Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 28 septembre 2016

Ouvrir les yeux sur Lampedusa

Gianfranco Rosi offre avec Fuocoammare, par-delà Lampedusa – couronné de quatre prix à la Berlinale 2016, dont le prestigieux Ours d’Or – un documentaire aussi brillant que magistral sur l’île italienne où s’échouent des milliers de réfugiés.

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Il y a des lieux dont la seule évocation charrie leurs lots d’images cinglantes et de problématiques politiques. Lampedusa, petite île située à une centaine de kilomètres de l’Afrique et à deux cents de la Sicile, est de ceux-là. Avec sa position géographique stratégique, ce territoire italien de vingt kilomètres carré constituant l’une des principales portes d’entrée pour des migrants en provenance d’Afrique du Nord, voit arriver sur ses rives des milliers de migrants.

Ces vingt dernières années, 400.000 personnes y auraient débarqué, tandis qu’on estime à plus de 15.000 le nombre de ceux qui ont laissé leur vie en tentant d’atteindre l’Europe via le Canal de Sicile. S’intéressant à ce lieu, le réalisateur italien Gianfranco Rosi y a passé près d’une année.

Le temps du quotidien

Ce temps pris pour appréhender ce territoire, rencontrer les personnes, n’est pas étranger à la puissance de Fuocoammare, par-delà Lampedusa. Étonnamment, les images "attendues" des bateaux de migrants n’arrivent pas tout de suite. Le film tourne autour, entremêlant dans une écriture maîtrisée des scènes sur un bateau en pleine nuit partant en quête d’embarcations de fortune ; d’autres moments de la vie des réfugiés ; et des instants de quelques habitants.

Parmi ces derniers, souvent filmés seuls, on croise deux vieilles femmes dans leur cuisine préparant à manger, l’adolescent Samuele, l’animateur d’une radio locale diffusant de la chanson de variété, ou encore le directeur de l’hôpital de l’île Pietro Bartolo, qui supervise les soins médicaux d’urgence pour les réfugiés. S’il est le seul habitant filmé à s’adresser directement à la caméra, Pietro Bartolo est aussi l’un des rares à être en contact direct avec les réfugiés. Depuis l’opération Mare Nostrum initiée en 2013, les migrants ne demeurent que quelques jours sur l’île, et sont rapidement envoyés vers d’autres centres de rétention, ailleurs en Sicile et en Italie.

Récit d’apprentissage

Dans une interview récente, Jean-Marie Barbe, fondateur des États généraux du documentaire de Lussas en Ardèche, où le film a été diffusé en avant-première, déclarait « ce qu’on défend [à Lussas, ndlr], c’est que la forme est une vision du monde ». Quelle serait, dans ce cas, la forme de ce film ? Sans aucun doute un récit d’apprentissage, et c’est sur Samuele, garçon de douze ans vivant à Lampedusa que le film s’ouvre et se ferme. Gianfranco Rosi filme l’enfant, ses jeux sur la terre ferme – avec sa fronde –, ses rapports avec sa famille – incomplète, où la mère est absente –, ses angoisses aussi, tout comme la découverte d’une déficience oculaire. Si cette paresse d’un œil, qui va tout à coup imposer à Samuele le port de lunettes spéciales, s’avère bénigne, son suivi minutieux par le réalisateur offre une mise en abîme possible à ce parcours initiatique.

On l’a dit, le film s’ouvre et se clôt sur l’adolescent dont on apprend qu’il veut devenir pêcheur. Aux jeux inauguraux sur l’île répondent les images finales de Samuele sur un ponton, où il s’exerce, sur les conseils de son père, à maîtriser sa nausée. Entre-temps, donc, l’enfant a grandi. Le passage à l’âge adulte impliquant de regarder le monde tel qu’il est, cet œil paresseux se révèle une géniale métaphore de ce qu’on ne voudrait pas voir, par paresse ou confort.

Regarder le monde et sa réalité

D’ailleurs, c’est bien une fois la paresse de cet œil détectée, que les images d’un sauvetage sont livrées méthodiquement. Nous ne voulons pas voir ? Nous verrons toutes les étapes successives : l’approche du bateau, la descente des corps malades sous un soleil de plomb, celle progressive des valides, les interrogatoires sur le bateau. Aux visages des réfugiés sous le choc, Gianfranco Rosi oppose ensuite celles des morts demeurés dans la soute. Cela pourrait sembler obscène, il n’en est rien, car si les vivants sont filmés en gros plans, les morts ne sont que des corps (sans visages), déjà anonymes, invisibilisés. Ce ne sont pas les seuls, d’ailleurs, et la majorité des employés de ces bateaux nous restent étrangers. Leur tenue et leur masque de protection blancs nous les rendent lointain, inaccessibles, autant qu’ils soulignent l’hyper déshumanisation qui accompagnent ces dispositifs de sauvetage.

Par sa forme, ainsi que par sa puissance formelle, la beauté de ses images léchées ou le soin de ses couleurs – les ciels sont souvent sombres, chargés, les atmosphères entre chien et loup – Fuocoammare, par delà Lampedusa interpelle. Tout comme "Fuocammare" ("la mer en feu"), titre d’une chanson populaire connue sur l’île, renvoie au danger perpétuel que représente la mer à des niveaux différents pour les migrants et les pêcheurs, le documentaire de Gianfranco Rosi capte des mondes parallèles. La disjonction de ces vies qui ne se croisent pas ou peu, dont les règles et les impératifs divergent, renvoie potentiellement chaque spectateur à sa position de témoin (plus ou moins paresseux) de ces tragédies européennes.

Bande-annonce

Fuocoammare, par-delà Lampedusa, un film de Gianfranco Rosi.
Italie / France 2016, 109 min. Sortie le 28 septembre 2016

La carte des salles où le film est projeté.

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