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Accueil > Politique | Par Pierre Jacquemain | 14 mars 2018

Qui veut la peau des syndicats ?

À la veille de la journée de mobilisation des retraités et des personnels des Ehpad, les syndicats sont malmenés et fragilisés par un gouvernement qui entend bien les contourner. En témoigne, l’évolution sémantique de ces dernières décennies, où l’on est passé de la négociation à la seule consultation.

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Les syndicats ont bon dos. Ils sont accusés de tout et (presque) n’importe quoi. Tantôt de servir de faire-valoir des politiques gouvernementales – la CFDT en tête de gondole. Tantôt montrés du doigt pour n’être que les idiots utiles d’une gauche qui ne saurait dépasser le seul cadre de la contestation – et dans laquelle la CGT serait devenue maîtresse en la matière.

Dans le paysage éclaté d’un syndicalisme qui peine à se renouveler, Jean-Luc Mélenchon ajoute une autre lecture, critique, des principales centrales : la désunion. « La bataille syndicale a été mal conduite », avait-il lancé après les mobilisations contre les ordonnances sur la loi Travail, tout en ajoutant craindre « la plus grosse défaite du mouvement ouvrier ». Et de lancer aux responsables syndicaux : « Les directions des corps intermédiaires peuvent-elles être autre chose que des rouages à l’intérieur d’une réalité qui fonctionne comme un bloc ? » Le leader de la France insoumise dénonçait-il le décalage entre la base des syndicats, leurs militants et sympathisants et leurs directions ? Comme un appel au dégagisme… Ce qui est vrai pour la classe politique l’est aussi pour le (vieux) monde syndical, pensait-il. Avait-il tort ? En tout cas, le message est très mal passé. Chacun se souviendra du « Keep cool mec ! » du patron de Force ouvrière, Jean-Claude Mailly.

Mettre à l’écart les syndicats, mettre fin à la négociation

En réalité, le conflit qui oppose les organisations syndicales entre elles et aux forces politiques de gauche est le résultat d’une stratégie gouvernementale vieille de plusieurs décennies qui, tant sur le fond que sur la forme, empêche les partenaires sociaux d’exercer pleinement leurs prérogatives. Tout a été pensé pour réduire la place des syndicats dans l’élaboration des grandes réformes qui structurent la vie de l’entreprise et des travailleurs. Jusque dans l’usage des mots. Ainsi est-on passé de la “négociation” à la “concertation” pour aboutir à la “consultation”. À l’instar d’une visite médicale, les syndicats sont désormais convoqués pour des analyses spécifiques. Le diagnostic est établi de manière unilatérale et le traitement est imposé par le médecin-ministre en chef – sans dosage négociable.

Le trait semble légèrement grossi et pourtant, dans les faits, sur des réformes aussi structurantes que la loi El Khomri, par exemple, les syndicats n’ont été que consultés. Certains hauts fonctionnaires ont même évoqué des “auditions”. Il est utile de rappeler, dans ce contexte, que si les syndicats ont à la fois un rôle de représentation et de proposition, ils ont principalement pour mission de négocier. Négocier avec les décideurs publics. Négocier avec les entreprises.
La loi Travail, achevée via ordonnances par le gouvernement Philippe II, donne désormais un coup d’accélérateur à cette tendance – qui vise à affaiblir le pouvoir de négociation des partenaires sociaux dans l’entreprise. Pour favoriser un meilleur équilibre et une meilleure égalité des droits des travailleurs, les négociations s’établissaient auparavant à l’échelle des branches professionnelles, c’est-à-dire que les personnels d’une entreprise qui comptabilisait moins de dix salariés – dans laquelle il n’y avait pas de représentants syndicaux – bénéficiaient des accords collectifs négociés au sein de la branche.

Désormais, depuis la loi Travail dite “XXL”, la négociation se fait à l’échelle de l’entreprise. Or, 98 % des entreprises françaises ont moins de cinquante salariés. Parmi celles-ci, seules 4 % comptent un délégué syndical. Pour ces entreprises, largement majoritaires dans le paysage économique français, cela signifie que les salariés se retrouvent désormais seuls à négocier, parfois en tête-à-tête, avec leur patron. Les syndicats, désormais écartés de l’objet de la négociation dans l’entreprise, n’auront donc plus prise sur les rapports de domination qui existent – et qui font la chair des partenaires sociaux – entre l’employé et l’employeur. C’est toute une conception des rapports de forces au sein de l’entreprise qui s’écroule.

Du paritarisme à l’autoritarisme

Et ce n’est pas fini. Emmanuel Macron est plein de ressources. Le président de la république à même envisagé un temps de toucher à l’une des prérogatives les plus importantes des partenaires sociaux, la gestion de l’assurance chômage. Une nouvelle manière de dessaisir, voire de désavouer, les syndicats et leur histoire sociale. La menace était provocante, la méthode brutale.
L’enjeu pour Emmanuel Macron, comme ça l’était déjà pour Nicolas Sarkozy et François Hollande, c’est d’affaiblir les syndicats. De les mettre sur la touche. Et de les ringardiser. « Un monde poussiéreux fait de postures », avait lancé un conseiller ministériel de l’ère El Khomri. « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit », avait déjà prétendu le chef de l’État en juillet 2009. Six mois plus tard, il faisait face à l’une des plus grandes manifestations de salariés depuis deux décennies.

Car c’est aussi la force des syndicats : l’imprévu. Parfois, le mouvement social ne prend pas. Et puis, tout à coup, une jeunesse, une exaspération, une colère, une crise, un mot de trop et tout s’emballe. Sans que l’on parvienne toujours à l’expliquer. Et en même temps (sic), c’est aussi une intention bien mal dissimulée de l’exécutif : renvoyer les syndicats à la seule posture contestataire. Ainsi les mots « archaïques » et « conservateurs » bruissent-ils de la bouche de ceux qui nous gouvernent lorsqu’il s’agit d’évoquer les syndicats.

C’est pourtant ignorer les 42 200 accords entre les employeurs et les représentants du personnel dans l’entreprise et le millier d’accords de branche conclus au cours de l’année 2016 (selon les dernières données accessibles du ministère du Travail). Signe d’une certaine vitalité du dialogue social et du rôle des partenaires sociaux, près de 80 % des accords sont d’ailleurs signés par les syndicats. Une politique du compromis largement plébiscitée et qui peut en étonner plus d’un. Suivez mon regard, à gauche.

Contre-révolution dans le monde du travail

Mais au fond, pourquoi Emmanuel Macron en veut-il autant aux syndicats ? Pourquoi les met-il sur la touche ? Pourquoi verrouille-t-il le dialogue social ? Pour lire le Macron dans le texte, il faut aller à l’essentiel. Son essentiel. Et l’essentiel, pour lui, c’est l’efficacité. Or pour le président de la République, les syndicats ne sont essentiellement pas efficaces. Parce qu’il convient avant tout de créer de la richesse. De favoriser la croissance. De libérer les contraintes des entreprises. Et le syndicat est une contrainte quand il faut au contraire « laisser faire, laisser passer ». C’est-à-dire intervenir le moins possible. Sans régulation et sans contre-pouvoir. 

Dans cette perspective, le social ne peut être que la remorque de l’économie. Il s’agit, pour les libéraux de cette trempe, de distribuer les miettes issues des richesses produites. La fameuse théorie du ruissellement. Le social est ainsi subordonné à l’économie. Et dans cette pensée complexe, la régulation ne peut se faire que par les compétences. Adieu, donc, aux corps intermédiaires. Lorsqu’il remet en cause la gestion paritaire de l’Unedic par exemple, Emmanuel Macron ne pense pas une politique sociale. Il pense "économies d’échelle”, il pense “gestion“. Sans doute pense-t-il aussi “austérité”. Il pense “gouvernance”. Il pense “technostructure”. Il pense comme un chef d’entreprise qui doit gérer un intérêt particulier. Et pas l’intérêt collectif.

Ainsi sommes-nous passés d’une république sociale dans laquelle la place des syndicats était centrale et structurante pour la défense des intérêts collectifs – et ceux des travailleurs – à une start-up nation dans laquelle les “gestionnaires“ de Berçy et autres cost killers, tout droit sortis de l’ENA, règnent en maîtres pour assurer la jouissance des intérêts de quelques-uns – ceux des entrepreneurs.

En quelques mois seulement, face à la désunion des syndicats, mais aussi à un pouvoir jusqu’au-boutiste, un siècle de luttes et de victoires sociales s’est effondré. Et si les conséquences sur les conditions de vie de l’immense majorité des travailleurs ne sont pas encore totalement perceptibles et restent de nature “idéologiques” pour certains, la révolution, ou plutôt la contre révolution que vient de connaitre le monde du travail, sur la régulation des rapports de force au sein de l’entreprise, laisse augurer du pire. La masse des travailleurs n’a rien à gagner, tout à perdre au contraire, devant des syndicats fragilisés aux pouvoirs limités.

Reste aux partenaires sociaux de se réinventer pour mieux s’imposer. Et aux travailleurs de prendre conscience des rapports de domination qui s’imposent à eux. Ce qui devrait advenir très vite une fois passés quelques accords d’entreprise sur le temps de travail, sur les salaires ou sur le licenciement économique, après validation et imposition à tous – par exemple, une augmentation du temps de travail pour une rémunération en baisse et une suppression d’effectifs dans l’entreprise, comme certains en font les frais en ce moment…

Pendant ce temps, Outre-Rhin, le très puissant syndicat de la métallurgie IG Metall, après négociations, vient d’obtenir une réduction négociable du temps de travail et une hausse des salaires de 4,3% pour près de quatre millions de salariés. Une hausse qui pourrait même se propager. Voilà qui devrait, si ce n’est en convaincre, au moins en inspirer plus d’un.

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  • Les réforme Macron sont la variante française de la brutalisation des rapports sociaux , brutalisation voulue par tous les émules du néo libéralisme appliqué partout dans le monde. C’est une "stratégie du choc " (Naomi Klein) appliquée à la France, une fois le terrain déblayé par plus de trente années de travail de sape par la droite et la "gauche". Partout cette offensive mondiale du capitalisme affaiblit les faibles et fortifie les forts. Elle les affaiblit financièrement par le chômage, la déréglementation et la précarisation ; elle les affaiblit socialement par l’activation des réflexes du repliement sur soi et du chacun pour soi ; elle les affaiblit politiquement par la déprise de la chose publique (effondrement des partis et syndicats, abstention aux élections) .

    Est-il trop tard ?

    Peut-être mais peut-être seulement.

    En effet l’Histoire nous enseigne que les comportements collectifs ne peuvent être mis en équation visant à démontrer qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme financiarisé. Pour l’instant...Anne ...ma sœur Anne ....ne vois-tu rien venir ? Pour l’instant je ne vois que des combats sectoriels eux mêmes affaiblis par la division politique plus que syndicale, des forces de contestation de l’ordre social existant en miettes sur fond de dépolitisation de masse.

    Nous en sommes là. La suite est entre les mains de chacune et chacun d’entre nous. Pour l’instant le pire n’est encore que probable.

    Dominique FILIPPI Le 14 mars à 14:35
       
    • Les réformes Macron

      Dominique FILIPPI Le 14 mars à 14:37
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