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Accueil > Politique | Par Gilles Juan | 17 avril 2017

Puisque aucun vote n’est utile, allons voter

La rhétorique du "vote utile" est peut-être plus puissante que jamais dans cette campagne présidentielle, et on continue à présumer "l’influence des sondages". Ces notions reposent pourtant sur des raisonnements biaisés quant au comportement des électeurs.

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On accorde notre attention à la notion de "vote utile" parce qu’en 2002, c’est apparemment la dispersion des voix à gauche qui avait causé l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour. Ce n’était tant pas parce que 4.804.713 de personnes avaient voté FN, mais parce que trop d’individus ont choisi un bulletin “inutile” (soit autre chose que Lionel Jospin), que Jacques Chirac a été confronté au père de Marine Le Pen en finale.

Dans cette perspective, l’influence des sondages paraît manifeste : devient "utile" le vote qui appuie les chances du candidat le mieux placé, et "inutile" la voix pour celui qui n’arrivera (sans doute) pas au second tour. Le caractère auto-réalisateur des sondages se trouve renforcé, car en effet, le mieux placé se retrouvera, grâce au vote utile désigné par le sondage, encore mieux placé que dans le sondage. Mais il y a des problèmes.

Première faille

Cette logique apparemment solide repose sur trois failles. La première est l’illusion de croire qu’un vote puisse être efficace. Aussi central soit le nombril de chacun des électeurs, il est clair qu’une voix ne modifie jamais rien au résultat final. Que l’on aille, en tant qu’individu, voter ou non, ne changera rien à l’affaire. L’arrivée au second tour ne se jouera pas à notre voix.

L’objection du lecteur sera immédiate : « Si tout le monde se dit ça… » Même si tout le monde ne se dit pas ça, la crainte est fondée. En affirmant qu’aucun vote isolé n’est utile en lui-même, on peut décourager tout le monde, et pour le coup, si tout le monde déduit de l’inefficacité d’un vote l’inutilité d’aller voter, cela change beaucoup de choses : plus personne ne vote. Donc il vaut apparemment mieux ne pas dire ça, et considérer qu’un vote, sur les millions que recevra un candidat, est “une pierre à l’édifice”, utile en ce sens-là.

Voilà notre orgueil rassuré, et on pourra bien, si l’on veut le consolider, aller voter à 9h du matin plutôt qu’à 19h, puisqu’à cette heure-ci tout sera joué. Mais il ne s’agit là que de considérations psychologiques : le fait est, si l’on ne va pas voter, que les autres iront quand même, et la logique des nombres, elle, est que notre vote isolé ne sert à rien de décisif, même à l’ouverture des bureaux de vote (bonne nouvelle : si le vote individuel n’a guère de valeur arithmétique, il a d’autant plus de valeur éthique).

Deuxième faille

Deuxième faille : le vote utile est un pari triplement risqué. C’est 1) le pari que les sondages disent quelque chose de vrai au sens où ils seraient prédictifs : si on s’appuie sur ce que les sondages expriment, c’est qu’on considère que ce qu’ils annoncent va s’appliquer. Saurions-nous dire précisément sur quoi repose cette confiance ?

Certes, elle ne repose pas sur rien du tout. Il n’est pas non plus absurde d’accorder du crédit aux sondages. Même s’ils se sont apparemment trompés récemment ("apparemment", car on n’est pas obligé de considérer qu’ils se sont trompés, on va y revenir), et sans même entrer dans les considérations techniques sur le sérieux des méthodologies des instituts (on attend toujours davantage d’éclairages de la part des médias, à ce sujet), l’histoire récente montre de nombreuses correspondances entre ce que les sondages annoncent et ce qui se passe effectivement. En ce moment, on peut par exemple considérer que le succès croissant de Jean-Luc Mélenchon est effectif en réalité.

Mais même en considérant que les sondages sont un reflet relativement fidèle de la réalité, le vote utile est 2) un pari que ce que décrivent les sondages sera stable. Qu’est-ce qui nous pousse à considérer que ce cette réalité sera durable ? Notre propre intention de vote utile ? Enfin, c’est 3) le pari que d’autres feront le même choix de “l’utilité” (le vote pour le mieux placé). On fait confiance à ses concitoyens, on se dit qu’ils vont faire la même chose, on est serein, on n’envisage pas que les autres électeurs vont se dire : « Untel est annoncé au second tour ? Insupportable, je vais voter pour tel autre ». Mais qu’est-ce qui fonde cette assurance ? Ce qui nous pousse à faire tous ces paris est la troisième et dernière faille contenue dans l’idée de vote utile.

Troisième faille

À partir du moment où les sondages sont publics, que se passe-t-il ? Ils influencent. Toute personne tentée par le vote utile ne peut contester, sauf à entrer en contradiction avec elle-même, que les sondages, en identifiant des favoris, ont eu sur elle une influence un tant soit peu significative. Puisque voter utile signifie : décider de mettre une pierre à l’édifice du mieux placé, et se sentir utile en contribuant à l’arrivée de cet édifice au second tour, il faut nécessairement avoir admis qu’il y avait un mieux placé – c’est là l’influence des sondages : ils ont identifié le mieux placé. Mais cela repose sur un présupposé regrettable, voire insupportable.

Comme n’importe quelle information, les sondages influencent. Mais la notion de vote utile nie une donnée qui a son importance : chacun est libre de réagir au sondage comme il l’entend. Il n’y a pas de nécessité à réagir à un sondage d’une façon ou d’une autre (et notamment, en se sentant obligé de consolider ce que le sondage présente). Deux réactions contradictoires à un même sondage peuvent être aussi "logiques" l’une que l’autre.

Prenons l’exemple d’un sondage annonçant que oui, notre pays va vouloir rester dans l’Europe : n’est-il pas aussi logique de se sentir conforté dans son vote (et d’aller d’autant plus joyeusement déposer son bulletin dans l’urne), que de se dire : « Eh bien, pas la peine d’aller voter, c’est gagné » ? Quant à celui qui allait voter non : va-t-il être découragé, ou revigoré par le sondage qui l’annonce perdant ? À cette question, c’est à celui qui lit le sondage de répondre. Ce n’est pas le sondage seul qui décide de l’influence qu’il a. C’est au lecteur du sondage de décider de ce qu’il fait de cette influence.

Conclusion

Si ça se trouve (qu’est-ce qui interdit de le penser ?) Donald Trump a gagné non pas "bien que" les sondages l’aient annoncé perdant, mais “parce que” les sondages l’ont annoncé perdant : peut-être ces sondages ont-il remobilisé tous les électeurs républicains qui ne voulaient surtout pas de Hillary Clinton ? Et peut-être que dans le même temps, les électeurs de Bernie Sanders (qui ont été écœurés en apprenant que Clinton avait eu les questions avant un débat avec leur champion), ont considéré, en lisant les sondages, qu’ils pouvaient s’épargner le malaise de voter Clinton et éviter Trump néanmoins ? Pour la bonne et simple raison qu’il influence ceux qui le lisent, un sondage ne peut pas être prédictif.

Bilan : le vote utile est triplement dérisoire. Il veut croire qu’il fera pencher la balance, il part du principe qu’un sondage est prédictif, il nie la liberté des gens de réagir librement à un sondage. En vérité, un bulletin ne changera rien, on ne sait pas ce que feront les autres, et ces derniers pourraient tous décider, dans l’isoloir, de voter par conviction plutôt que pour le mieux placé.

Moralité : quitte à ce que le vote soit inutile et isolé, autant qu’il nous plaise. Si ça se trouve, tous les autres vont faire de même.

@Gilles_Juan

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  • Encore un ptit sondage ?

    blog-scanresearch.leterrain.fr/2017/04/17/jl-melenchon-devance-de-peu-m-le-pen/
    ( mettre https:// devant )
    ou recherche avec :
    " JL. Mélenchon devance de peu M. Le Pen. "

    Macron : 24 %
    JLM : 22 %
    MLP : 21,5 %

    Durruti Le 17 avril à 23:56
  •  
  • La "première faille " n’a aucun sens, chaque vote vaut 1/nombre de suffrages exprimés, et n’est jamais nul.

    Le reste de l’article n’est pas inintéressant.

    DMc Le 18 avril à 10:12
  •  
  • Bonjour
    le vote utile c’est une forme de manipulation, que cela soit par rapport au FN ou d’autres partis, surtout au premier tour, qui doit être un vote de conviction, et au second , on vote pour celui qui vous semble le plus proche de vos idées du premier tour, ou celui qu’on ne veux absolument pas voir.
    Dire au électeurs , voté utile dès le premier tour, c’est leur dire ne votez pas en fonction de vos convictions, mais pour celui qui a le plus de chance de gagner ou contrer celui qui ne doit pas gagner.
    Mais , pour moi le plus important, c’est qu’il faut absolument supprimer ce mode de scrutin. Il faut instaurer le vote obligatoire, avec reconnaissance totale du vote blanc, exprimé comme vote d’opinion. Ainsi les gens votent, mais s’ils ne sont d’accord avec aucun des candidats , ils votent blanc.
    Ainsi, nous avons une véritable opinions , et préférence des Français, cette élection est légitime, ainsi que les préférences des électeurs, est légitimé.
    Comment peut t-on dire que ces élections ou parfois plus de 40% (et mêmes 70% dans les quartiers populaires) des électeurs ne se prononcent pas, sont légitime.
    On pourrez aussi vérifier, l’impact réel du FN, car on observe souvent que le FN est fort , là ou l’abstention est forte.
    Souvent le FN fait des scores beaucoup moins important, parfois il baisse de moitié,la ou la participation est forte.
    Ainsi ces tripatouillages, manipulation, chantage au vote utile, n’éxisterez pas avec le vote obligatoire.
    Je pense mêmes que les partis de droite comme de gauche s’arrangent trés bien du FN , et l’utilisent , l’instrumentalisent dans leur stratégie.
    Donc, Vote obligatoire, avec reconnaissance du vote blanc, et proportionnelle intégrale , pour les autres élections . Et tout revient dans l’ordre. Plus de chantage au vote utile, plus d’instrumentalisation du FN.

    bob Le 18 avril à 10:59
       
    • Remarques pour Bob et Gilles :
      Bob : Je ne suis pas d’accord avec le vote obligatoire. L’abstention (le non vote) est une forme de choix. Le contrarier c’est obliger quelqu’un à voter contre son gré. Il n’est pas sûr que l’abstentionniste, obligé de voter, confirme son « vote blanc ». Contrarié, il votera peut-être n’importe comment. Au final aura-t-on gagné en démocratie ? Autre aspect : officialisation du « vote blanc ». OK, mais qu’en fait-on ? Sa comptabilisation n’aurait d’utilité que si, par exemple, on l’assortissait d’une « mesure de rétorsion » telle que l’annulation du vote si un quota de votants n’est pas atteint. Qu’en pensez-vous ?
      Gilles : Vous passez en revue, sur le plan, disons, de la « logique formelle » différentes significations des sondages. OK. Mais, pour ma part, ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus. C’est de savoir ce qu’il y a « derrière » ces fluctuations des sondages, particulièrement hiératiques dans la période actuelle. Une première question : on ne met dans le domaine public que des résultats « arrangés » des sondages. On ne sait rien de leur édification (Tronquée ? Biaisée ? Orientée ?...) On fait comme s’il s’agissait de chiffres « scientifiquement » établis, donc indiscutables. Mais en fait tous ces sondages sont réalisés par des agences spécialisées sur commande (et aux frais !) de « clients » (l’état ou certains de ses services, candidats, partis politiques, journaux, etc…). Ce processus ne met pas en action des opérateurs « indépendants ». Tout ce monde-là en veut pour son argent. Il est probable qu’ils ne veulent pas tout divulguer, qu’ils gardent par devers eux ce qui leur convient… A voir les nombres actuels successifs de ces sondages, je pense que la raison en est que les « candidats-clients » utilisent ces sondages (les cahiers des charges des sondages de ceux-ci nous le montreraient peut-être ?) pour ajuster pas à pas leur propagande électorale en utilisant le sondage pour influencer le corps électoral. Ces gens-là font en somme des expériences par « essais et erreurs ». On fait monter le score (publié dans le public) de MLP. Il en résulte deux effets simultanés et contradictoires dans le public : la « peur » va pousser les uns à voter ailleurs, et simultanément la montée du score va en pousser d’autres à venir soutenir MLP. Le bilan n’est pas évident pour le citoyen ordinaire comme nous, ignorant du dessous des cartes ! Mais la mesure par sondages donne certainement des indications utiles aux « clients ». Ils peuvent s’en assurer en faisant baisser MLP, remonter Fillon ou Macron ou même JLM et l’inverse !… On peut ainsi faire ces tests d’essais et d’erreurs avec les autres candidats. D’où le nombre de sondages dont on nous abreuve… mais en nous cachant ce que les « clients » en retiennent. Ce serait intéressant d’aller y voir… si on le peut !...

      Abbé Béat Le 19 avril à 18:43
    •  
    • @Abbé béat - Dans votre propos, vous indiquez que le vote obligatoire constituerait pour résumer une atteinte à la liberté... Je n’ose pas ajouter liberté "de conscience" car je ne suis pas sûr que vous évoquiez une abstention "revendicative".

      Pour ma part, si je prends pour référence le cadre social dans lequel nous vivons tous aujourd’hui, il me semble que garantir la liberté du citoyen consiste plus à le protéger de la volonté des autres qu’à obéir sans contraintes à la sienne propre ! Or, le fait de demander à tous les citoyens d’une même société d’appliquer une règle revenant simplement à participer aux décisions de la vie de la cité dans laquelle ils s’inscrivent ne m’apparaît pas comme un recul des libertés, mais plutôt comme la formalisation de la participation juste et nécessaire de chacun aux processus de décisions collectifs notamment liés par exemple à l’utilisation faite des impôts (directs et indirects) qui lui sont, eux, prélevés "par obligation" ! Le vote obligatoire cristallise donc l’idée que quiconque cherche à devenir ou devient maître de son destin est appelé à prendre des décisions...

      Le fait est que les motivations du vote, elles, n’appartiennent qu’à l’électeur et ne peuvent pas faire l’objet d’une quelconque loi sans sombrer dans un régime autoritaire. Ceci dit, le fait de par exemple garantir par la loi l’indépendance des médias (économique et rédactionnelle) peut favoriser des comportements éthiques susceptibles d’aider à la distinction claire entre ce qui est de l’information vraie et ce qui n’est que de l’opinion déguisée en "fait objectif". Car pour pouvoir décider en conscience, les électeurs ont besoin d’être éclairés et non trompés et il serait du rôle de la collectivité, de l’Etat démocratique, de faire tout pour aider à informer de façon "transparente" le plus grand nombre. Bref...

      Pour autant, si la reconnaissance du vote blanc et la mise en place de processus institutionnels qui lui seraient associés apparaîssent comme des évidences dans le contexte du vote obligatoire, pourquoi ne serait-il pas opportun de penser à garantir une liberté de "droit de non vote", institutionnalisée, comme on peut être objecteur de conscience pour ceux qui revendiquent ne pas vouloir participer à la "mascarade" électorale en générale ?

      La loi sur le vote obligatoire considérant, un peu comme pour le don d’organe, que vous en êtes d’accord pour faire "acte de décision", il vous reviendrait alors de "motiver" une abstention qui serait de fait un acte politique réfléchi et reconnu ! Rien n’étant "inéluctable" et surtout pas le renoncement à un "droit", il pourrait ensuite s’avérer possible pour l’individu qui souhaiterait réintégrer le processus de décision citoyen de s’en défaire à loisir...

      carlos Le 20 avril à 11:58
  •  
  • Réponse à Carlos du 20/4 :
    Ma réticence pour le vote obligatoire n’est pas "de principe". J’explique simplement qu’il risque d’entrainer non pas une amélioration de la démocratie apportée par une élection (un des moyens pratiques que l’on a inventé pour donner un support à la démocratie, car il y en d’autres !) mais une contrainte qui au contraire risque de la fausser, comme je l’ai expliqué. Je pense que voter est nécessaire, et que ceux qui ne le font pas ont tort : ils se privent d’un moyen d’exprimer une option politique (y compris le vote "blanc" qui est alors à exprimer clairement). Pour ma part, je l’ai quelquefois utilisé, faute de mieux ! Mais convaincre les abstentionnistes est difficile ! C’est une des tâches qui incombent aux partis politiques (et à d’autres...).

    Abbé Béat Le 20 avril à 19:16
       
    • @abbé béat - bien j’avais compris en substance... C’est pour cela que j’évoquais concrètement à un moment les motivations du vote et ce en quoi on pouvait malgré tout y avoir une influence en garantissant à l’electeur une information claire et non faussée.
      Mais la democratie c’est aussi de respecter ces motivations...

      carlos Le 21 avril à 07:19
  •  
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