Accueil > Idées | Par Gildas Le Dem | 19 décembre 2014

Pour une histoire critique de la psychanalyse

Dans son dernier ouvrage, L’insaisissable histoire de la psychanalyse, Sabine Prokhoris interroge la manière dont la psychanalyse a fait histoire, et l’appelle à retrouver une énergie critique.

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La cause est désormais entendue. Lors des débats autour de la parité, du vote du Pacs, puis du Mariage pour Tous, la psychanalyse, dans son versant dominant et institutionnel, a joué un rôle déterminant. Celui d’une sorte de socle idéologique sur lequel réactionnaires et conservateurs de tous bords se sont appuyés pour sacraliser la « différence des sexes », déplorer la « dévirilisation » de la société, invalider les revendications féministes et homosexuelles.

Bien entendu, il y eut bien, ça et là, quelques psychanalystes pour prêcher une position de « tolérance ». Mais précisément, c’est ce mot même de « tolérance »« mot hautain », pourrait dire Sabine Prokhoris – qui pose problème. Que dit-il, sinon une prise de position condescendante ? De surplomb ? Et surtout, que nous dit-il de la psychanalyse elle-même ? Sinon qu’elle entend, dans ce cas, prendre des positions avancées dans l’espace public. Mais non, à partir des questions qui émergent dans l’espace public ou dans la cure elle-même, se renouveler au contact de celles-ci, et remanier, de manière critique, son dispositif théorique.

D’abord une expérience anonyme et collective

C’est là, précisément, le projet de Sabine Prokhoris : une histoire critique de la psychanalyse. La psychanalyse ne saurait, en effet, énoncer des positions, aussi ouvertes soient-elles, sans, en même temps, transformer son cadre théorique, interroger son histoire et la place de l’histoire dans la psychanalyse. Et certes, Sabine Prokhoris le reconnaît, il serait difficile de restituer ce que la psychanalyse, depuis maintenant un siècle, a pu produire comme expérience chez tous ceux qui l’ont traversés. Mais il est évident qu’en pratique, au-delà des théories et des prises de positions publiques, un nombre désormais incalculable d’anonymes, comme d’écrivains, d’artistes, etc., ont été transformés par la psychanalyse. Tout comme la psychanalyse, qu’elle le veuille ou non, a, en pratique, dans l’intimité de la cure, été transformée au contact de leur expérience.

Il fallait donc écrire une histoire de la psychanalyse qui soit tout sauf une histoire des grands hommes, ou des grands courants qui se sont affrontés en son sein – une "histoire hollywoodienne" de la psychanalyse, à la manière d’Elisabeth Roudinesco. Il fallait, au contraire, penser une histoire de cette expérience anonyme et collective : c’est-à-dire une histoire des "effets" sociaux, culturels, de la psychanalyse sur nos manières quotidiennes de penser, de vivre, de parler. C’est que, pour Sabine Prokhoris, il n’y a pas moins de psychanalyse dans la parole d’un patient, d’un écrivain ou d’un chorégraphe, que dans un article de Lacan, ou un débat entre psychanalystes.

L’égalité entre l’analyste et l’analysant

Et, en effet, rappelle Sabine Prokhoris, il faut toujours reconsidérer ce qui reste la règle fondamentale de la psychanalyse énoncée par Freud, et qui est tout le contraire d’une norme : l’expérience de l’égalité entre l’analyste et l’analysant (entre l’écoute du psychanalyste, qui se doit d’être neutre, et la parole associative, et libre à cette seule condition, du patient). Autant dire que, pour Sabine Prokhoris, il ne s’agit pas de revenir à Freud, mais de faire revenir la puissance subversive de Freud. Dès lors, il convient de mettre entre parenthèses les artefacts et constructions théoriques qu’à pu produire le discours psychanalytique (surmoi, castration, Œdipe, ordre symbolique, différence des sexes, etc.) – artefacts et normes dont Freud doutait pour lui-même, quand il n’hésitait pas, on le sait, à les remanier et les renier.

Pour revenir à cette parole libre et associative qui, dans les discours des patients, un livre de Virginia Woolf ou de Pierre Guyotat, un spectacle de Maguy Marin, témoigne d’une expérience inséparablement onirique et historique. Qu’on pense, par exemple, aux rêveries féministes et sociales de Virginia Woolf, aux cauchemars que dépeint Guyotat, et qu’on ne saurait dissocier, les unes de la Grande guerre, les autres de la Guerre d’Algérie. Dans tous les cas, l’analyse ne saurait faire l’économie de l’historicité du sujet dans la « cure en parlant », qu’elle soit celle d’un patient ou d’un écrivain. Bref, il en va, pour Sabine Prokhoris, d’une parole « épique » dans laquelle un sujet reformule son histoire pour en conjurer, repenser, énoncer autrement les traumatismes et les blessures, indissociablement individuelles et collectives.

Et, si Sabine Prokhoris donne une place aussi centrale à L’interprétation des rêves de Freud dans cette histoire, c’est bien que la psychanalyse, si elle doit encore avoir un avenir, doit justement nous réapprendre à « rêver » : c’est-à-dire à librement réélaborer nos vies, nos manières de les penser et d’en parler.

L’insaisissable histoire de la psychanalyse, de Sabine Prokhoris, PUF, 21 euros.

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Vos réactions

  • Tiens pour une fois qu un article de Regards donne vraiment envie d’ acheter un livre sur la psychanalyse

    Je conseille aussi la lecture des livres (difficile ! ) de Roland Gori , signataire de l’ Appel des Appels il y a quelques années , et qui est un des rares psychiatres - psychanalystes à poser la question "sociale" de la psychanalyse ( que nombre de militants d’ extrême gauche associent trop souvent à la "bourgeoisie" , car ceux ci ou celles ci en sont eux mêmes ou elles mêmes issues ;) !)

    Bonnes fêtes !

    Thierry HERMAN Le 20 décembre 2014 à 11:28
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  • Cher Thierry Herman,

    Merci pour votre commentaire. Il faut dire que le nouveau livre de Sabine Prokhoris, comme les précédents, est l’un des rares livres de psychanalyse à s’inscrire dans une perspective critique, et à le revendiquer (Sabine Prokhoris se réclame elle-même, dans ce livre, d’une "société des outsiders").

    Et c’est malheureusement cette perspective et cette perception d’outsider, en contact avec les transformations sociales et historiques que nous connaissons sans toujours bien les comprendre encore, qui fait qu’on en parle si peu dans les médias dominants ... Quand d’autres livres y sont célébrés sans qu’on comprenne bien pourquoi, ou trop bien ... Il était donc normal que Regards en parle ...

    Bonnes fêtes également !

    Gildas Le Dem Le 21 décembre 2014 à 02:52
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  • Depuis l’affirmation du droit de rêver, déjà maltraité par l’arraisonnement de l’enfant : « - Tu rêves ? Rends-toi utile !... », ...jusqu’à l’utilitarisme militant : « - Camarade, tu ne vas tout de même pas nous raconter ta vie !... » A quoi Lucien Bonnafé, doté d’une parole éminemment épique et poétique,... répondait que l’on raconte toujours sa vie...
    Il se trouve qu’il évitait même d’utiliser le terme de « La psychanalyse », comme s’il s’agissait d’un domaine réservé, ...préférant dire « la leçon freudienne », qui portait à faire preuve d’imagination pour « explorer les oubliettes » de l’histoire, contre tous les effets de censure, certainement pas qu’individuels...

    Aubert Sikirdji Le 22 décembre 2014 à 10:02
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  • Cher Aubert Sikirdji,

    Votre commentaire est très juste et très touchant. L’une des références de Sabine Prokhoris que je n’ai pu évoquée, et qu’elle partage sans doute avec Lucien Bonnafé que je connais hélas moins bien, est évidemment Brecht (pour ce qui est du caractère "épique" de la parole) et, dans son sillage, Benjamin (pour ce qui est de "l’histoire des vaincus"). Et en ce sens, les refoulés les plus individuels sont bien sûr aussi collectifs, parce qu’ils ont toujours une teneur et une tonalité historique - dimension historique évidente pour qui cherche, véritablement, à en débrouiller les fils.

    Bonnes fêtes !

    Gildas Le Dem Le 22 décembre 2014 à 12:36
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  • Cher Gildas le Dem,

    Epique, c’est mon qualificatif personnel. Parce que Lucien Bonnafé se voulait psychiatre « de place publique », pratiquant l’art de l’écoute, mais aussi « de l’écho »... Il y fallait beaucoup d’audace et d’imagination : ne pas trop souffrir, comme il disait, de « carences de quichottisme » !...

    Il se trouve que l’art de la mise à (bonne) distance, chez Brecht, est un art de la problématisation dialectique, d’une mise en rapport, en relation, qui restitue au monde ses problèmes... Par, là aussi, un genre de travail de « mise en écho »...

    Et quand, soit dit en passant, on est à bonne distance, ...alors certaines oppositions intellectuelles futiles se dissipent... Ainsi, il est un point sur lequel Lucien, de très longue date, en vertu de sa culture surréaliste, n’a jamais fait d’opposition : à savoir (comme on dit aujourd’hui ) entre « le social » et « le sociétal »... , comme si se différenciaient « le besoin de justice » d’un côté, et celui de « reconnaissance » sociale de l’autre : de liberté !...
    Il fut l’un des producteurs de la plaquette « vivre libres », projet de déclaration des libertés à inscrire en tête de la Constitution..., que le PCF a diffusée dans le milieu des années 70. Et il a animé sur ce thème, en plein dans les questions sur l’utilisation politique de la psychiatrie (...), un débat mémorable à la fête de « l’Humanité » de 1975.

    Et puisque de « travail de mémoire » il est question : c’ est un genre de regret rétroactif que j’ai, de n’avoir pas parlé avec lui de la figure de Walter Benjamin (ne connaissant alors de celui-ci, pratiquement, que... le poème de Brecht, après le suicide de son ami !...) : car il y a entre eux une évidente parenté de message, une commune conviction qu’il existe des vérités politiques en souffrance, une commune logique de porteurs de « la mémoire des vaincus », comme « de l’inespéré »...

    Bonnes fêtes à vous aussi.

    Aubert Sikirdji Le 23 décembre 2014 à 06:30
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