Accueil > Economie | Entretien par Bernard Marx | 11 février 2015

Philippe Légé : « L’égalité est souhaitable, y compris pour des raisons d’efficacité économique »

Philippe Légé, maître de conférences en économie à l’Université de Picardie, membre de l’association des Economistes Atterrés est l’un des co-auteurs du nouveau manifeste que ce collectif d’économistes critiques vient de publier.

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En quinze chantiers et 200 pages, le Nouveau Manifeste des Économistes atterrés, livre pédagogique d’économie politique, dessine la possibilité d’une autre économie.

Regards. Pourquoi un nouveau manifeste quatre ans et demi après le précédent ?

Philippe Légé. Malheureusement, nous avons été contraints de publier un second Manifeste, car ce que nous avions prévu dans le premier s’est réalisé. En 2010, nous avions mis en garde contre les effets économiques et sociaux des politiques d’austérités. Le chômage et la précarité se sont aggravés. Nous avions aussi indiqué que les objectifs budgétaires n’allaient pas être atteints du fait des effets récessifs des plans de restrictions budgétaires. Aujourd’hui, force est de constater que loin de tirer les leçons de la crise, les décideurs politiques et économiques ont renforcé ce qui avait échoué. Même s’il contenait des propositions, le premier Manifeste était davantage orienté vers la critique d’idées reçues, tandis que celui-ci est structuré par des propositions, autour de ce que nous avons appelé quinze chantiers.

Pourquoi quinze chantiers ?

Le terme de chantier signifie que nous ne proposons ni programme clé en main, ni solutions miracles, mais que nous voulons indiquer quinze tâches auxquelles les citoyens, la société devraient, selon nous, s’atteler prioritairement. Si nos propositions précises devaient être reprises et appliquées, nous serions très heureux. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est qu’il y ait une prise de conscience politique et l’ouverture d’un débat sur de nécessaires alternatives. Dans la période la plus récente, en particulier en France depuis la constitution du gouvernement Valls, une nouvelle radicalisation des recettes néolibérales est entreprise. Selon la doctrine désormais prédominante, si l’économie et la société française sont en échec, la cause en serait que l’on n’en fait pas assez et qu’il faut renforcer ce qui a échoué. D’un simple point de vue logique et fonctionnel, il y a là quelque chose de profondément absurde.

« Les économistes ont une certaine expertise, mais ils expriment aussi des visions du monde »

Comment avez-vous travaillé ?

Le manifeste est l’œuvre du groupe d’une vingtaine d’économistes qui font vivre l’association des Economistes atterrés, association regroupant un nombre beaucoup plus important d’adhérents. Mais nous n’avons pas fait figurer la liste des auteurs dans le livre, car nous voulions bien marquer le caractère collectif de ce manifeste. Nous avons d’abord travaillé ensemble au choix des chantiers, sans nous priver de faire en cours de route certains réajustements. Chaque chapitre a fait l’objet d’un premier jet réalisé par l’un d’entre nous, sur lequel tous les autres ont pu réagir et faire des remarques. Une relecture d’ensemble a permis d’homogénéiser le style, de s’assurer de la cohérence entre les chapitres et de bien maintenir la dimension politique et pédagogique, indispensable pour un "manifeste".

Dans l’introduction du Manifeste, vous affirmez que la cohérence de vos propositions est fondée sur un certain nombre de convictions qui vous sont communes. Quelles sont-elles ?

Nous avons beaucoup travaillé le fait de ne pas seulement mettre en avant l’écologie en la plaçant en chantier numéro 1, mais en retrouvant aussi cette question dans chacun des chapitres et en tissant les articulations entre l’écologie et les autres thèmes. Une conviction structurante porte sur l’égalité que nous voulons mettre au cœur des politiques publiques. L’égalité nous apparaît souhaitable, y compris pour des raisons d’efficacité économique. Un des chantiers porte ainsi sur l’entreprise. La plupart de nos collègues économistes disent peu de choses sur la gestion actuelle des entreprises, alors que nous pensons qu’il est au contraire nécessaire de la repenser et de la transformer. Une autre conviction concerne l’importance des choix démocratiques et l’idée que les économistes ne sont pas de purs techniciens. Les économistes ont une certaine expertise, mais ils expriment aussi des visions du monde qui peuvent être très différentes. C’est pourquoi le débat sur les questions économiques est indispensable, alors que dans la recherche, l’enseignement et les medias il tend à être de plus en plus restreint et appauvri. Les débats en notre sein sont parfois plus réels et plus féconds que ceux que nous pouvons avoir avec nos collègues orthodoxes.

À lire ce nouveau Manifeste, il semble que vous réévaluez encore l’importance de l’écologie. Est-ce exact ?

Les Atterrés constituent depuis le départ un groupe hétérogène qui s’est rassemblé autour de l’idée selon laquelle la crise était instrumentalisée pour renforcer les politiques qui y avaient conduit. Ce qui est proprement atterrant. Mais au-delà de ce constat critique commun et de l’opposition unanimement partagée aux politiques néolibérales, il y a entre nous un grand pluralisme. Nous sommes une association marquée à gauche couvrant toutefois un large spectre de positions. Ce pluralisme demeure effectif, mais nous convergeons pour donner une plus grande importance à la thématique écologique. Ainsi sur la croissance, les divergences initiales de position entre nous se sont atténuées.

Nous considérons tous qu’une transition écologique est indispensable et qu’elle va nécessiter des investissements importants, ce qui veut dire plus de croissance à court terme. Mais pas sur le moyen terme. Des secteurs d’activité doivent décroître. De même, nous partageons l’idée que le PIB (Produit intérieur brut) est un indicateur de croissance à la fois utile et insuffisant. Nous consacrons du reste un des chantiers de notre manifeste aux indicateurs trimestriels qui devraient, selon nous, le compléter. L’écologie est à la fois une contrainte et une opportunité. Une contrainte et même une urgence, en raison de la réduction de la biodiversité et des enjeux climatiques ou sanitaires. Une opportunité car la transition sociale et écologique peut permettre de sortir de l’impasse économique et sociale actuelle. Elle peut être le moyen de reconquérir la maîtrise des modes de production et contribuer à résoudre le problème du chômage.

« Nous plaçons l’objectif d’un plein emploi de qualité au cœur des politiques économiques »

Quelles articulations faites-vous entre le chantier de l’écologie et d’autres comme celui de la fiscalité ou celui du financement ?

Nous insistons sur le fait que la fiscalité écologique est absolument nécessaire, alors qu’elle est très faible en France, mais qu’elle ne doit pas être punitive. Lorsqu’il n’existe pas d’alternative en termes d’infrastructures et de consommation, en particulier pour les consommateurs à faible pouvoir d’achat, une fiscalité verte est contre-productive. Cela nous a conduits à proposer de coupler la fiscalité verte avec une politique redistributive et des investissements publics permettant de réelles alternatives. Des dépenses publiques importantes, prioritairement dans la rénovation thermique des bâtiments et les transports collectifs, devront être engagées, ce qui nécessite le développement de crédits des banques publiques d’investissement avec la garantie de la banque centrale.

N’est-ce pas la politique du gouvernement ?

Le gouvernement tient, il est vrai, un discours écologique, malgré la sortie d’Europe-Écologie. La tenue de la prochaine conférence sur le climat, à Paris en décembre 2015, va sans doute le conduire à renforcer cette tonalité. Mais sa politique concrète va en sens inverse, qu’il s’agisse de l’augmentation du taux intermédiaire de TVA qui a renchérit le prix du train, ou de la loi Macron qui inscrit dans ses propositions la libéralisation du transport par autocar qui aura un effet négatif sur l’environnement. Et quel aveu d’impuissance que de voir, en 2015, un ministre de l’Économie se résigner à ce que la France ne soit pas capable d’offrir un service public ferroviaire attractif parce que pas trop cher. N’oublions pas, non plus, l’abandon de l’écotaxe, dont le principe était pourtant excellent. On pouvait discuter des modalités, modifier certaines choses, mais son abandon en rase campagne à l’automne 2014 et le démontage des portiques – qui constituaient des investissements importants et utiles – sont désastreux.

Parmi les convictions qui fondent la cohérence de vos propositions, vous insistez sur le besoin de l’intervention publique, mais aussi sur l’importance de ce qu’on appelle "les communs", à côté des biens privés et des biens publics. De quelle façon cela se manifeste-t-il dans vos propositions ?

La thématique des communs et celle de l’économie sociale et solidaire apparaissent effectivement dans différents chantiers du Manifeste, notamment dans ceux concernant l’entreprise et l’emploi. Mais il s’agit d’une thématique qui pourra sans doute être encore développée. Nous plaçons l’objectif d’un plein emploi de qualité au cœur des politiques économiques, contrairement à certains qui, y compris à gauche, semblent y avoir renoncé. Nous ne reprenons pas à notre compte la proposition d’un revenu minimum d’existence. Par contre, nous mettons en avant de multiples moyens pour obtenir un plein emploi, tels que la poursuite de la réduction du temps de travail ou l’idée que les pouvoirs publics puissent être employeurs en dernier ressort. Cela concerne en partie l’État, des ministères comme ceux de l’Éducation et de la Santé. Mais une bonne partie des emplois devant être créés résulteront d’un processus à un niveau beaucoup plus local. Les collectivités locales, l’économie sociale et solidaire auront un rôle important à y jouer. L’argent public peut être dépensé de façon plus efficace qu’en multipliant de coûteuses exonérations de cotisations sociales.

« Une transformation profonde de la zone euro et de ses institutions est indispensable »

Dans le chantier concernant l’euro, vous faites part des divergences qui existent entre vous sur ce sujet et plus globalement sur l’Europe. Ce n’est tout de même pas une question d’importance mineure…

Les divergences qui existent entre nous sur la question de l’euro ne sont pas nouvelles, comme l’attestait notre ouvrage Changer l’Europe publié fin 2013. Mais il ne faut pas, je crois, en sur-interpréter les conséquences. Dans le nouveau Manifeste, nous exposons deux scénarios : celui de la transformation de l’euro et celui de la sortie. On peut alors se poser deux types de questions. Celle du pronostic (Quel est le scénario le plus probable ?), et la question normative (Quel est le scénario le plus souhaitable ?). Ces questions se trouvent posées de façon pressante dans le contexte de la victoire de Syriza. Dans le communiqué que nous avons publié sur ce sujet, dans lequel nous affirmons notre solidarité avec le peuple grec, il n’y a pas de trace d’une proposition de sortie de l’euro. Du reste, ceux qui, parmi nous, considèrent qu’une sortie de l’euro pourrait être une bonne chose reconnaissent que cette question se pose essentiellement pour les pays du Sud comme la Grèce ou l’Espagne, et que les forces de gauche de ces pays ne le veulent pas.

Que nous soyons en faveur d’une transformation ou d’une sortie de l’euro, nous considérons tous qu’il existe un problème majeur lié à la construction même de la zone euro, problème qui ne sera pas résolu par la seule remise en cause de la politique d’austérité budgétaire et salariale (au demeurant indispensable). Ces problèmes ne peuvent non plus être résolus par les innovations institutionnelles introduites depuis cinq ans dans la zone euro, par la politique monétaire de Mario Draghi ou par la création de l’Union bancaire. La zone euro telle qu’elle est constituée a produit et continue de produire des divergences productives et commerciales entre les États. Si Syriza arrive à mettre fin à l’austérité budgétaire et salariale, le redémarrage de la demande en Grèce va générer un nouveau déficit extérieur. L’austérité a seulement masqué le problème en faisant chuter les importations. L’économie et l’industrie grecque sont aujourd’hui réduites à peu de choses. Nous reconnaissons tous l’existence de ce problème, et ceux qui parmi nous ne sont pas favorables au scénario de la sortie de l’euro savent qu’une transformation profonde de la zone euro et de ses institutions est indispensable pour le traiter.

Le nouveau Manifeste des économistes atterrés. 15 chantiers pour une autre économie, Les Liens qui libèrent, 2015, 10 euros (disponible également en version numérique, 5.99 euros).

Les Économistes atterrés organisent un débat autour de leur nouveau Manifeste le 11 février à Paris.

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  • Tres clair merci. La vision que votre collectif a de l’ecologie est porteuse d’espoir. Les explications sur la zone euro sont particulièrement stimulantes.

    Robert Le 11 février 2015 à 15:46
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