Accueil > Economie | Par Laura Raim | 30 avril 2015

Quand Emmanuel Macron déguise la financiarisation en "réindustrialisation"

Le ministre de l’Économie a récemment voulu « retrouver l’esprit industriel du capitalisme ». En réalité, cet homme d’action(s) ne fait que préconiser de livrer un peu plus l’économie – et les salariés – aux marchés financiers.

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Il ne faut jamais se fier au titre d’une tribune. Celle qu’Emmanuel Macron a publié dans Le Monde du 24 avril s’intitule "Retrouver l’esprit industriel du capitalisme". Un titre qui pourrait laisser croire au lecteur pressé survolant le journal que le ministre de l’Économie socialiste aurait l’intention de combattre la financiarisation qui déstabilise le tissu industriel et fragilise l’économie réelle depuis trente ans. Pourquoi pas, après tout : le candidat Hollande n’avait-il pas déclaré en 2012 : « Mon adversaire, c’est la finance » ?

Étonnamment, ce n’est pas cela que Macron a en tête. Ce qu’il préconise, soi-disant dans la perspective de « refaçonner le capitalisme » et de mettre fin au « suicide industriel » en cours, revient très précisément à approfondir le capitalisme actionnarial actuel.

Remédier aux maux du capitalisme financier… par plus de finance

Côté entreprises, il s’agit de financiariser les PME, qui jusqu’à présent émettaient peu d’actions, se contentant de se financer principalement auprès des banques. Côté épargnants, il s’agit d’inciter (fiscalement) les investisseurs institutionnels, mais aussi les épargnants et salariés individuels, à placer leur argent dans les actions des entreprises françaises, plutôt que dans l’immobilier ou l’assurance vie. Bref, dans sa grande idée de « transformation du capitalisme », tous les Français sont actionnaires (défiscalisés) et toutes les entreprises sont cotées en bourse.

Simplement, Macron prétend faire le tri dans le capitalisme actionnarial : remplacer le mauvais actionnariat "spéculatif" de "court-terme" par le vertueux actionnariat productif de "long-terme". D’où les droits de vote double pour récompenser ceux qui conservent leurs titres au moins deux ans, prévus par la Loi Florange. Une mesure tout à fait méritoire, mais qui n’empêchera pas un actionnaire de se débarrasser d’un titre qui ne lui rapporte pas. « Il n’existe pas des investisseurs qui seraient par nature "de long-terme" et d’autres qui seraient "de court-terme", cette distinction est une supercherie, explique l’économiste Benjamin Coriat. Aucun investisseur ne va conserver des titres non rentables, même pour un droit de vote double, même pour une défiscalisation. »

Dans la même veine, Macron veut favoriser le développement du bon actionnariat salarié, « qui a montré son efficacité pour accompagner le développement ou protéger des attaques des groupes comme Eiffage ou Société générale ». En effet, une fois que l’on a ouvert les vannes de la dérégulation, augmenter la part actionnariale des salariés reste l’un des seuls moyens de réduire la part des actions qui circulent, vulnérables, sur les marchés de capitaux. De fait, en 1999, la Société générale n’a dû qu’à ses salariés actionnaires de sauver sa tête lors de l’OPE de la BNP. Mais là encore, il s’agit de remédier aux maux du capitalisme financier par plus de finance.

La « valeur actionnariale » ne répond pas à « l’intérêt général »

Mais si le projet de convertir tous les salariés en actionnaires peut éventuellement aider certaines entreprises à se protéger contre l’appétit de ses concurrents, il est très hasardeux pour les salariés eux-mêmes, les actions étant des actifs extrêmement risqués, contrairement aux actifs obligataires ou monétaires. En cas de krach boursier ou de faillite d’entreprise, les actionnaires perdent tout du jour au lendemain : les Américains qui avaient investi leurs économies dans Enron l’ont compris en 2001. « Alors que les salariés sont déjà précarisés par les mesures de flexibilisation du marché du travail et la hausse du chômage, il faudrait en plus qu’ils assument les risques élevés liés au financement des entreprises et qu’ils s’exposent aux fluctuations du marché », résume l’économiste Dominique Plihon.

Surtout, le développement de l’actionnariat salarié que Macron appelle de ses vœux est une arnaque pour les salariés, invités à recevoir une partie de leur salaire en titres de l’entreprise : « On dispense l’employeur de verser du vrai salaire et de payer les cotisations qui vont avec en transformant une partie de la rémunération en papier actionnarial, qui plus est défiscalisé, explique Benjamin Coriat. C’est aussi comme ça que l’on organise l’appauvrissement de l’État et des caisses de retraite. »

Emmanuel Macron ose écrire que « la création de la valeur actionnariale », c’est à dire l’augmentation du cours de bourse, « recherchée par les investisseurs comme les fonds de pension », est aussi recherchée par « les salariés », et qu’elle répond ainsi à « l’intérêt général ». Comme si le cours de bourse, qui gonfle un jour et crève le lendemain au gré des humeurs et croyances des marchés, reflétait un tant soit peu la croissance objective de l’entreprise ou ses perspectives d’emploi. Il n’y a qu’à voir comment la bourse applaudit les plans sociaux, comme celui de Moulinex en 1996, pour savoir que les intérêts des actionnaires ne convergent pas avec ceux des salariés.

Rien ne sert de fantasmer une finance vertueuse

Mais la pression qu’exercent les actionnaires pour accroître les cours de bourse n’est pas seulement nocive pour les salariés, désignés comme principale variable d’ajustement, elle l’est aussi pour les entreprises elles-mêmes. Celles qui sont cotées en bourse comme celles qui sont rachetées par des fonds d’investissement sont sommées de générer des taux de rendement des capitaux propres, non plus de 2 à 3% comme dans les années 80, mais de 15 à 20%. Tout projet d’investissement qui ne promettrait pas d’atteindre cet objectif de rentabilité est rejeté par les actionnaires, et c’est bien cela qui explique le problème chronique de sous-investissement des entreprises depuis trente ans.

Et si les elles investissent encore moins aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’elles n’arriveraient pas à émettre suffisamment d’actions (le financement continue de reposer principalement sur l’autofinancement et le crédit bancaire), mais parce que les carnets de commande sont vides. Elles sont confrontées, non pas à une crise de l’offre, mais à une crise de la demande, aggravée par des politiques d’austérité et de compétitivité généralisées en Europe qui, réduisant les dépenses publiques et les salaires, compriment le pouvoir d’achat des consommateurs et des États.

Non, le capitalisme financier ne répond ni à l’intérêt des entreprises, ni à celui des salariés, même ceux à qui on a donné quelques miettes d’actions. Il répond à l’intérêt des actionnaires principaux. Si Macron veut vraiment « retrouver l’esprit industriel du capitalisme », et donc lutter contre les effets parasitaires et déstabilisants de la finance sur l’économie réelle, il ne suffira pas de fantasmer une finance vertueuse et soucieuse du “long terme”, ou de développer l’actionnariat salarié. Il faudra définanciariser l’économie, c’est à dire désarmer la puissance actionnariale et réduire la finance à sa seule activité utile : avancer de l’argent aux ménages et aux entreprises.

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  • Bon article, pédagogique, allant à l’essentiel et en prise sur le vécu du grand nombre. Continuez...

    Fulgence Le 4 mai 2015 à 09:21
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