Accueil > Société | Par Cyril Lecerf Maulpoix | 14 novembre 2016

Que sont devenus les migrants de Calais et de Stalingrad ?

La destruction et les expulsions des camps de Calais et de Paris à Stalingrad-Jaurès ont été habillées en opération humanitaire. Mais le sort des migrants, dispersés dans la précipitation, reste précaire, incertain et soumis à l’arbitraire.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Après les opérations de démantèlement menées à Calais et Paris-Est, le gouvernement s’est félicité d’avoir accueilli dignement un peu plus de 9.000 migrants dans des CAO (centre d’accueil et d’orientation) et dans des CADA (centres d’accueil des demandeurs d’asile). Or les CADA, créés il y a dix ans afin de permettre notamment des accompagnements juridiques complets pour la demande d’asile, sont des étapes quasi-impossibles à atteindre. Très souvent saturés, aucun des migrants issus des expulsions parisiennes ou calaisiennes n’y serait parvenu, selon les dires de nombreuses associations.

Impréparation et incertitudes

Au lieu de cela, comme l’illustrent les CAO inventés en réponse à la "jungle" calaisienne, l’État multiplie « des zones tampon », explique Julian du BAAM, association notamment présente sur les campements parisiens. Ces centres ou espaces d’accueil (gymnases, hôtels…) hébergent et orientent les migrants pour une durée vague (entre une semaine et plusieurs mois) et de manière très inégale en fonction des moyens et des associations désignées par l’État pour cette prise en charge.

Les structures associatives sollicitées par les préfectures pour préparer cet accueil (Secours populaire, Croix-Rouge, France Terre d’Asile, Coallia, Emmaüs Solidarité…) sont par ailleurs parfois maintenues dans l’incertitude jusqu’au dernier moment quant à l’arrivée, au nombre de personnes attendues et au lieu précis d’hébergement.

En témoigne le cas récent de 180 personnes expulsées de Stalingrad qui devaient être accueillies mercredi dernier dans la commune de Mitry-Mory. Si la Mairie avait reçu ces informations à la dernière minute, l’association Empreintes, désignée pour la logistique et l’accueil des personnes, s’était quant à elle chargée de trouver dans l’urgence « lits, nourriture, accès aux soins minimums ainsi que des travailleurs sociaux capables de les accompagner juridiquement », expliquait la veille son directeur Denis Dupont. Coup de théâtre le lendemain néanmoins, alors que tout avait été préparé, lorsque l’association et la mairie apprennent en réalité qu’au lieu des 180, ils ne seront que 15 migrants à se rendre finalement dans une autre commune de Brie-Comte-Robert (qui devait déjà quant à elle en accueillir une grosse centaine). Cet exemple n’est pas un cas isolé.

Infantilisation des migrants

Manque d’organisation, décisions à la va-vite des préfectures et manque de moyens insufflés par le gouvernement : les conséquences de l’opération médiatique du "démantèlement" calaisien et des expulsions parisiennes ne font que révéler les failles du système d’accueil et d’accompagnement français. Dans les CAO, si certaines associations mandatées par l’État, soutenues parfois par de formidables réseaux bénévoles, sont à même d’assurer logistiquement le respect des personnes et de proposer un accompagnement juridique, ce n’est pas toujours le cas.

Absence d’alimentation pendant plusieurs jours, nourriture périmée depuis une semaine dans un centre du Sud de Paris, absence de matelas dans un autre, entassement et difficultés à respecter les normes d’hygiène, s’il est parfois difficile de savoir quels sont les abus quotidiens connus par les migrants, la liste s’allonge rapidement après quelques échanges. De même, l’accueil en centre présenté comme une mise à l’abri des personnes ne signe pas la fin des violences. Ils témoignent, explique Valérie du Collectif de soutien aux migrants d’Austerlitz, « d’une domination abusive et d’une infantilisation » des migrants.

De nombreux cas de discriminations et d’abus de pouvoir ont été ainsi révélé par les associations non-mandatées par le gouvernement : tri de mineurs au faciès par un président d’association à Calais, renvoi illégaux d’hébergements d’urgence, transfert vers des hôtels pour effectuer des expulsions discrètes au petit matin, absence de traducteur à même de permettre la mise en récit nécessaire aux demandes d’asile : là encore, les exemples de non-respect des droits humains ne manquent pas.

Disperser et trier

Et ces débordements se donnent à lire à tous les niveaux. Obtenir un rendez-vous à la préfecture pour effectuer une demande d’asile peut prendre plusieurs mois. Les futurs demandeurs se voient alors balloter d’espaces en espaces sans papiers, dans l’attente d’être pris en charge correctement par des travailleurs sociaux ou par les associations désignées officiellement – souvent débordés et non-formés à accompagner juridiquement les demandeurs d’asile. Il revient donc aux associations bénévoles, déjà présentes dans la rue, de tenter de limiter les dégâts. « La situation aurait pu être moins catastrophique, ajoute Valérie. Les associations sur le terrain enjoignent le gouvernement à se préparer en amont pour cet accueil depuis des années. »

Le flux des migrants présents sur le territoire et des nouveaux arrivants inquiète donc différemment les instances officielles et les associations. Ce jeudi, un camp humanitaire a été ouvert par Anne Hidalgo, qui l’a présenté comme « une alternative digne à la rue ». Il doit accueillir pas moins de 400 hommes majeurs "primo-arrivants" afin de les informer, les loger pour une durée n’excédant pas la dizaine de jours. Pour de nombreuses associations, cette ouverture témoigne d’une volonté à-demi cachée de multiplier les espaces de tri avant les CAO, « pour éparpiller et expulser de mauvais migrants ou des dublinés [ceux qui ont laissé leurs empreintes dans un autre pays européen] », explique Nan de l’association Terre d’Errance.

De même, la multiplication des contrôles au faciès par la police, des patrouilles dans les gares ainsi que la construction de barrières sur les anciens campements présentent par ailleurs tous les signes d’une crispation qui n’augure malheureusement rien de bon pour la suite. L’idéal d’une politique d’accueil plus "digne" et respectueuse des personnes semble loin…

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?