Accueil > Résistances | Par Emmanuel Riondé | 21 avril 2015

Quartiers populaires : le prix de l’autonomie

Aux 5e rencontres nationales des luttes des immigrations, ce week-end à Saint-Étienne, la gravité sociale et politique du contexte a marqué les débats. Le principe d’une organisation autonome "par le bas" est maintenu et la question des alliances reste posée.

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Ce furent comme deux clins d’œil adressés aux quelques cent-cinquante personnes rassemblées samedi 18 et dimanche 19 avril dans les locaux de l’Amicale laïque de Beaulieu, à Saint-Étienne, à l’appel du Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP).

Le premier, qui relève du hasard, est passé inaperçu : samedi, dans un autre coin de la ville, le stade Geoffroy-Guichard, "chaudron" mythique du ballon rond, accueillait pour une demi-finale européenne le club de rugby londonien des... Saracens (les Sarrasins) [1]. Le second est d’ampleur historique et a, lui, été mentionné en ouverture de ces rencontres : soixante ans plus tôt, un autre 18 avril (1955), s’ouvrait à Bandoeng une conférence fondatrice du Tiers-monde politique.

Contre la déferlante répressive et la montée de l’islamophobie

"Sarrasins" et "non-alignés", ces termes n’ont pas été utilisés durant ces 5e rencontres nationales des luttes des immigrations. Ils renvoient pourtant à deux axes fort du week-end : la violence des assignations et des discriminations racistes auxquelles sont confrontées les populations des quartiers populaires ; et la volonté de s’auto-organiser pour y faire face.

Presque trois ans et demi après la naissance du FUIQP, le processus de construction d’une « structure souple » susceptible de rassembler les militants « des immigrations et des quartiers populaires » se poursuit donc. Et son scrupuleux pluriel a fait sens ce week-end à Saint-Étienne, où, plus de deux ans après les précédentes rencontres d’Echirolles (voir Regards n°25, hiver 2013), ce processus a semblé avoir franchi un seuil. Seuil qualitatif dans la teneur des débats mais aussi seuil quantitatif : l’un des objectifs était d’encourager la création de comités locaux et cette perspective semble se préciser du côté de Rennes, de Marseille et de la région parisienne.

Les 6e rencontres qui, sous réserve de confirmation dans les mois à venir, pourraient se tenir en mai 2016 à Toulon, permettront de mesurer le chemin accompli, ou pas. En attendant, dans une « séquence historique » marquée selon lui par une « déferlante régressive » et la « montée de l’islamophobie et de la romophobie », Saïd Bouamama, sociologue, militant et l’un des fondateurs du FUIQP, a mis en garde contre « une tendance, un mouvement, une manière d’être : le nihilisme ». Et insisté sur la nécessité de s’organiser.

Construire par le bas

Mais quelle organisation, alors que, après des décennies de tentatives unitaires avortées (les récents MIB puis FSQP), noyées et /ou récupérées (la marche de 1983), et de révoltes durement réprimées (novembre 2005), cette volonté d’organisation finit par apparaître comme un leitmotiv stérile ? « On construit par le bas, répond Saïd Bouamama. On a trop vu par le passé de généraux sans troupes et l’on ne veut plus de ça. Tant pis si cela doit nous prendre du temps, même des années, mais on part de la réalité des militants sur le terrain et on ne reviendra pas là-dessus. »

Conséquences directes de cette « construction par le bas », après quatre années d’existence, le FUIQP (qui n’est ni une association, ni un parti et n’a pas d’existence juridique) tarde à s’étendre et souffre d’un manque de visibilité, notamment médiatique. Si une part de la responsabilité en incombe à la faiblesse des moyens mobilisables et à une communication pas à la hauteur (le FUIQP ne dispose pas encore d’un site web), l’autre est probablement liée au principal mot d’ordre politique du mouvement : l’au-to-no-mie.

« Nous considérons que l’héritage des forces politiques de ce pays n’a pas suffisamment intégré les questions des luttes de l’immigration et des femmes, notamment, balance Saïd Bouamama. Donc, on constitue notre plate-forme selon notre agenda propre. On refuse d’être les outils, même de nos amis. Il ne s’agit pas d’un discours apolitique, ni d’un refus d’alliance, c’est simplement le rappel que les décisions se prennent ici. Il nous faut des alliés, mais pas question qu’ils nous tapent dessus. »

Questions de classe, de sexe et de race

Cet agenda autonome a un prix médiatique : aucun média dominant ne s’est fait connaître lors de ces rencontres. Pourquoi "couvrir" un événement rassemblant des Français immigrés qui crient haut et fort qu’ils ne sont "pas Charlie", n’abordent même pas une seule fois la question de l’islam politique, dénoncent un racisme systémique en pointant les conditions matérielles de son existence et travaillent sans détour la question sociale ? Aucun intérêt.

Il a aussi un prix politique et, clairement, le temps des alliances ne semble pas encore venu. Aucun cadre des formations situées à la gauche du PS (ni, d’ailleurs, aucun représentant du Parti des indigènes de la république – PIR) n’était présent à Saint-Étienne. Où les débats de fond ont eux aussi été traversés par la question de l’autonomie. Les groupes de travail non-mixtes (de genre, de classe, de "race") sont-ils (re)devenus incontournables pour l’organisation des "dominés" ? « Il n’est pas question de rejeter les espaces mixtes, mais on ne peut pas non plus ne jamais travailler dans le cadre d’espaces non-mixtes, ils sont une nécessité. Il nous faut travailler cette articulation dans le cadre du débat », a rappelé Kamel Badaoui, l’un des organisateurs.

Des échanges contradictoires et féconds se sont noués autour de ce besoin urgent d’articuler finement les questions de classe, de sexe et de race (à noter l’absence totale de la question environnementale) pour lutter dans la société française. Autour de la notion de "racisé" également. Qui est "racisé", par qui, et comment traiter cette assignation systématique ? La réponse la plus efficace et synthétique, a rappelé un intervenant, est probablement celle de Césaire : « Le nègre t’emmerde. »

Organiser la riposte

Mais d’autres, plus nuancées, ont été apportées par une salle où se mêlaient des militants aux identités multiples, assumées et revendiquées : français, issus des migrations postcoloniales, musulmans, marxistes, féministes, non parisiens, etc. Références partagées : Malcom X, les Black panthers, Angela Davis, Thomas Sankara ou encore Georges Ibrahim Abdallah, président d’honneur de ces rencontres et longuement applaudi par la salle.

Au-delà de cette pluralité et de la qualité des débats, ces rencontres ont une nouvelle fois donné à voir à la fois la dureté de la situation actuelle dans les quartiers : paupérisation des populations sur des territoires stigmatisés politiquement et médiatiquement, montée des discriminations racistes, violences policières et sécuritaires, contexte géopolitique marqué par les interventions militaires françaises au Sud et la montée en puissance du djihadisme.
Les tables rondes qui se sont succédées samedi reprenaient ces thématiques, témoignant de la volonté de « lier les différentes luttes », de donner une cohérence politique globale au mouvement et de travailler la transmission (deux marcheurs de 1983 étaient présents et une table ronde était également consacrée aux chibanis). Bref d’organiser « la riposte ».

Samedi à Geoffroy Guichard, les Sarrasins de Londres ont perdu leur match face à Clermont-Ferrand (13-9). Tandis que dans la grande salle de l’Amicale laïque, Kamel Badaoui exhortait les militant.e.s présent.e.s : « Il ne faut pas avoir la défaite dans la tête. »

Notes

[1Le club de rugby londonien des Saracens a pris ce nom lors de sa création en 1876 pour bien marquer son opposition à l’autre équipe locale, les Crusaders (les Croisés) avec laquelle ils finiront d’ailleurs par fusionner. Encore aujourd’hui, l’emblème des Saracens comporte un croissant et une partie de leurs supporters arborent un petit fez rouge sur le sommet du crâne. Comme la mascotte de ce club où en guise de "racisés", on ne trouvera cependant plus guère que les frères Vunipola, nés en Australie et qui font aussi les beaux jours de l’équipe d’Angleterre...

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Vos réactions

  • J’habite dans les quartiers poupulaires.Il y a aussi des chrétiens,des juifs,des athées en majorité d’ailleurs.Pourquoi religioniser les luttes ,exclusivement en nommant uniquement l’islam.C’est une obligation pour être financé ?
    Pourquoi n’y a t il rien sur les assassinats de charlie ?rien sur les crimes antisémites ?Ces luttes déboucheront elles sur la charia ?

    Maurice Le 22 avril 2015 à 08:05
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  • Nous sommes tous noirs arabes roms etc, d’accord, pourquoi musulmans ???

    anonyme Le 24 avril 2015 à 15:21
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