Accueil > Monde | Entretien par Jérôme Latta | 16 février 2015

Olivier Drot : « Les Grecs veulent en finir, pas seulement avec la dette… »

Créateur d’Okeanews, site francophone de référence sur la Grèce, Olivier Drot a voulu montrer de l’intérieur la situation du pays. Il raconte maintenant comment la victoire de Syriza et ses premiers jours au pouvoir sont vécus, entre espoir et fierté.

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Lancé en 2011, Okeanews est devenu une référence essentielle pour suivre l’actualité grecque à partir d’autres sources que celles répercutant les discours majoritaires sur la dette du pays et ses origines. En prise directe avec les habitants, Olivier Drot passe depuis quatre ans la majeure partie de son temps à Athènes, où il a ressenti aussi bien les ravages de l’austérité que le sentiment d’humiliation des Grecs. Il nous aide à mieux comprendre l’immense portée de la victoire de Syriza là-bas.

Regards. L’envie de lancer Okeanews a-t-elle d’abord procédé du sentiment que le traitement de l’actualité grecque était insatisfaisant en France ?

Olivier Drot. Je lisais la presse française avant de m’intéresser de près à la Grèce. En passant du temps ici, en discutant avec des Grecs, en essayant de comprendre la situation, je me suis rendu à quel point mon avis était biaisé. J’ai vu aussi arriver les premiers articles, principalement du journal allemand Bild, évoquant les Grecs paresseux et fraudeurs. Ces préjugés ne rendent évidemment pas compte de comment vivent et travaillent les Grecs. Le mouvement des indignés sur la place Syntagma et les deux jours de guerre ouverte déclarée par le gouvernement ont été un autre déclencheur. En suivant les événements sur les médias indépendants, j’ai pris conscience de la violence de la police et de la manière dont elle cherchait à mettre fin à ce mouvement qui se voulait différent. Or, j’ai là aussi constaté qu’il manquait des éléments essentiels dans la façon dont il en était rendu compte. Okeanews est parti de cette envie de comprendre, et de partager ce que je voyais.

Il s’agissait de donner le point de vue des Grecs sur leur propre situation ?

On va toujours parler de la fraude, de la corruption, du clientélisme, de l’église – des thèmes qui servent à dire que tout est de la faute des Grecs, sans chercher à savoir ce qu’en pensent les Grecs eux-mêmes. C’est ce qui m’intéressait : les Grecs se complaisent-ils dans ces problèmes, ou ont-ils envie d’en sortir ? On a la preuve aujourd’hui, avec l’élection de Syriza et ce soutien populaire sans précédent, qu’ils veulent en finir : ce n’est pas seulement refuser la dette, mais aussi l’oligarchie, les élites et la corruption représentées par les partis précédemment au pouvoir. Les clichés sur les Grecs ont servi à présenter la situation comme le résultat d’une incurie qui aurait été voulue par la population. Ce procédé est abject, à mes yeux.

« Les Grecs ont ressenti une véritable indignation envers la façon dont ils étaient représentés »

Ce traitement médiatique partiel et ces préjugés sont-ils allés en se renforçant avec le développement de la crise et des effets de la cure d’austérité ?

Cela a été sinusoïdal : en schématisant, on parlait de la Grèce soit s’il y avait des émeutes, soit si la Grèce mettait l’Europe en péril. Sinon, on n’en parlait pas, comme pour dire « Tout se passe mieux ». Le tout ponctué de brèves croustillantes sur des histoires de fraudes rocambolesques, comme ces habitants d’une île dont les trois quarts se seraient déclarés aveugles pour toucher des aides de l’État, ou cette ville dont les habitants n’achèteraient que des Porsche…. Il y a évidemment des journalistes qui font du très bon travail sur la Grèce (ce sont généralement ceux qui y résident), mais les grands événements comme les manifestations ou les élections en font tout à coup débarquer beaucoup qui ne comprennent rien au pays et à ses habitants.

Comment l’image qu’ont les Grecs d’eux-mêmes a-t-elle été affectée, à la fois par l’image donnée d’eux à l’étranger et par ce que la crise a révélé ?

Il y a eu une réelle prise de conscience que le schéma politique était malsain, ce dont témoigne l’effondrement en six ans du PASOK et la défaite de Nouvelle démocratie. Mais aussi une réelle indignation envers la façon dont les Grecs étaient représentés. Dans un premier temps, ils ont eu la volonté d’expliquer leur identité mais, voyant l’image qui leur était renvoyée, ils ont ensuite exprimé une réelle méfiance, voire de la colère. Leur ressenti a été celui d’une perte de dignité. L’élection de Syriza marque un retour de balancier. Pour la première fois, un gouvernement met en œuvre la politique annoncée durant sa campagne électorale et semble déterminé à ne pas reculer. Un sondage a montré que près de la moitié des électeurs de Nouvelle démocratie le soutenait dans sa confrontation avec l’Europe…

Le soutien à Syriza semble porter à la fois sur un programme de réformes en profondeur et sur cette volonté de restaurer la fierté nationale…

Déjà, et c’est très inhabituel, les membres de ce gouvernement ont fait des études, souvent à un haut niveau, dans les domaines sur lesquels ils ont été nommés. Le ministre des Finances Yanis Varoufakis redonne aussi ce sentiment de fierté à la population en ne s’aplatissant pas. Durant cinq ans, les gouvernements successifs ont fait croire qu’ils voulaient renégocier alors qu’ils n’en avaient même pas l’intention. Les grandes manifestations de soutien, la semaine passée, sont des incitations à poursuivre les négociations dans la voie du refus de l’austérité.

« Les Grecs ont le sentiment de s’être fait berner en 2012, quand on a cherché à leur faire peur pour les dissuader de voter pour Syriza »

Comment évolue l’opinion, le soutien à Syriza en Grèce avec le "bras de fer" engagé entre le gouvernement et les institutions européennes ? Assiste-t-on à un renforcement de ce soutien, la période voit-elle les critiques de la droite resurgir ?

Ce soutien va en se renforçant. Le discours de la droite depuis deux ans a toujours consisté à annoncer l’arrivée des chars dans Athènes, le retour des zombies et de Godzilla (rires). Or il n’y a pas eu de "bank run" – de toute façon, les Grecs n’ont plus d’argent, alors ils ne vont pas se précipiter dans les banques pour le retirer. Ils ont le sentiment de s’être fait berner en 2012, quand on a cherché à leur faire peur pour les dissuader de voter pour Syriza (lire "Catastrophisme anti-Syriza : le top 10 des "petites" phrases du gouvernement"). Ils ont constaté que passer du PASOK à Nouvelle démocratie n’a rien changé, sinon en pire pour les droits de l’homme, les droits des migrants et bien d’autres domaines. Aujourd’hui, ils vont en majorité soutenir un gouvernement qui reste ferme sur ses positions et qui n’entend pas laisser d’autres gouverner à sa place (lire "Syriza monte en flèche dans un premier sondage post-électoral").

La reconquête d’une souveraineté nationale est-elle centrale dans les préoccupations ?

Alexis Tsipras a dit quelque chose d’assez significatif à cet égard : « La Grèce ne reçoit plus d’ordres par e-mail. » Lors de la conférence de presse réunissant Yanis Varoufakis et son homologue allemand Wolfgang Schaüble, ce dernier – qui a éludé une question sur la contribution des entreprises de son pays à la corruption en Grèce – a de nouveau proposé d’y envoyer cinq cents collecteurs d’impôt allemands… Comment s’étonner ensuite que les Grecs aient le sentiment d’être occupés ou colonisés ? Ce regain de souveraineté nationale les incite à soutenir d’autant plus le gouvernement. Je pense que cet état de grâce va se consolider et que de plus en plus de Grecs se disent « On ne pas crever pour nos dettes ». Et que si l’Europe ne veut rien entendre et ne veut pas comprendre à quel point leur situation est dramatique, ils pourront aller jusqu’à la rupture, jusqu’à la sortie de l’euro.

Comment envisagez-vous la suite pour Okeanews ?

J’avais pris la décision d’arrêter si la Grèce était de nouveau gouvernée comme précédemment, dans la mesure où nous avons le sentiment d’avoir déjà tout dit de cette politique. Il y a aujourd’hui un bel espoir, pour la démocratie, les droits de l’homme, la liberté de la presse et beaucoup d’autres sujets. La Grèce va énormément changer. Il suffit d’écouter le discours de Zoe Konstantopoulou, la nouvelle présidente du parlement, pour le comprendre. Après quatre ans d’actualité sombre, j’espère que l’on va pouvoir donner des nouvelles positives… Mais rien n’est encore gravé dans le marbre !

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