Accueil > Idées | Par Gildas Le Dem | 25 janvier 2016

Pour Alain Badiou, le 13 novembre vient de loin

Dans un essai, Alain Badiou tente d’élucider les raisons des attentats commis à Paris. Il ne s’inscrit donc pas dans l’actuel débat autour de la sociologie des événements, mais en propose une lecture géopolitique.

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Le questionnement sur les tueries perpétrées le 13 novembre à Paris, loin d’être dernière nous, semble plus que jamais hanter, travailler voire diviser l’espace public et intellectuel. Un court essai d’Alain Badiou paru ces jours-ci et reprenant une conférence prononcée au lendemain des attaques, se propose de revenir sur ces événements, d’en prendre la mesure et de les rendre intelligibles.

Au fond, le principe avancé par Alain Badiou est, si l’on ose dire, assez simple. Il s’agit de rendre raison de ce qui nous est arrivé le 13 novembre ; il n’y a rien de ce qui nous arrive, aussi insoutenable, intolérable soit-il, dont nous ne puissions, et même ne devions rendre raison. Se refuser à rendre pensable l’impensable, c’est se condamner à « une défaite de la pensée, et la défaite de la pensée, c’est toujours la victoire, précisément, des comportements irrationnels et criminels ».

Rendre raison, rendre justice

C’est se condamner à rester prisonnier de l’affect, au sentiment de l’horreur et de sidération suscité, à dessein, par ces attentats. Non qu’il ne faille pas, bien sûr, faire place à l’affect et au deuil ; ce sentiment d’intolérable, d’une « insupportable irruption de la mort », écrit Alain Badiou, est même « quelque chose qui s’impose à tous et qu’on ne peut pas contenir, ni même critiquer ». Cet affect doit-il pour autant nous réduire au silence ? Mieux, faite taire toute interrogation, comme le voudrait le Premier Ministre et quelques autres ? Non, écrit Alain Badiou, rendre raison c’est aussi rendre justice, rompre, précisément, avec le cycle tragique du deuil et de la vengeance, c’est donner une autre mesure, une autre forme à nos affects qu’une volonté de représailles qui seraient, à leur tour, criminelles et meurtrières, et nous exposeraient, en vérité, à toujours plus de risques.

Au fond, Alain Badiou semble souscrire ici au beau programme énoncé par Susan Sontag, au lendemain, déjà, du 11 septembre : « Pleurons, oui pleurons tous ensemble. Mais ne soyons pas stupides tous ensemble ». Car, justement, cette irruption soudaine de la mort et de la douleur devraient être le point de départ d’une réflexion sur les meurtres de masse qui, partout, en France ou ailleurs, fracturent les vies et l’espace public.

Comment séparer, en effet, les tueries de Paris de celles perpétrées à Beyrouth, Tunis ou, plus récemment encore, à Ouagadougou ? Ou, plus largement encore, des crimes de masse commis par les armées occidentales, que ce soit en Afghanistan ou en Irak ? Pourquoi devrions-nous pleurer certaines morts plus que d’autres, comme le disait déjà Judith Butler ? Pourquoi certaines vies ne vaudraient-elles même pas le deuil de leur disparition violente ? Au contraire, écrit Alain Badiou :

« C’est l’une des tâches fondamentales de la justice d’élargir toujours, autant qu’elle le peut, l’espace des affects publics, de lutter contre leur restriction identitaire, de se souvenir et de savoir que l’espace du malheur est un espace que nous devons envisager, en définitive, à l’échelle de l’humanité toute entière ».

Des vies qui ne comptent pour rien

Le sentiment d’intolérable qui nous affecte devant les tueries ne doit donc pas être nié, raturé, mais élargi, étendu dans un geste de pensée qui nous invite à sortir du cadre national, et à resituer ce qui nous arrive dans un cadre international. C’est-à-dire un espace mental où la mort, et en définitive la vie d’un occidental ne vaut pas plus que mille morts en Afrique, en Asie ou au Moyen-Orient. Inscrivons-nous un instant dans cet espace international, cette « représentation mondialisée ».

Que constatons-nous alors, selon Alain Badiou ? Non seulement les inégalités y sont devenues plus criantes que jamais, non seulement le capital s’étend-il, et concentre-il plus que jamais son pouvoir entre quelques mains, mais encore abandonne-t-il des masses entières à la pure et simple inexistence. Si, hier encore, le drame, pour l’immense majorité de la population, était d’être exploitée, d’être démunie, il est aujourd’hui de ne plus même pouvoir être exploitée, d’être laissée pour compte, faute même d’être disponible comme force de travail valorisée par le capital. Ce sont ce qu’Alain Badiou appelle « les comptés pour rien », des vies qui ne comptent pour rien.

Bien plus, ces populations sont refoulées, confinées dans ce que, faute de mieux, Alain Badiou appelle, sans doute après Achille Mmembe, des « zones » de relégation. Camps, ghettos, zones franches ou mêmes pays tout entier abandonnés, comme le Congo, au pouvoir de firmes et de mafias de toutes sortes, ces espaces de relégation constituent autant de lieux vacants et croissant où des populations – notamment les plus jeunes – sont susceptibles d’être enrôlées et embrigadées. Et, en effet, qu’est-ce que Daesh, sinon aussi une sorte de firme commerciale, qui pratique le racket, vend du pétrole, du coton, et, on le sait mieux désormais, des œuvres d’art ? Bref, Daesh ne serait jamais, selon Alain Badiou, qu’un conglomérat criminel qui, comme toute mafia, agit selon une logique de conquête et de défense d’une territoire en marge, mais articulé au marché mondial comme l’est le dealer d’une cité.

Pour une politique émancipatrice

Que Daesh prenne en outre une forme fascisante ne doit pas, selon Alain Badiou, nous surprendre. En marge de l’économie mondialisée et du marché, mais parfaitement articulée à sa structure sans lui être homogène, elle ne constitue pas une réponse alternative et émancipatrice, mais au contraire, une contradiction interne et, de fait, une impasse désastreuse. Et, en effet, il est frappant que les partisans de Daesh soient également mus par une désir déçu d’Occident : comme les jeunes miliciens français revanchards des années 40, il y a bien sûr la cruauté affichée, les armes, les meurtres, les tortures. Mais également « des tas de petits profits, de type belle vie, tournées dans les bars, belles voitures, fric, filles… ». Fasciste aussi, fasciste surtout, la perpétration de meurtres de masses dans lequel le meurtrier s’inclut lui-même, héroïsant une vie qui ne compte pour rien.

Dense, puissant, l’essai d’Alain Badiou nous invite donc à considérer que seule une politique émancipatrice, levant la contradiction entre une nouvelle forme du capitalisme mondialisé et son envers fascisant, pourrait nous arracher au malheur et à la tragédie. Il est certain, en tout cas, qu’une logique guerrière, qui feint de prétendre que les terroristes agissent selon des pulsions "barbares" dont on ne saurait rendre raison, et qu’il convient donc d’éradiquer, leur dénie par là toute forme de rationalité politique. Cette logique guerrière fait donc écran à une lecture politique, ou mieux, géopolitique.

On pourra peut être regretter pourtant, en ce sens, qu’Alain Badiou (mais il est vrai qu’on ne saurait tout dire en l’espace de 64 pages), s’en tienne à une lecture structurale. C’est-à-dire qu’il ne tienne compte que de la structure des forces en présence, omettant par là l’histoire des révolutions arabes, et ne s’interroge pas sur la genèse des mouvements terroristes. Et, en effet, ne pourrait-on pas soutenir que ces forces qu’Alain Badiou appelle fascisantes (il vaudrait peut être mieux dire révolutionnaires-conservatrices), sont aussi le produit intrinsèque de l’échec des révolutions et des expériences démocratiques dans le monde arabe ? Échec des révolutions dans lesquelles le jeu pervers des états arabes et occidentaux, écrasant les forces démocratiques et émancipatrices au profit de partis islamistes, versant bientôt dans la guerre civile puis l’exportation de celle-ci, porte une immense responsabilité ?

Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre, d’Alain Badiou, Fayard, 5 euros.

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