Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 30 mars 2016

Palestine-Israël, la France à rebours

Malgré la campagne BDS qui progresse et les dernières résolutions de l’ONU, Paris persiste dans son positionnement pro-israélien. Déclarations et événements récents confirment que la France et l’Union européenne sont passés du mauvais côté de l’histoire.

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En quelques jours, l’armée israélienne s’est invitée à deux reprises dans le débat français. D’abord vendredi 25 mars, avec la révélation par la sénatrice UDI Nathalie Goulet des menaces de mort reçues sur les réseaux sociaux après son intervention sur l’exonération d’impôt, à hauteur de 60%, dont peuvent bénéficier en France les dons faits à l’armée de l’État d’Israël. « Une niche fiscale payée par le contribuable français au profit d’une armée étrangère » qui est une « disposition exorbitante du droit commun », s’étonne-t-elle dans sa question écrite, le 10 mars, à Christian Eckert. À ce jour, le secrétaire d’Etat au budget ne lui a toujours pas répondu.

Ensuite avec cette vidéo où l’on voit un soldat abattre froidement d’une balle dans la tête un homme qui gît sur le dos. Filmée jeudi 24 mars, à Hébron. La victime du tir est un Palestinien qui vient de tenter de commettre une attaque au couteau et le soldat qui l’achève, alors qu’il est déjà gravement blessé, est franco-israélien. Soutenu par une bonne partie de la population locale, il est aujourd’hui aux arrêts. Amnesty International parle de « crime de guerre potentiel ».

Une politique de la confusion

Ces deux évènements distincts rappellent les forts liens que la France entretient avec "Tsahal", pilier de la société israélienne et outil principal d’une occupation condamnée par le droit international. En mai 2014, un représentant de cette armée était d’ailleurs venu donner une « conférence sur la politique de recrutement de l’armée » dans une synagogue parisienne (lire "Quand Tsahal vient recruter à la grande synagogue de Paris"). Sans que cela ne provoque l’émoi des dirigeants politiques français, pourtant toujours très prompts à mettre en garde contre « l’importation du conflit » sur le sol français et à condamner la « confusion » entre l’État d’Israël et la communauté juive de France.

Cette confusion, le premier ministre l’entretient désormais sans pincettes. Après avoir multiplié ces derniers mois les interventions critiquant la campagne BDS (lire "Israël : le boycott que Valls veut criminaliser" ), il a franchi un nouveau cap en décrétant, le 7 mars 2016, lors du dîner du Crif, que l’antisionisme est « tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël ». Foin des précautions d’usage – du genre « l’antisionisme peut mener à l’antisémitisme » –, c’est désormais du pareil au même.

Le cap ainsi fixé est tenu par la justice et la police françaises. Le 6 mars, Hasna était interpellée lors d’une manifestation pour la journée internationale des Droits des femmes, au seul motif qu’elle portait un tee-shirt BDS (de la campagne Boycott Désinvestissement Sanction). Retenue quelques heures puis relâchée, elle a dû se rendre au commissariat, soutenue par le mouvement de solidarité, le 14, puis le 21 mars pour répondre d’une « provocation à la haine en raison de l’origine par écrit ». Trois issues sont désormais possibles, nous explique son avocate Me Dominique Cochain : « un classement sans suite, une autre convocation pour rappel à la loi, ou même un passage au Tribunal s’il est considéré que le port de ce tee-shirt constitue une effraction gravissime à la loi ».

La France, seul pays au monde à criminaliser BDS

À ce jour, aucune convocation n’est arrivée dans la boite aux lettres de la militante. Mais l’incident confirme que la campagne BDS – qui ne cesse de s’affirmer comme l’un des leviers d’intervention citoyenne les plus efficaces pour mettre le gouvernement israélien et ses alliés face à leurs responsabilités – irrite au plus haut point les dirigeants politiques du pays. Les deux arrêt de la Cour de cassation, rendus en octobre 2015 qui confirment la condamnation de militants ayant participé, en 2009 et 2010, à des actions BDS du côté de Mulhouse, font de la France le seul pays au monde, avec Israël, à criminaliser explicitement l’appel au boycott. Et en février et mars, les municipalités de Paris et de Toulouse ont adopté des vœux condamnant la campagne.

Qui, pendant ce temps, prospère : le 29 mars, s’est achevé en Europe le mois de l’#IsraeliApartheidWeek, mobilisation multiforme contre l’occupation, liée au mouvement BDS. Elle se poursuit en avril en Amérique latine. Et a été ponctuée en France par la présence du journaliste afro-américain Kristian Bailey, coordinateur de l’appel Black4Palestine, lancé à l’été 2015 aux États-Unis, un an après la mort de Michael Brown à Ferguson et la guerre de Gaza en Palestine.

Le 21 mars, c’est Azzedine Taïbi, le maire communiste de Stains (93), qui passait au tribunal administratif, assigné en référé par le préfet de Seine-Saint-Denis. Il lui était demandé de retirer de la façade de la mairie une banderole de soutien à Marwan Barghouti, le responsable du Fatah emprisonné en Israël depuis 2002. L’élu a refusé. Mais, vu « le climat actuel, pas bon du tout », il dit s’attendre à une décision du juge (sur le fond, attendue d’ici 6 mois) « orientée ». Enfin, le 24 mars, le collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) révélait l’histoire de ce Palestinien originaire de Gaza risquant de perdre son statut de réfugié politique après avoir refusé de jouer les indicateurs pour les services de renseignements (lire "#MohamedRefugie Le palestinien dont la France veut se débarrasser").

Contradictions et ambiguïtés européennes

Le tropisme pro-israélien, qui semble donc particulièrement affirmé ces temps-ci au sein de l’État français, touche aussi l’Union européenne. Lundi 28 mars, à Tel-Aviv, le représentant de l’UE en Israël Lars Faaborg-Andersen a déclaré que « les produits des colonies sont les bienvenus sur le marché de l’UE » lors d’une conférence organisée contre le mouvement BDS (article à lire en français ou en anglais). Des propos en contradiction avec l’annonce par la Commission européenne, il y a plus de quatre mois, de l’étiquetage obligatoire des produits issus des colonies.

Le 24 mars, c’est le Conseil des droits de l’homme des Nations unies (CDH) qui a adopté une résolution établissant une liste noire des entreprises israéliennes et étrangères opérant dans les territoires palestiniens occupés de Cisjordanie. Elle devrait être remise à jour chaque année. Malgré sa position officielle de condamnation de la colonisation, la France (comme les autres pays de l’UE) s’est abstenue lors du vote. Un positionnement là aussi contradictoire et ambigu, comme le rappelle l’association France Palestine solidarité dans un communiqué, non sans ironie : « B. Netanyahou a osé appeler "les pays démocratiques" à ne pas respecter ces résolutions et à boycotter le CDH, c’est à dire à délégitimer un organe de l’ONU. On n’ose imaginer que la France s’engage ouvertement sur cette voie de démantèlement des Nations Unies. »

Ce 30 mars, les Palestiniens célèbrent le 40e anniversaire de la journée de la terre : en 1976, protestant contre des confiscations de terre, les Arabes d’Israël avaient décrété une grève générale à laquelle s’associèrent les habitants de Gaza et de Cisjordanie et qui fut durement réprimée. Cette date symbolise encore aujourd’hui la résistance de l’intérieur et les liens entre les différentes composantes du peuple palestinien. Il est certain que Manuel Valls, pourtant loquace ces derniers temps sur la région, n’en touchera pas un mot.

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