Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 29 mai 2015

Pierre Salama : « Les pays d’Amérique latine recourent à des politiques d’austérité classiques »

Chine, Brésil, Argentine... Où vont les pays "émergents" à qui l’on attribue un rôle moteur dans l’économie mondiale mais qui semblent connaitre des difficultés importantes ? Entretien avec Pierre Salama, spécialiste reconnu de l’Amérique latine.

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Pierre Salama, professeur émérite des universités, est notamment auteur de Les économies émergentes latino-américaines. Entre cigale et fourmis (Editions Armand Colin, 2012) et de Des pays toujours émergents ? (La documentation française / Doc en poche, 2014).

Regards. Les pays "émergents" semblent connaitre depuis quelques années des difficultés importantes. Qu’en est-il ?

Pierre Salama. Les difficultés des pays "émergents" datent effectivement de deux ou trois ans. Mais pour les analyser il faut d’abord voir où il y a eu "émergence" ces dernières décennies. Parler d’émergence veut dire que le niveau de vie se rapproche de celui des pays avancés. La croissance du revenu par tête étant plus élevée que celle des pays avancés, même s’il y a des inégalités importantes, le niveau moyen se rapproche. Dans les pays asiatiques, et notamment en Chine, c’est incontestable. Avec une croissance de 10% par an, le PIB est multiplié par 28 en 35 ans. Même si les inégalités augmentent, la réduction de la pauvreté a été très nette. La structuration de la formation sociale s’est densifiée. L’émergence est également évidente pour d’autres pays d’Asie, comme la Corée du Sud ou ceux que l’on a appelé les Dragons qui ont connu une forte croissance bien antérieurement à la Chine.

Mais si l’on prend le cas de l’Amérique latine, il faut être plus prudent. Les années 1980 ont été très mauvaises. Les remboursements de dettes et les politiques d’ajustement structurelles ont généré une décennie perdue. Dans les années 1990 le retour à une croissance annuelle de l’ordre de 3% a été progressif. Dans les années 2000 la croissance a été supérieure en moyenne d’un point. Avec, cependant des situations diverses d’un pays à l’autre. L’Argentine a connu une forte croissance à partir de 2003, mais elle avait littéralement sombré entre 1998 et 2002. Le Brésil a connu une croissance de l’ordre de 4%. Mais le Mexique n’a pas véritablement émergé. Cela dit, la réalité des difficultés économiques de ces pays est incontestable. En Asie, et notamment en Chine et en Inde, la croissance a fortement ralenti, même si elle reste à des niveaux largement supérieure à ceux des pays avancés, notamment en Europe. En Amérique latine, le blocage de la croissance est plus sensible. En 2014 pour l’ensemble du continent la croissance a été seulement de 1%. L’année 2015 ne s’annonce pas meilleure. La Chine joue du reste un rôle moteur dans ces difficultés.

Ces difficultés sont-elles d’ordre conjoncturel ou de nature structurelle ?

Ces difficultés sont structurelles en ce sens qu’elles traduisent des relations perverses qui étaient à l’œuvre dans les régimes de croissance institué depuis le début du siècle en Amérique latine et depuis plus longtemps en Chine.

« Pour la Chine, un atterrissage brutal n’est pas à exclure »

Comment ces mécanismes ont-ils joué dans le cas de la Chine ?

La Chine était devenu l’atelier du monde d’abord par les délocalisations puis par une intégration dans les chaines d’activités mises en place par les multinationales. La Chine y joue un rôle très important du fait du coût très faible de la main d’œuvre, l’absence de syndicats et de réglementation du travail. Elle a bénéficié, si l’on peut s’exprimer ainsi, de son régime dictatorial. Un aspect important du système économico- politique consiste dans la centralisation fiscale au détriment des Provinces. Pour se financer, celles-ci ont accéléré l’expropriation des paysans et développé une promotion immobilière fortement spéculative sur les terres. On a eu là, au fond, un mécanisme « d’accumulation primitive » assez classique par la spoliation des paysans poussés à devenir une main d’œuvre ouvrière à bas coûts. S’y est ajouté une certaine spoliation financière, liée à des taux d’intérêt très bas servis sur l’épargne considérable (de l’ordre de 40 à 45% du revenu annuel) constituée par les Chinois comme moyen de protection sociale.

Le ralentissement économique de la Chine traduit l’épuisement de ces sources de croissance et les difficultés rencontrées pour les renouveler. Les paysans chassés de leur terre qui constituent la main d’ouvre la moins favorisée ont commencé à obtenir un certain pouvoir de négociation salariale. Depuis plusieurs années les augmentations de salaire sont supérieures à celle de la productivité. Du coup des entreprises étrangères ont commencé à délocaliser de la Chine vers le Viêtnam, l’inde ou la Birmanie. Le gouvernement mène une politique active de développement de la production pour le marché intérieur et de montée en gamme technologique des produits, par exemple dans l’automobile ou l’aviation. Dans ces secteurs les joint-ventures sont devenus un passage obligé pour les firmes étrangères.

Globalement les investissements sont très élevés de l’ordre de 45% du PIB. Des capacités de production restent inutilisées, entrainant une augmentation des coûts et une baisse de la rentabilité. Des formes de financiarisation (bulle immobilière et finance de l’ombre non régulée) se sont également considérablement développées au niveau des Provinces. Les crédits officiels et les crédits de la finance de l’ombre atteignent au total 260% du PIB. C’est gigantesque. Bref, tout un faisceau de difficultés structurelles génère un ralentissement substantiel de la croissance chinoise. Un atterrissage brutal n’est pas à exclure si des effets en chaine se produisent par exemple entre l’éclatement des bulles immobilières et la finance de l’ombre.

De quelle façon la Chine joue-t-elle aussi un rôle moteur dans les difficultés des pays d’Amérique latine ?

L’Argentine ou le Brésil ont bénéficié des relations économiques qu’ils ont pu établir avec la Chine. Les exportations de matières premières les ont libérés de la contrainte économique extérieure. Pour eux cela a constitué une situation radicalement nouvelle, d’autant plus que, le Brésil (mais pas l’Argentine) a également reçu d’importantes entrées de capitaux. Le ralentissement économique en Chine entraine à l’inverse un retour de la contrainte extérieure et avec elle des difficultés économiques. Le Mexique pour sa part est dans une situation différente, sa "matière première" est sa main-d’œuvre. Les transferts de revenus des travailleurs immigrés mexicains, principalement aux USA, lui rapportent annuellement entre 22 et 25 milliards de dollars, soit plus que les investissements étrangers directs. La crise et le ralentissement de la croissance aux USA ont entrainé un ralentissement de cette ressource. Pour eux aussi, les termes de l’échange de leur "matière première" se sont dégradés.

« Au Brésil ou en Argentine les gouvernements ont laissé faire une désindustrialisation de l’économie »

En quoi ces difficultés traduisent-elles également les limites des politiques économiques suivies durant la décennie précédente ?

Dans plusieurs pays d’Amérique latine, mais pas partout et notamment pas au Mexique, des partis de type progressistes sont venus au pouvoir. Ces gouvernements ont utilisé la nouvelle manne fiscale liée aux matières premières pour développer les dépenses sociales, ce qui était une très bonne chose et a permis de faire reculer la pauvreté. Mais d’une part, ils n’ont pas réalisé de réforme de leur système fiscal qui est franchement régressif. Et d’autre part, ils ont laissé faire une désindustrialisation et une reprimarisation [1]. L’appréciation des monnaies locales facilitant les importations, principalement de Chine, au détriment des productions industrielles locales. Au Brésil, par exemple, la banque nationale de développement, la BNDES, a surtout aidé les multinationales au lieu de consolider le tissu industriel.

Aujourd’hui les exportations ont diminué en prix et en volume. L’Argentine, le Brésil, le Chili n’ont plus d’excédent commercial, mais les balances des paiements courants sont à nouveau déficitaires et les déficits budgétaires se sont à nouveau creusés. Comme l’appareil industriel s’est affaibli avec la reprimarisation de l’économie, les possibilités de réagir à la détérioration économique en pratiquant une dépréciation de la monnaie nationale par exemple, sont moins efficaces que par le passé. C’est une des raisons qui explique le recours aujourd’hui à des politiques d’austérité classiques visant à diminuer le poids de l’État dans le PIB via une réduction des dépenses publiques. Ces politiques ne sont pas sans remettre en cause les quelques acquis sociaux obtenus dans la première décennie de ce siècle et qui sont à l’origine d’un mécontentement social nouveau et grandissant.

La violence et la corruption ne constituent-ils pas également un autre problème "structurel" de l’Amérique latine ?

S’agissant de la violence, il faut distinguer le cône nord et le cône sud de l’Amérique latine. Au Mexique, la violence est décuplée par le trafic et par le contrôle des routes de la drogue. L’État ne contrôle plus la totalité de son territoire. Les mafias, les organisations criminelles commencent à contrôler les politiques. Au niveau local, toutes les institutions sont corrompues. Le pouvoir central lui-même a été d’autant plus atteint qu’il a pratiqué le clientélisme. Au Brésil, la violence est en recul dans certains États, où elle était très forte, comme à Rio ou Sao Paulo, mais elle a explosé dans le nord du pays. Au Brésil ou en Argentine, la corruption touche largement le pouvoir central et les gouvernements "progressistes". Les détournements sont considérables : le scandale Petrobas au Brésil, celui lié à la construction de lignes à grande vitesse au Mexique en sont des illustrations. Le fait nouveau, ce sont les mobilisations citoyennes contre la violence au Mexique ou contre la corruption au Brésil à l’occasion de la Coupe du monde de football. C’est un phénomène politique important qui donne un certain espoir.

« Une nouvelle dynamique de croissance nécessiterait la réunion de tout un ensemble de conditions »

Quelles sont les perspectives pour l’Amérique latine ?

Les situations diffèrent selon les pays. Elles sont relativement plus favorables pour les petits pays comme la Bolivie d’Evo Morales ou l’équateur de Rafael Correa. Ils ont mené des politiques d’inclusion sociale des Indiens qui ont une portée réelle et qui reçoivent un fort assentiment politique. S’agissant des autres pays, je suis, par contre, assez pessimiste. Ils vont connaitre des difficultés économiques et sociales très importantes pour au moins trois ou quatre ans. La création d’une nouvelle dynamique de croissance nécessiterait la réunion de tout un ensemble de conditions : la remise en cause des logiques rentières, une réforme fiscale pour diminuer les inégalités de revenu et financer des services publics de qualité, une politique industrielle active des États ou encore une politique d’intégration régionale plus active. Au contraire, les gouvernements mettent en œuvre des politiques d’ajustement fiscal consistant en fait à diminuer les dépenses publiques au détriment des couches sociales les plus vulnérables. Le Brésil en est un exemple presque caricatural. Dilma Roussef a mené une campagne pour sa réélection d’une tonalité très antilibérale. Une fois réélue, elle a immédiatement désigné un premier ministre très lié à la Confédération patronale et une ministre de l’agriculture très liée à l’agrobusiness. Quant au Venezuela, la crise y est beaucoup plus forte du fait de la dépendance vis-à-vis du pétrole.

Toute la politique sociale est remise en cause la corruption et de la violence restant à un niveau très élevé. Mais l’histoire réserve d’heureuses surprises et, paraphrasant Gramsci, au pessimisme de la raison il est possible de répondre par l’optimisme de la volonté. Ce qui se passe en Amérique andine avec la reconnaissance des droits des indiens, les luttes contre les mégamines, y compris en Argentine, contre la détérioration des forets au Brésil, les nouvelles formes de mobilisation et leur caractère massif tant contre la violence que contre la corruption (Mexique, Brésil, Chili, Argentine) et pour une amélioration effective des services publics : transports, éducation, santé (Brésil, Chili) laissent présager des possibilités nouvelles. L’Histoire n’évolue pas linéairement et le "There are no alternative", cher aux libéraux, rencontre de plus en plus de défiance. Au moment où la situation se détériore, des comptes sont exigés aux gouvernements qui ont "profité" de la "bonanza" des matières premières pour mener des politiques sociales, dans quelques cas, mais aussi pour contourner les problèmes réels et ne pas entreprendre les réformes structurelles qui s’imposaient et ainsi, ne pas se préparer à l’avenir.

Certains gouvernements ont cru pouvoir être à la fois le père des pauvres et la mère des milliardaires, mariant ainsi l’eau et le feu pour un temps. Ce n’est plus possible et les démunis, ceux dont le revenu est déjà trop faible pour être décent, les nouvelles couches de travailleurs dénommés abusivement classes moyennes par la propagande des gouvernements dont le niveau de vie s’était accru, commencent à gronder. Là réside l’espoir. Là réside la possibilité que ne s’ouvre pas comme dans les années 1980 une nouvelle décennie perdue pour la grande majorité.

De Pierre Salama : Les économies émergentes latino-américaines. Entre cigale et fourmis (Editions Armand Colin, 2012) et Des pays toujours émergents ? (La documentation française / Doc en poche, 2014).

Notes

[1C’est-à-dire le retour à une spécialisation de l’économie dans la production et l’exportation de matières premières industrielles ou agricoles.

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  • Etrange article : où on nous parle de l’Amérique latine, mais en fait de trois pays Argentine, Brésil, Mexique, pas très comparable entre eux, et qui ne constituent pas toute l’Amérique latine et où au détour d’une phrase, on esquisse à peine la Bolivie et l’Equateur et où l’auteur file un coup de pied en traitre au Venezuela entre deux virgules.
    Bref cela ressemble à de la propagande, surprenante sur ce site

    tchoo Le 30 mai 2015 à 22:32
       
    • Je ne vois pas bien de quelle "propagande" vous parlez, ni en quoi la remarque sur la dépendance du Venezuela au pétrole et la mention de ses difficultés serait un "coup de pied en traitre".

      BLep Le 6 juin 2015 à 07:55
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  • tout à fait d’accord avec Tchoo. Article qui mélange tout pour mieux discréditer. Mais tout compte fait pas surprenant pour "Regards" et Clementina Autain qui m ’a l’air de jouer un double jeu.

    Quilbi Le 1er juin 2015 à 09:07
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