photo Kris Dewitte
Accueil > Culture | Par Catherine Tricot | 1er octobre 2017

Pour que Karl devienne Marx

Remarqué l’an passé pour I’m not your negro, le réalisateur haïtien Raoul Pecq livre une superbe biographie des années de jeunesse de Karl Marx, qui raconte aussi la naissance d’une pensée.

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Le film commence en 1843, époque où Marx écrit dans la Gazette rhénane. Le cinéaste met en images le célèbre article sur la répression des ramasseurs de bois. La précision de l’analyse et la virulence de l’attaque ne passent pas inaperçu du pouvoir prussien : Marx choisit de ne pas transiger et se trouve expulsé vers la France après un passage par la case prison. Le Jeune Karl Marx se clôt cinq ans plus tard, quand à trente ans, son personnage rédige le Manifeste du parti communiste.

Pendant deux heures, Raoul Peck entrelace la naissance du mouvement ouvrier, la rencontre entre Karl Marx et Friedrich Engels, la sortie de la chrysalide d’une pensée politique rigoureuse. Comme rarement, il fait droit aux rôles qu’ont joué les deux compagnes de Karl et Friedrich, insiste sur l’ancrage européen de l’organisation et de l’action, relate les débats parfois violents et souvent vachards entre Marx, Proudhon, les jeunes hégéliens, les utopistes, les socialistes "mystiques"… Didactique mais pas simpliste, Raoul Pecq parvient à ne pas perdre le spectateur.

Pas de bonheur sans révolte

Mais Le Jeune Karl Marx ne ment pas : film ancré dans l’histoire, il est en premier lieu une tranche de vie. Les actrices et les acteurs réussissent à camper des personnages particulièrement vibrants, humains. Marx, Engels, Jenny ont moins de vingt-cinq ans. Ils sont jeunes et aimants, audacieux, impétueux et parfois arrogants. Sympathiques mais pas seulement. Pecq s’attache à montrer l’imbrication entre leurs choix quotidiens, leurs engagement politiques et la formation d’une pensée.

Le biopic donne à voir un Marx aux prises avec les difficultés financières, le travail acharné et les habiletés tacticiennes du combat politique. Pour que Karl devienne Marx, il a fallu qu’il étudie concrètement les ramasseurs de bois, et que Friedrich regarde sans détour et analyse la condition des ouvriers de Manchester, au risque, dans un cas comme dans l’autre, d’en prendre plein la figure. Ensemble, ils vont abandonner les dénonciations moralistes au profit d’analyses rigoureuses. L’amitié indéfectible qui lie Marx et Engels prend corps et consistance.

Le film poursuit et entre dans l’intime des choix personnels, celui de rompre avec la classe sociale et la famille pour Jenny Marx et Engels, ou de refuser le confort de l’argent pour la compagne d’Engels, Mary Burns... « Il n’y a pas de bonheur sans révolte contre le vieux monde existant », affirme Jenny Marx.

Ne ratez pas l’occasion de voir Marx avec une barbe noire, remuant, vivant et non momifié comme ses effigies de trois quarts l’ont canonisé. Raoul Pecq (avec Pascal Bonitzer pour le scénario) parvient en cinéaste à restituer la genèse d’une pensée. Et ça, c’est très fort.

Nous recommandons l’écoute en podcast de l’émission de France culture "Par les temps qui courent" du 22 septembre : Raoul Pecq en était l’invité.

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Vos réactions

  • Donc, Marx a été jeune (Mode de vie, pensée en devenir, engagement ...)
    Le film dresse un pont entre la période de la naissance du capitalisme industriel et celle que nous connaissons aujourd’hui (ex. le "dialogue" avec Naylor sur la concurrence comme justificatif du travail des enfants).

    Monsieur HR Le 5 octobre à 17:07
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  • Représenter à l’écran quelques années (1843-1848) de la vie de Marx à l’écran en 2017 ne peut être considéré comme une simple lubie de cinéaste. Si Raoul Peck a entrepris ce travail, c’est probablement que les deux époques font résonance (l’inhumanité du gouvernement d’entreprise justifiée par la concurrence). Et s’il a choisi une forme plutôt conventionnelle d’écriture cinématographique (si ce n’est le métissage des langues pratiquées), on peut penser qu’il était guidé par le souci de rendre son film accessible au plus grand nombre possible de nos contemporains (c’est un peu la même posture qu’avaient adoptée Marx et Engels pour rédiger le Manifeste, même si l’écriture en était très brillante).
    Si l’on accepte cette option, la vision du « Jeune Karl Marx » s’avère fort riche même si des faiblesses de forme (comme des dialogues parfois trop livresques par exemple), viennent le handicaper partiellement. Cette richesse tient à la fois de la forte personnalité des jeunes protagonistes, de la construction vigoureuse d’une pensée, d’une ligne et d’une organisation politiques, de l’âpreté des débats et des luttes d’appareil qui ont cours au sein du mouvement ouvrier, des interrogations en creux sur les risques totalitaires … En ce sens le passé s’avère des plus modernes. Marx est plus que jamais d’actualité.

    Monsieur HR Le 6 octobre à 10:24
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