Autoportrait, Ellen Day Hale, 1885
Accueil > Culture | Par Naly Gérard | 16 septembre 2016

Pour un patrimoine égalitaire, les Journées du matrimoine

À l’occasion des Journées du patrimoine, des militant(e)s pour l’égalité hommes-femmes dans la culture mettent les projecteurs sur l’héritage des créatrices. Femmes peintres, musiciennes, écrivaines... oubliées par l’histoire. Un événement culturel et politique.

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Le patrimoine a-t-il un sexe ? Oui, car dans leur quasi-totalité, les bâtiments historiques que l’on visite pendant les Journées du patrimoine, chaque automne, ont été construits par des hommes. Et dans leur écrasante majorité, les œuvres exposées dans les musées sont aussi signées par des artistes masculins. Les femmes ont été complètement écartées de la profession d’architecte jusqu’au début du XXe siècle, dans les autres arts en revanche, et dans la vie sociale, intellectuelle et politique, elles ont toujours été présentes, et leur action a compté davantage qu’on ne croit. Les Journées du Matrimoine sont l’occasion de s’en rendre compte.

Ces femmes oubliées, créatrices, intellectuelles, penseuses ont laissé un héritage - le terme "matrimoine" est emprunté au vocabulaire juridique – à redécouvrir. Imaginé en 2015 par le Groupe HF Île-de-France (membre du Mouvement "HF", « pour l’égalité hommes-femmes dans les arts et la culture ») l’événement prend cette année une ampleur inédite et s’étend à six régions.

« Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au musée ? »

À Paris et dans ses environs, sept grands musées [1] proposent un parcours autour d’œuvres de femmes exposées. Ainsi, l’historien de l’art Laurent Manœuvre, au Petit Palais, s’attache aux femmes peintres ayant pris une part active au mouvement impressionniste – elles sont 70 à avoir participé à ce courant qui a révolutionné la peinture. Qui connaît seulement le nom des plus fameuses : Berthe Morisot et Mary Cassat ? Avec d’autres au nom encore inconnu (Marie Bracquemond, Éva et Jeanne Gonzalès, Blanche Hoschedé-Monet, Jeanne Baudot), elles ont été des pionnières de l’impressionnisme. Laurent Manœuvre vient de leur consacrer un ouvrage, montrant comment elles osèrent briser les conventions en peignant le quotidien de manière avant-gardiste. « Édifier le matrimoine consiste à aller chercher non des personnalités qui soient des curiosités, mais des femmes qui ont produit largement, souvent dans la durée, qui ont mené une vraie carrière », assure Aline César, présidente de HF Île-de-France et metteuse en scène de théâtre :

« Notre volonté n’est pas d’opposer le matrimoine au patrimoine, mais de réécrire en quelque sorte l’histoire. Notre héritage culturel est constitué du matrimoine et du patrimoine réunis. »

Pourquoi ces artistes sont-elles restées inconnues ? Les préjugés misogynes, le manque de curiosité ont fait qu’elles ont été moins soutenues et moins reconnues de leur vivant, leurs œuvres moins achetées, moins étudiées et moins montrées. En 1985, déjà, les activistes féministes américaines des Guerrilla Girls interpellaient le milieu de l’art en demandant ironiquement : « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au musée ? », faisant allusion à leur présence en tant que modèle plutôt qu’en tant qu’artiste – on peut voir leur affiche à ce sujet dans une galerie qui leur consacre une exposition, à Paris. Depuis, les choses ont peu changé.

Rouvrir les trappes de l’histoire

Tout n’est pas perdu, estime l’historienne de l’art Camille Morineau. « Pour les peintres, les photographes et les sculptrices qui sont passées à la trappe de l’histoire parce qu’elles n’ont pas été montrées, nous pouvons rouvrir cette trappe et redécouvrir les traces qu’elles ont laissé », affirme cette spécialiste du XXe siècle, à l’origine de "Elles@Centre Pompidou", en 2009, un accrochage des collections de Beaubourg faisant une part majeure aux femmes. Son association AWARE (pour Archives of women artists, research and exhibitions) a commencé à fournir des outils aux historiens de l’art, en rédigeant des notices sur les artistes femmes du XXe siècle. « C’est la clé du changement, confie Camille Morrineau. Ensuite, les conservateurs ne pourront plus dire qu’il n’y a pas d’artistes femmes, ils pourront faire leur travail. À condition que les œuvres aient été achetées par des collections publiques ».

Les Journées du matrimoine mettent aussi en lumière des artistes d’autres disciplines. Le Conservatoire de musique de Lyon propose une conférence sur les musiciennes, dont Hélène de Montgeroult (1734-1836). Cette professeure de piano du Conservatoire de Paris dès son ouverture, en 1795, était une compositrice novatrice (au moment où le piano faisait son apparition) et l’auteure d’une méthode devenue la bible de tous les pianistes du XIXe siècle. À Rennes, la femme de théâtre et historienne Aurore Evain donne une conférence sur les "Femmes autrices [2] et dramaturges de l’Ancien Régime", plus nombreuses qu’on ne l’imagine à vivre de leur plume et à jouir d’une reconnaissance méritée, telle Marie Catherine de Villedieu (1632-1683).

Prendre conscience que les femmes créent, nombreuses, et depuis toujours, et qu’elles sont rendues invisibles, aide à changer notre regard sur le présent. Et si cela nous permettait de mieux comprendre quels mécanismes, dans la culture, comme dans d’autres secteurs professionnels, dévalorisent le travail des femmes et les éloignent du sommet de la hiérarchie, aujourd’hui ?

Un effort d’égalité à produire

Pour Aline César, le secteur culturel est « un milieu très centralisé et très hiérarchisé, où on réussit principalement grâce à la cooptation et aux réseaux d’influence » :

« En France, la consécration artistique fonctionne comme dans la vie politique. Il faut se rappeler que la Comédie française et l’Académie ont été fondées par Richelieu : là et ailleurs, le pouvoir s’y exerce comme dans l’institution politique du haut vers le bas. »

En 2015, en France, la présence des créatrices dans le circuit de diffusion est toujours faible : 4% des œuvres musicales contemporaines (programmées dans des établissements publics) sont composées par des musiciennes ; 26% des spectacles sont mis en scène par des metteuses en scène et 20% de films sortis en salle sont réalisés ou co-réalisés par des femmes cinéastes. 26% des lieux subventionnés pour les arts plastiques et le spectacle vivant, 8% des Centres chorégraphiques nationaux et 4% des concerts ou opéras sont dirigés par des femmes [3]. Chez les plasticiennes, il leur faut souvent arriver à la fin d’une longue carrière pour que leur œuvre soit saluée. C’est le cas de Sheila Hicks, Américaine installée depuis cinquante ans à Paris, et « grande artiste dont l’œuvre vaste et complexe occupe une place importante dans l’art contemporain », dixit Camille Morineau. Cette dame de 82 ans qui crée des installations spectaculaires à partir de tissages et de tressages, a commencé à être reconnue à sa juste valeur... il y a une dizaine d’années.

« Comme le dit Geneviève Fraisse, l’égalité ne pousse pas comme l’herbe verte, elle se produit socialement », rappelle Aline César. La Fédération des Groupes "HF" demande d’incorporer à la Loi sur la liberté de création, l’architecture et le patrimoine, qui a vu le jour en 2016, un objectif chiffré visant une progression de la part des femmes dans les institutions culturelles publiques de 5% par an , pendant trois ans. Une augmentation de 15 % ne permettrait pas toujours d’atteindre une forme de parité, mais une politique volontariste de rééquilibrage est indispensable si on ne veut pas que les créatrices d’aujourd’hui soient oubliées comme l’ont été les artistes du passé, et oubliées... de leur vivant.

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Les Journées du Matrimoine, les 17 et 18 septembre, organisées par les Groupes HF Île-de-France, Rhône-Alpes-Auvergne, Midi-Pyrénées, avec l’association Aware, les Éditions des Femmes, Osez le Féminisme...
L’agenda de tous les événements, gratuits, est sur le site matrimoine.fr.

À consulter
Le site de l’association Aware.
Le site d’Aurore Evain, historienne des femmes de théâtre de l’Ancien régime.

Et aussi
Sheila Hicks, "Apprentissages", installation et performance, dans la Cour du Musée Carnavalet, Paris, dans le cadre du Festival d’automne, jusqu’au 2 octobre, Paris.
"The Guerrilla Girls et la Barbe", jusqu’au 12 novembre, à la galerie Michèle Didier, Paris.

À lire
Le Dictionnaire universel des créatrices, d’Antoinette Fouque, Béatrice Didier et Mireille Calle-Gruber (dir.). Trois volumes de 1.600 pages chacun couvrant quarante siècles, éd. des femmes (2013).
Les Pionnières-Femmes et impressionnistes, de Laurent Manoeuvre, éd. Falaises (2016), en vente à partir du 23 septembre.

Notes

[1Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, Centre Pompidou, Musée d’Orsay, Petit Palais, Musée d’art contemporain MAC/VAL.

[2Le féminin "autrice", utilisé au XVIIe siècle, est repris et revendiqué par nombre de féministes actuelles pour remplacer "auteure" dont la féminisation ne s’entend pas à l’oreille.

[3Chiffres extraits de la brochure "Où sont les femmes ?" publiée par la SACD.

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