerc | 21 avril 2016

Nuit debout : à la Bourse du travail, un petit pas vers "l’étape d’après"

Au 22e soir de la Nuit debout, François Ruffin et sa bande voulaient penser la suite du mouvement. Mais à la Bourse du travail, la volonté de dépasser l’occupation dans l’action n’a abouti qu’à l’idée d’un 1er mai de convergence avec les syndicats.

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Ce mercredi 20 avril (51 mars si l’on suit le calendrier martien du mouvement), François Ruffin du journal Fakir et la commission Convergence des luttes de Nuit debout organisaient à la Bourse du travail à Paris une soirée-débat sur "L’étape d’après. Il s’agissait de se demander : « Où va-t-on avec Nuit debout ? » Avec qui, et pour dessiner quel avenir au-delà de l’occupation des places ?

François Ruffin est le premier à prendre la parole, dans une salle électrisée par l’attente et l’air entraînant joué en ouverture par un orchestre. Il commence par relater son émotion, chaque soir, lorsqu’il voit Nuit debout renaître de ses cendres – la place étant vidée tous les matins par les forces de l’ordre. Il confie que le succès du 31 mars est pour lui de l’ordre du miracle car à gauche, « on est plutôt habitué à l’échec ». Mais ce succès ne doit pas éteindre notre sens critique ni escamoter les impératifs stratégiques, ajoute-t-il en substance.

Il y avait beaucoup de monde à la Bourse du travail, tellement qu’il fallait venir une bonne heure à l’avance pour espérer entrer. Avant d’y renoncer, les organisateurs avaient bien pensé délocaliser l’événement sur la place de la République, où il a tout de même été retransmis en direct. Tout ce monde était là pour réfléchir à la stratégie de l’après-Nuit debout, qui viendra tôt ou tard.

L’idéalisme et le pragmatisme

Ce que redoute Ruffin (et bien d’autres personnes qui participent à Nuit debout), c’est que ce mouvement populaire s’essouffle. Aussi le réalisateur de Merci patron ! lance-t-il : « J’ai un coup à vous proposer : un gros 1er mai qui finit en meeting commun avec les syndicats à République ». Selon lui, il revient à Nuit debout de tendre la main aux syndicats, afin de « revenir sur la fracture de mai 68 entre la jeunesse et les syndicats ».

Comme pour appuyer la proposition, plusieurs syndicalistes prennent ensuite la parole, comme Fabrice de la CGT métallurgie Isère. De son point de vue, Nuit debout remet en cause les modes de mobilisation classiques et l’organisation pyramidale et fermée des syndicats. Mais le mouvement resterait dans une approche insuffisamment revendicative. Il propose alors d’unir sa fraîcheur organisationnelle à l’expérience des luttes des syndicats, et demande à Nuit debout de venir dans les entreprises pour pousser à la grève générale.

Parmi les intervenants, Serge Halimi et Renaud Lambert, du Monde diplomatique exposent les erreurs d’Occupy Wall Street et du 15-M espagnol (plus connu sous le nom de mouvement des Indignés). Selon eux, il faut que Nuit debout « adjoigne du pragmatisme à l’idéalisme » et pense rapidement à s’organiser pour mieux se défendre face à ses adversaires, en mettant en place des porte-parole (lire aussi "Nuit debout : comment dépasser l’expérience citoyenne dans un projet politique ?". Unissant leurs voix à celle de Frédéric Lordon, tous trois insistent pour que Nuit debout définisse quelques luttes prioritaires sur lesquelles converger, comme par exemple la loi El Khomri ou le Traité transatlantique (TAFTA).

Détour en banlieue, retour à République

Mais un autre son de cloche se fait entendre. Tout d’abord Marie, de Droit au logement (DAL), qui avoue sentir qu’il y a « quelque chose à jouer entre Nuit debout et les banlieues ». Arrive ensuite Almamy Kanouté, militant associatif et éducateur, qui connaît un franc succès. Dans un style bien plus direct, celui qui se dit « haut-parleur de la banlieue » appelle à une fusion entre Paris et les banlieues. Mais il est clair : « C’est à Paris de venir en banlieue. On ne va pas venir sur Paris pour écouter des débats. Ce qui nous intéresse, c’est l’action ». Il insiste sur la violence quotidienne que font subir « les col-blancs » aux banlieusards et sur la nécessité de « se débarrasser d’eux une bonne fois pour toute ». Ce soir, l’homme d’action, c’était lui.

Après plus de deux heures d’interventions, Ruffin demande à la salle : « On fait quoi ? » et donne la parole au public, attendant des propositions d’actions pour les deux ou trois semaines à venir. La soirée devient alors beaucoup plus tendue. De grands principes, déjà entendus, sont encore exposés, mais rien de concret ou de nature à définir un dépassement de Nuit debout.

En désespoir de cause, Ruffin sort une feuille de papier intitulée "Pour un 1er mai commun", que chacun n’avait plus qu’à signer. La soirée ne débouche ainsi que sur la proposition initiale : "L’étape d’après" entend offrir à Nuit debout un défilé du 1er mai et un meeting avec les syndicats, en priant pour que ceux-ci entament une grève reconductible. En guise de consolation, Ruffin a fait prêter serment à l’assemblée de ne plus jamais voter PS. On rit, sans se départir d’une pointe de déception sur l’issue des débats.

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Vos réactions

  • Pour ceux qui n’y étaient pas, un compte-rendu utile. En fait, des propositions utiles et qui se confortent.

    Et on avance chaque jour. Patience. Voir notamment ce fil d’infos continu : "Toutes et Tous Debout"

    Norton Le 21 avril à 14:00
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  • Après le 1er mai, il y a... le 2 mai, pourquoi ne pas en faire une journée internationale de lutte avec grèves et manifestations ( ce qu’était le 1er mai, avant d’être un jour férié) ?

    VACHEY Philippe Le 21 avril à 14:25
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  • Un grand premier mai avec un meeting final où les syndicats viennent à la remorque d’un mouvement citoyen pour apporter leurs bras et leurs compétences on y croyait pas il y a trois semaines. Alors si ce n’est "que" ça que les gens avaient en tête à la bourse du travail... Et bien c’est déjà fou que ça paraisse évident. C’est à se demander ce qui sera évident (mas décevant) dans un mois.

    Jimi Le 21 avril à 15:46
       
    • Ce n’est pas l’idée de faire un "gros 1er mai" qui est décevante, et ce n’est pas mon point de vue mais celui de nombreuses personnes présentes hier soir, mais bien la manière dont les choses ont été présentées. Beaucoup ont cru pouvoir proposer un projet pour l’avenir de Nuit debout à long terme. En fait, tout cela n’avait qu’un but : lier Nuit debout et les syndicats pour une manifestation. Léger, non ?

      Loïc Le Clerc Le 21 avril à 16:09
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    • C’est un peu léger je vous l’accorde mais parce qu’on se trouve dans une situation où quelque chose de plus grand paraît possible et que personne n’arrive à mettre des mots ou des idées derrière cette idée de projet de long terme.

      Mais encore une fois il y a trois semaines un tel projet aurait paru impensable.

      C’est relativement au contexte que cela reste décevant.

      Je vous rejoins sur le fait que ce serait décevant qu’a posteriori le premier mai fusse l’acmé du mouvement. Mais nous verrons bien dans deux semaines ce qui paraît évident et atteignable quoiqu’un peu décevant.

      Pourquoi pas une constituante !

      Jimi Le 21 avril à 16:46
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    • Je suis d’accord. Il faut prendre les choses comme elles viennent, unes à unes. Mais entre le 1er mai et une Constituante, il y a une bonne marge de manœuvre. Il faudra que Nuit debout pense à ce qu’on peut y mettre. Et je ne doute pas que ça viendra.

      Loïc Le Clerc Le 21 avril à 17:45
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  • Effectivement, comme l’explique cet articleen indiquant les étapes "on ne coupera pas à la discussion fondamentale : pour les faire reculer, pour leur faire ravaler leur loi et espérer aller plus loin, il est temps que les salariéEs, massivement, rentrent dans la bagarre et que des oppositions de travailleurEs, on passe à la grève générale."

    Tous les efforts doivent désormais converger vers la création du rapport de force suffisant pour gagner.

    Ne pas construire la grève générale c’est aller vers un défaite cinglante, et qui sera même sanglante, n’en déplaise aux bureaucrates et aux politiciens de la gauche radis(cale) qui entendent vendre la mobilisation pour un plat de lentilles dans les urnes.

    Norton Le 21 avril à 16:12
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  • Bien sûr qu’il faut aller vers la grève générale. Mais pour ça, les syndiqués, les Unions locales, les Unions départementales, les syndicats professionnels doivent déborder les Confédérations qui empêchent la radicalisation du mouvement.
    François Ruffin est d’une grande naïveté vis à vis des organisations syndicales. Sa proposition de les inviter à un meeting commun à l’occasion du 1er mai est une initiative personnelle, débattue par personne. Ruffin n’a pas encore compris que les confédérations syndicales font partie du problème. Qu’il s’adresse aux syndiqués, OK, mas les syndicats, au niveau confédéral, font partie d’un système quasi mafieux qui s’appelle le paritarisme. Ils gèrent des caisses sociales avec le MEDEF. On appelle d’ailleurs les syndicats dits représentatifs et le MEDEF des "partenaires sociaux". L’expression dit bien ce qu’elle veut dire. Dans ce système, c’est le MEDEF qui mène la danse. Les négociations sur l’Assurance chômage se passent par exemple au siège du MEDEF. Et il suffit au MEDEF de circonvenir un syndicat jaune (je pense aux graphomanes de la CFDT, qui signent tous les accords présentés par le MEDEF) pour emporter le morceau. Je n’exonère pas la CGT de sa responsabilité dans l’enterrement de certains mouvements. Lors des mobilisations au moment de la contre-réforme des retraites, alors qu’il y avait des désirs de radicalisation, la CGT, partisane du "syndicalisme rassemblé" (avec la CFDT) a bien fatigué tout le monde avec ses promenades digestives Bastille-Nation ou République-Nation, qui ne dérangeaient personne.

    Davesnes Le 24 avril à 13:22
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