photo cc Gage Skidmore
Accueil > Monde | Par Jérôme Latta | 4 février 2016

Quel "socialiste" est Bernie Sanders ?

Désormais principal rival d’Hillary Clinton pour l’investiture démocrate, Bernie Sanders reste méconnu en France, où l’on préfère moquer Donald Trump que parler de ce radical qui bouleverse la politique américaine. Faisons les présentations.

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Il est passé en quelques mois du statut d’underdog à celui d’outsider, au point de menacer sérieusement Hillary Clinton, face à laquelle il n’a "perdu" les caucus de l’Iowa qu’à la défaveur de tirages au sort. Sa levée de fonds a obtenu un succès tout aussi inattendu, et ses meetings rassemblent une vaste et fervente audience. Si Bernie Sanders reste derrière Clinton dans les intentions de vote nationales, et s’il doit prendre l’avantage sur elle auprès des minorités afro-américaines et hispaniques, les sondages le donnent vainqueur plus largement qu’elle face à Donald Trump, et vainqueur contrairement à elle face à Ted Cruz.

« Nous avons réussi ce que les élites politiques jugeaient impossible. Ne nous sous-estimez pas », a-t-il déclaré lundi. Certes, il ne bénéficie par des mêmes appuis que sa rivale au sein du Parti démocrate, et le pragmatisme pousse beaucoup de ses soutiens potentiels à soutenir la favorite. Mais l’Amérique aime les success stories et ses James Stewart : après Mr Smith, Mr Sanders goes to Washington ?

En attendant, que les primaires et les élections apportent une réponse à cette question, tâchons de répondre à celle-ci : qui es-tu, Bernie Sanders ?

Une vieille barbe qui rajeunit la politique

Comme Jeremy Corbyn (66 ans) au Royaume-Uni, Bernard Sanders (74 ans) opère un paradoxal renouvellement de sa classe politique nationale. Certes, c’est un vieux mâle blanc, mais il est d’extraction populaire (ses parents sont des juifs polonais arrivés à Brooklyn dans les années 20) et il a vécu de jobs ordinaires avant son entrée en politique. Surtout, cet austère aux cheveux ébouriffés, à la silhouette voûtée et aux costumes quelconques séduit la jeunesse : selon un sondage CNN, près de 85% des 17-29 ans qui ont participé aux caucus de l’Iowa ont voté pour lui. Et de tous les candidats, c’est lui dont la dynamique est la plus forte sur les réseaux sociaux.

Un électron libre

Il a derrière lui toute une carrière en politique, mais elle a commencé en bas de l’échelle : après un parcours de militant dans les années 60 et 70, pour les droits civiques notamment, et au sein de petites formations de gauche, il est élu en 1981 maire de la ville de Burlington (Vermont, 40.000 habitants), à la surprise générale, contre un candidat démocrate. Puis accède à la Chambre des représentants en 1990 en tant que candidat indépendant. C’est encore sans l’investiture du Parti démocrate (mais avec son soutien) qu’il conquiert son siège de sénateur en 2006. Il n’est toujours pas membre du parti dont il brigue l’investiture, et reste à ce jour le seul élu indépendant du Congrès. À noter aussi : il a voté contre les guerres en Irak de 1991 et 2003, et souhaite l’abolition de la peine de mort.

Un socialiste (fumeur de joints)

En ces temps de grande confusion sémantique sur "la gauche", voir une figure politique américaine majeure se déclarer ouvertement socialiste donne un peu le vertige. Jusqu’à récemment, le terme était encore utilisé aux États-Unis pour disqualifier tout "libéral" (au sens anglo-saxon) un peu trop partageux [1]. Sanders, que Barack Obama a qualifié de « socialiste fumeur de joints », n’a jamais caché son admiration pour Eugene V. Debs, cinq fois candidat du Parti socialiste d’Amérique à l’élection présidentielle (1900, 1904, 1908, 1912 et 1920), la dernière fois depuis sa prison. Il est même assez écosocialiste, son programme incluant l’instauration d’une taxe carbone et le développement de l’énergie solaire, tandis qu’il refuse les financements de sa campagne par les compagnies pétrolières [2].

Plutôt un social-démocrate, en vérité

Au sein du Parti démocrate, on le décrit plutôt comme un "démocrate progressiste" qui, au sein de l’aile gauche de la formation, reste légaliste puisqu’il « vote 98 % du temps avec les démocrates ». Quelque chose comme un authentique social-démocrate inspiré par la Suède d’Olof Palme : « Son combat porte sur la redistribution des richesses, non sur leur propriété ou leur contrôle », note Bhaskar Sunkara (Jacobin) pour le Monde diplomatique, ni sur la « propriété publique des moyens de production » en laquelle dit ne pas croire. En revanche, il milite pour une assurance santé publique et universelle, la séparation des banques de dépôt et d’affaires, le doublement du salaire minimum ou la gratuité de l’enseignement supérieur [3]. Il se démarque fortement d’une Hillary Clinton qui affiche sa proximité avec le grand capital, à laquelle on reproche d’avoir touché 600.000 dollars en donnant trois conférences pour Goldman Sachs – dont le patron vient tout juste d’estimer que Sanders était « dangereux » [4].

Un révolutionnaire quand même

Du moins si l’on parle avec lui de "révolution politique". « Si je me présente, c’est pour contribuer à former une coalition qui peut l’emporter, qui peut transformer la politique », déclarait-il à l’orée de sa candidature, en mars 2014. Dénoncer l’accaparement de la chose publique par une caste qui défend plus l’intérêt des puissants que ceux des citoyens lui permet de rencontrer un fort écho dans la société américaine – et de résonner avec un mouvement comme Podemos. Sanders donne voix aux "99%" et rencontre un désir croissant d’alternative à la bipolarisation. « Il réhabilite l’idée selon laquelle l’Etat peut venir en aide aux défavorisés, pour peu qu’il s’appuie sur des mouvements sociaux capables d’instaurer un rapport de forces avec le pouvoir de l’argent », résume encore Bhaskar Sunkara. Aux États-Unis, c’est en soi une révolution.

Le gagnant d’une polarisation de la vie politique américaine

Même si les chances de voir Donald Trump emporter l’investiture républicaine ont décru, la popularité cet ultralibéral ultraréactionnaire est le signe d’une radicalisation dans son camp. L’antagonisme n’en est que plus frappant avec Bernie Sanders : quand le premier affiche ses obsessions xénophobes, le second axe son propos sur les inégalités, dont la conscience a progressé depuis la crise de 2008. La popularité de Sanders repose aussi sur un renouveau des mouvements sociaux qui a culminé avec Occupy Wall Street, mais s’est également exprimé ailleurs (grèves des enseignants et des employés de la restauration rapide, protestations massives contre les violences policières racistes, etc.), et même sur la gauchisation du Parti démocrate. Il a même réussi à encanailler Hillary Clinton qui, par exemple, a fini par dire son opposition au Traité transatlantique…

Question subsidiaire : a-t-il un rapport avec d’autres Bernie ?

Vaguement. On peut adapter les paroles de Bernie Bonvoisin, chanteur de Trust, pour lui prêter un "Antisocialiste, tu perds ton sang-froid". Ou reprendre celles du personnage interprété par Albert Dupontel dans le film du même prénom : "Kenavo, les bouseux (du Midwest)"

Notes

[1Pour le journaliste politique Jamelle Bouie, cité par Slate, « Sanders a rallié des millions de Démocrates à la bannière du "socialisme démocratique" (…) et réussi à faire passer le mot "socialiste" d’insulte à étiquette politique légitime », et il est d’ores et déjà « le premier socialiste en un siècle à construire un vrai mouvement de masse dans la politique américaine ».

[2Sur le caractère écologiste de Sanders, lire l’article de Reporterre qui souligne aussi les limites de ses engagements en la matière.

[3Lire l’article d’Alter Eco sur son programme économique.

[4Par ailleurs, Hillary Clinton est issue de la "troisième voie" promue par les "Nouveaux démocrates" pour répliquer à la révolution reaganienne (en lui collant le train).

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Vos réactions

  • Belle sauce hollandaise, en somme. On est aux États-Unis, non ?

    Cet article entame les nécessaires contorsions pour arriver à des primaires à gauche, en France. Il y aurait des socialos plus ou moins libéraux acceptables. Cet homme est un Hollandais bon ton.

    Pour les USA, oui il entame un vrai virage sur leur gauche. pour ici, y a du chemin pour rattraper l’esprit de notre Commune. Les mots sont des promesses qui n’engage que ceux qui les écoutent. Je préfère le concret à tout idéalisme.

    Son programme est alléchant (https://berniesanders.com/issues/ ) , il n’y manque qu’une seule chose pour qu’i soit réaliste : le contrôle démocratique des moyens de production.

    La Renaudie Le 5 février à 08:15
  •  
  • pourquoi la rédaction ne donne-t-elle pas les adresses- url de son principal comité de soutien français s’ il en existe , ainsi que celle de sa page Facebook ou/ et celle de son site de campagne pour vous lecteurs- internautes bilingues,

    yaya Le 5 février à 09:59
       
    • Il suffit de regarder la vidéo jusqu’à la fin pour voir les url !

      françois Le 6 février à 12:00
  •  
  • Il y a eu une tonne d’articles sur Bernie depuis qqs mois (peu en France)
    et Bernie ...
    pour qui connaît Burlington, Ben and Jerry’s
    et les States
    a maintenant son propre parfum/sa propre glace chez B&J
    ’Bernie’s Yearning’
    could you ask for more ? :-)

    clara zavadil

    clara zavadil Le 5 février à 14:59
  •  
  • Ce qui est étrange , c’ est qu’ après avoir à juste titre encensé Tsipras pour ses deux succès électoraux ( voire trois ) et après l’ avoir jeté aux orties dès qu’ il avait soi disant trahi ( ...alors que Regards Autain et compagnie préfèrent faire la promotion de Ramadan comme les gauchistes du Front de gauche Marseille centre plutôt que de construire une alternative rationnelle de gauche , claire et rigoureuse ...parenthèse acide et assumée sur ces beaux parleurs parleuses du Front de gauche qui pleurent après s’ être planté de stratégie et de fonctionnement ...) , Regards nous présente Bernie Sanders comme un "espoir de gauche"

    C est certainement vrai sur le fond , mais comme Tsipras , l’ application du programme de Sanders est impossible aux Usa - Il suffira de voir comment les timides avancées d’ Obama sur la Sécu furent qualifiées de "nazies" ( sic) par le camp ennemi et les Teas Parties ( parce qu’ on restreignait les "libertés" de soin et de type de remboursement ..)

    HERMAN Thierry Le 8 février à 21:26
       
    • Je ne crois pas que cet article présente Bernie Sanders comme "un espoir de gauche" : il le présente, plus simplement – même s’il est permis de ressentir, au vu de la trajectoire inattendue de ce candidat, quelque satisfaction à défaut d’espoir. Il ne me semble pas, non plus, que Tsipras ait été jeté aux orties ici (peut-être s’y est-il jeté tout seul, en revanche, et avec lui les espoirs qu’il avait légitimement suscités). Encore plus certain est le fait que Regards (pas même "Regards Autain et compagnie") n’a jamais "fait la promotion de Tariq Ramadan". Mais je veux bien penser que vous faites partie des victimes de ceux qui colportent cette ânerie, et non de ceux qui la colportent.

      Dans le même ordre d’idée, cet article a été écrit par moi, et non par Regards : permettez-moi d’en réclamer le crédit, et de vous inviter à ne pas généraliser à tous mes camarades les opinions que j’aurais laissées s’y exprimer. Cette distinction faite, on peut en effet en appeler à un peu de discernement : si, au sein de Regards, nous partageons évidemment bien des valeurs et des idées, notre vocation est d’accueillir des points de vue suffisamment différents pour ne pas incarner une hypothétique ligne unique (ce dont nos joyeux désaccords en réunion de rédaction témoignent, ainsi que nos textes si l’on veut bien les lire). Celle-ci ne peut en réalité correspondre qu’à l’idée fantasmée que certains veulent absolument s’en faire – quitte à tordre ladite ligne dans le sens qui leur convient.

      Enfin, l’invocation de l’impossibilité (postulée) des programmes de gauche caractérise le "réalisme" dont se réclament les marchands de fatalité et de résignation auxquels nous nous opposons : pour le coup, voici bien une "ligne" commune à tous ceux qui s’expriment sur ces pages.

      Jérôme Latta Le 8 février à 22:01
  •  
  • Ne soyons pas trop exigeant , quant on connait les USA, leur histoire, leur culture.....qu’un candidat , se disent mêmes social démocrate , façon suédoise ; cela, est déja beaucoup trop pour beaucoup d’Américains , qui doivent plus le considérer (Sanders) comme un communiste rampant, et surtout pour l’éthablissement, et les élites US.
    Mais bon soyons prudent voyons la suite......
    Mais , il faut surtout constater , un changement de fond, en profondeur, dans la mentalité US et particulièrement chez les jeunes. Les vrais idées progressistes, d’égalitarisme, de socialisme progressent, la religion recul, l’athéisme progresse (quand on connait le poids de la religion aux USA).Beaucoup de combat passe au second plan (féminisme , homosexualité, racisme). la question sociale reviens au premier plan, cela s’explique par la situation économique, de la majorité des gens, les inégalités, des jeunes sans avenir.....

    bob Le 10 février à 11:26
  •  
  • Sanders lutte contre Wall Street et appelle à une Révolution ;
    il est considéré à juste titre comme un socialiste
    et " quant (quand ?) on connait les USA," (sic)
    on se souvient de Jack London et Eugene Debs ...

    il faut aussi voir s’il tient la route —quand on se souvient d’autres candidats —(comme Howard Dean moins intéressant —lui aussi du Vermont)
    Notons qu’il fut Maire de Burlington, Vt et apprécié (c’est une idole dans le Vermont)et congressman. On le ’ découvre ’ en France, dans les media...

    clara z

    * mais, of course —comparé à Hollande ou Mitterrand ...
    ("quant (quand ?) on connait La France")

    clara zavadil Le 10 février à 15:16
       
    • Mais jack London et Debs cela remonte a loin , les Américains se souviennent t-ils de ces auteurs et militants de la premières heures du socialisme US ?,certes il y a H Zinn aussi . Espérons que l’inconscient historique et collectif remonte a la surface , et que leur mémoire n’a pas était complètement effacé !. Bien que je pense que c’est les combats actuel , qui réactualise l’idée socialiste.

      bob Le 11 février à 11:36
  •  
  • Réponse :
    1—Eugene Debs :
    candidat à la Présidence en 1920 (3,4%)
    2—" cela remonte a (à) loin "
    Réponse : Bernie Sanders

    clara zavadil

    clarazavadil Le 16 février à 08:50
  •  
  • Ici aux us, on est 50/50 droite/gauche mais on s’apperçoit de plus en plus que c’est l’argent qui governe. Bernie est bien différent......enfin. Merci M Latta

    Paul Le 16 février à 19:07
  •  
  • " Un socialiste (fumeur de joints) "
    n’importe quoi ..

    L’article n’est pas trop fameux, d’ailleurs ..
    mais, même Picketty y va de son article —et mélenchon— le Bernie Sanders français — s’en inspire ?
    pauvre JLM : il a du boulot devant lui.

    clara z

    * Hier, il était le Tsipras français ? " les temps changent "—comme dit Bernie (ou Bob) ...

    clarazavadil Le 17 février à 10:18
  •  
  • Hello
    Le résultat de la Caroline du sud est dure pour Sanders (bien que prévisible, mais il espérait un plus petit écart, sans doute) ; espérons que le super Mardi lui soit plus favorable. Oui , ce n’est pas la victoire de Sanders sur Clinton qui est important, il a peu de chance de gagner, sauf grosse surprise, mais l’écart entre les deux candidats démocrates, si Sanders fait un trés bon score, talonne Clinton alors cela seras, presque une victoire pour lui, et que sont discours, point de vue a fait mouche, et que cela augure bien de l’avenir. Comme je le dis les choses bougent en profondeur.

    bob Le 28 février à 11:35
  •  
  • A savoir, ce super mardi est moins important que celui de 2008, ou il y avait plus d’Etats en jeux et d’élus, mais par contre il y a plus d’Etats du Sud défavorable a Sanders, a cause du vote noir, qu’il n’arrive pas a capter, rien n’est perdu , mais cela va être difficile !!.

    bob Le 1er mars à 16:47
  •  
  • Bonjour
    Voila, c’est fait...le vin est-il tiré ?
    Hillary Clinton a de forte chance de l’emporter, Bernie Sanders, bien qu’il est fait un bon score dans l’indiana, après un passage a vide dans les Etats précédents, s’accroche jusqu’au bout pour avoir un maximun de délégués, et peser sur Hillary en position de force. C’était un scénario prévisible, il a expliquer lui même que s’il perdait , c’est que les pauvres ne se déplacer pas pour voter ( ne pas oublier le taux d’abstention aux USA).
    Mais comme je le redis , les choses ont bouger en profondeur, Sanders a réussit a faire passer un autre discours, pour les générations suivantes. Rappelons qu’il y a d’autres candidats alternatifs, dont la presse ne parle pas, mêmes Regards, Ill Stein par exemple , candidate écologiste...
    Mais espérons , que le triomphe de Trump , dans le camp républicains, ne fasse pas déplacer les pauvres , dans son camp, certes Hillary a gagner sur le papiers, mais on peut avoir des surprises, elle n’est pas aimer, représente les riches plus que Trump, et Trump est capable de la pire démagogie. a priori l’électorat Sanders se reportera sur Hillary, mais tout cela c’est théorique....
    Pour autant la victoire de Hillary, n’est pas forcement une bonne chose pour les classes populaires, on va nous gaver médiatiquement, que c’est une femme à la maison blanche, qu’elle est" social", pour les minorités....après l’expérience Obama , on a vu le résultats, le premier président noir.
    Un point de vue particulier de ma part, la venue de femmes au pouvoir n’est pas forcement positif, dans l’histoire.Elle sont soumis aux mêmes contradictions , au sein du capitalisme, système économique,qu’elles défendent bec et ongle parfois.
    De plus sur H.Clinton , sera t’elle le parti de la guerre ou de la paix ?. Voir livre Diana Johnstonne : la Reine du chaos ed Delga

    bob Le 5 mai à 12:37
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