Accueil > Culture | Par Laura Raim | 29 avril 2015

"On est vivants" : Carmen Castillo console la gauche

Certains persistent à vouloir changer le cours du monde, quand tant d’autres renoncent. Qu’est-ce qui les anime ? C’est la question que pose la réalisatrice et militante franco-chilienne dans son dernier documentaire, à l’usage des découragés de la cause...

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Si la lutte politique est, par définition, collective, la décision de la rejoindre est toute personnelle. C’est cette origine intime de l’engagement que sonde Carmen Castillo dans son dernier documentaire, On est vivants.

La réalisatrice chilienne connaît bien les affects tristes comme joyeux que produit la participation corps et âme à un combat politique. Celle qui avait travaillé auprès de Salvador Allende était naturellement entrée en 1973 dans la résistance armée contre la dictature de Pinochet, aux côtés de son compagnon Miguel Enrizquez – mort au combat – avant de s’exiler en France.

Ce qui met les gens en mouvement

Mais son histoire, Carmen Castillo l’a déjà racontée dans Rue Santa Fe, sans doute son film le plus fort. Cette fois, c’est de la relève que la militante veut parler. Il s’agit de comprendre un phénomène qui relève presque du miracle : comment certaines personnes continuent de croire qu’il est possible de changer le monde, et ce malgré les revers, les défaites et les reculs que nous inflige l’ordre néolibéral, jour après jour, depuis trente ans. Où donc trouvent-ils l’énergie et l’optimisme pour livrer des batailles parfois gagnées mais si souvent perdues ?

Les motifs de rage et de révolte ne manquent pas, mais nous ne sommes plus dans les décennies 60 et 70, où la révolution paraissait à portée de main, et où il suffisait de se laisser porter par l’air du temps contestataire pour militer. Cette époque est révolue. Or c’est précisément dans notre contexte désespérément verrouillé qu’il est crucial d’identifier ce qui met encore les gens en mouvement, leur donne de l’espoir et les pousse à voir au delà de l’horizon de leur vie personnelle pour s’investir dans des solidarités collectives. Même si c’est pour une victoire qui n’est probablement par pour demain, et pas pour soi.

Pour nourrir sa réflexion théorique, Castillo s’appuie sur la pensée de Daniel Bensaïd, son ami philosophe et fondateur de la LCR disparu en 2010, dont les textes ponctuent le film. Des extraits à la fois réconfortants et revigorants, qui rappellent aux découragés qu’il faut continuer de lutter « au moins pour s’épargner la honte de ne pas avoir essayé. Le doute porte sur la possibilité́ de parvenir à changer le cours du monde, mais non sur la nécessité́ de le tenter… »

Des défaites au goût de victoires

C’est donc armée des écrits de ce militant infatigable que Castillo entreprend un voyage dans plusieurs régions de France et d’Amérique latine, pour rencontrer ceux et celles qui mènent la bataille au quotidien : le sous-commandant Marcos, leader du mouvement zapatiste au Chiapas, rencontré en 1994, fait une apparition remarquable. Mais ce sont surtout des anonymes qui ont la parole : des militants du Droit au logement qui réquisitionnent des immeubles à Paris, des sans-terre brésiliens qui occupent les terres en friche des grands propriétaires du Parana, des guerriers de l’eau boliviens qui ont gagné la bataille contre les multinationales, et des syndicalistes de la raffinerie Total à Donges qui ont fait grève pendant trois semaines entières contre la réforme des retraites en 2010.

Ces derniers ont perdu, la réforme de Sarkozy est passée. Et pourtant cette séquence est peut-être la plus poignante du film. Car « il y a des défaites qui ont un goût de victoire ». Tels sont les mots, entrecoupés de larmes, que prononce le délégué CGT Christophe Hiou lors de l’AG de reprise du travail, avant de serrer dans ses bras son camarade de la CFDT. « Jamais je ne revivrai des moments comme ça », dit-il, incapable de dissimuler son émotion. À ce moment là, on a un début de réponse à la question « Pourquoi lutter ? » : « Dans mon téléphone, j’ai plus de camarades que je n’ai jamais connu en dix ans, affirme le leader syndical. Tous ces gens, je pourrai compter sur eux toute ma vie. »

Même sans victoire en bout de course, l’engagement politique sort les individus de leur solitude, fait naître des liens indéfectibles et produit ces moments exaltants où ils éprouvent à la fois un sentiment de dignité et la mesure de leur puissance collective.

On est vivants , un film documentaire de Carmen Castillo. Au cinéma le 29 Avril.

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  • Un très beau film, qui est susceptible d’émouvoir bien au-delà des militants de longue date ou des admirateurs inconditionnels de Daniel Bensaïd. Il montre avec simplicité que la beauté de la solidarité qui est présente dans la lutte est estimable à elle seule dans ce monde miné par l’individualisme néolibéral, et que cette lutte ne peut pas être effacée par les défaites.

    Angelo Le 29 avril 2015 à 23:51
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