Accueil > Economie | Par Caroline Châtelet | 26 octobre 2017

Rapports Attali : Jacques a dit, Emmanuel exécute

Dix ans après le premier des "rapports Attali" – qui ont servi à justifier les politiques d’austérité, de dérégulation et de démantèlement des droits des travailleurs –, un de leurs rédacteurs continue de s’en inspirer : Emmanuel Macron.

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Cela fera dix ans, en janvier prochain, que la Commission Attali aura rendu son premier rapport, le second ayant été remis en 2010. En juillet 2007, fraîchement arrivé à l’Élysée, Nicolas Sarkozy commande un rapport à Jacques Attali. L’essayiste, économiste, éditorialiste (L’Express, le Journal des Arts) et fondateur de plusieurs institutions internationales a toute latitude pour réunir l’équipe qui planchera avec lui sur le dossier.

Instituée par décret le 27 août 2007, cette "Commission pour la libération de la croissance française" réunit quarante-deux membres (dont neuf femmes) – auxquels s’ajoute deux rapporteurs, dont un rapporteur général adjoint en la personne d’Emmanuel Macron, alors jeune inspecteur des finances.

L’évangile des "bonnes réformes"

Après plusieurs mois de travail, Jacques Attali remet le 23 janvier 2008 son texte au chef de l’État. Le document liste 316 mesures, visant à améliorer la compétitivité et la productivité de notre économie, simplifier certaines procédures supposées enrayer le développement économique, augmenter le pouvoir d’achat, lutter contre le chômage, favoriser la construction de logements, réduire les inégalités à l’école, etc. Un rapport à l’image de sa commission qui – constituée d’économistes, de chercheurs, de dirigeants d’entreprises, de personnes travaillant dans le secteur de la finance, etc – réunit libéraux et sociaux-démocrates.

Le plus savoureux du rapport réside dans sa présentation. Outre la création pour l’occasion d’un site internet, « actuellement en cours de reconstruction » et le choix de nommer « décisions » les 316 mesures – façon d’accentuer leur caractère urgent et inéluctable –, l’introduction étonne par son ton. « Ceci n’est ni un rapport, ni une étude, mais un mode d’emploi pour des réformes urgentes et fondatrices. Il n’est ni partisan, ni bipartisan : il est non partisan. (...) D’autre part, tout ce qui ne sera pas entrepris dès maintenant ne pourra bientôt plus l’être. »

On retrouve la vieille antienne selon laquelle les "bonnes" réformes seraient voulues par le bon sens au-delà de tout positionnement politique. Dix années plus tard, cette posture a été largement recyclée par Emmanuel Macron, qui a construit sa campagne pour la présidentielle sur le « ni de droite, ni de gauche », et dont les discours sont teintés de ce même ton balançant entre alarmisme et lyrisme impérieux.

Deuxième round : enfoncer le clou libéral

Le premier rapport Attali nous prévenait, « la mise en œuvre de l’ensemble de ces réformes à partir d’avril 2008 permettra, si l’environnement économique international ne se dégrade pas », d’atteindre dès fin 2012 de nombreux objectifs : un taux de chômage ramené de 7,9% à 5% (il était de 9,5% au deuxième trimestre 2017) ; le chômage des jeunes divisé par trois ; le nombre de Français sous le seuil de pauvreté ramené de 7 à 3 millions (on en compte aujourd’hui entre 5 et 8,9 millions selon le mode de calcul adopté) ; plus de 10% des élus à la prochaine Assemblée nationale issus de la diversité (hors élus de l’Outremer, ils représenteraient aujourd’hui 6,35%) ; une dette publique réduite à 55 % du PIB (elle a atteint au deuxième trimestre 2017 99,2% du PIB), etc. 

Mais avec la crise financière de 2008, l’environnement économique international s’est pour le moins dégradé. Afin d’être plus en conformité avec le nouveau contexte économique, Nicolas Sarkozy sollicite un bilan d’étape en février 2010 et de nouvelles propositions [1]. En octobre 2010 est remis le second rapport Attali. Là où le premier avait été présenté en fanfare au président de la République, ce second document suscite moins d’engouement. Peut-être parce qu’il ne fait que répète le contenu du premier.

Symptomatique de l’incapacité de sortir d’une idéologie libérale, le document cible comme urgence la maîtrise des finances publiques, le renforcement de la compétitivité et l’emploi via une baisse des cotisations sociales, l’ouverture à la concurrence dans les services, l’assouplissement des contrats de travail, etc. La composition de la commission enregistre six nouveaux membres parmi lesquels… Emmanuel Macron, désormais gérant au sein de la banque Rothschild & Cie.

Macron ou la mise en marche des rapports Attali

Dix ans plus tard, si diverses mesures ont été appliquées, immédiatement ou progressivement, les rapports Attali ont également conforté un durcissement néolibéral. Parmi quelques exemples, citons le regroupement des universités avec la mise en place de pôles universitaires d’excellence, en vue de faciliter leur compétitivité au niveau européen ; les modifications du droit du travail sur le travail du dimanche ; l’entrée en vigueur du régime de l’autoentrepreneur ; la mise en place d’une rupture à l’amiable du contrat de travail avec la rupture conventionnelle, etc.

L’aboutissement, ou le troisième round du rapport Attali, advient avec le programme politique d’Emmanuel Macron. Après avoir repris certains éléments lorsqu’il était ministre de l’Économie, notamment pour la loi Macron en 2015 (comme sur le travail le dimanche, la libéralisation du transport ou les professions réglementées), le nouveau président recycle depuis son élection diverses mesures. Parmi les influences directes, citons :

 L’extension du haut débit sur l’ensemble du territoire.
 La classe de 6e présentée comme un seuil de savoir minimum requis.
 L’autonomie des établissements scolaires et l’évaluation des enseignants.
 L’idée d’un système de bonus-malus avec des charges supplémentaires pour les « employeurs qui entretiennent la précarité en recourant exagérément aux contrats courts » et plus allégées pour les autres
 La modification de la durée du travail comme de son organisation n’est désormais, avec la loi Travail, plus soumise à un avenant au contrat de travail mais à un référendum ou des négociations au sein de l’entreprise, selon la taille de celle-ci.
 L’augmentation de la CSG de 1,7% afin de financer une baisse des cotisations sociales pour les salariés du secteur privé et favoriser une hausse du pouvoir d’achat. [2].
 Les attaques diverses contre les acteurs du logement social : demande aux bailleurs sociaux de s’adapter à la baisse des APL par une baisse des loyers [3] ; possibilité pour les bailleurs de générer des moyens financiers ; annonce de projets de recapitalisation de certains organismes HLM ; modification de fonctionnement de la commission d’attribution des logements sociaux ; souhait de favoriser la mixité des statuts au sein du parc immobilier ; nécessité de consommer moins de fonds publics.

Dans ses dernières pages, le rapport Attali énonçait, sentencieux : « Les analyses (...) ne peuvent être prises isolément (...). Au contraire, elles forment un ensemble à appliquer de façon cohérente et tenace. » « Chacun doit prendre conscience qu’elles ne correspondent pas à des choix partisans mais à des nécessités qui servent le pays dans son entier en libérant sa croissance (...) » « La conduite d’ensemble de ces réformes (...) ne pourra être conduite que si, au plus haut niveau de l’État, une volonté politique forte (que seuls le président de la République et le premier ministre portent) les conduit et convainc les Français de leur importance. »

Centralisation des pouvoirs, refus de débats démocratiques sous couvert d’urgence, dépolitisation purement rhétorique de sujets qui ne le sont que trop, implacabilité de réformes à appliquer dans leur globalité : Attali en a rêvé, Macron le fait ?

Notes

[1En juin 2010, une pré-étude – à l’objectivité problématique puisque réalisée par les membres de la commission – estime que 60% des mesures préconisées dans le premier rapport ont été plus ou moins mises en œuvre, 27% l’ont été dans l’esprit du rapport et 37% partiellement.

[2Martelée pendant la campagne présidentielle par Emmanuel Macron, cette mesure a été votée le 17 octobre par les députés, au détriment des retraités les plus aisés, des travailleurs de la fonction publique ou encore des travailleurs indépendants.

[3Problématique en ce qu’elle prive ces organismes de capacité de réinvestissement dans les rénovations et les constructions.

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Vos réactions

  • Le roi de la sottise hors sol en grand timonier. Avec des génies pareils on est sauvés.

    irae Le 25 octobre à 18:48
       
    • Attali n’est en soi qu’un pompeux imbécile, un grotesque parangon de stupidité satisfaite.

      Mais c’est aussi (et il y a là un réel danger) le caniche de George Soros, ce sulfureux milliardaire étatsunien chantre d’un gouvernement planétaire, de la disparition des États-nations et (par conséquent) d’un multiculturalisme débridé destiné à faire régner sans partage la loi du marché.

      Voilà la dangereuse dystopie dont Attali (ancien young leader choisi par la French-American Foundation, est-il besoin de le préciser ?) est en France le prophète attitré. Les oligarques "libéraux" qui emploient Attali sont hélas parvenus, par le moyen d’un coup d’État médiatique, à placer à l’Élysée une autre de leurs marionnettes (lui aussi young leader), un certain Emmanuel Macron.

      Il est grand temps que tous ces sinistres pantins DÉGAGENT...

      PLACE AU PEUPLE !

      hopfrog Le 28 octobre à 08:49
  •  
  • Une spécialité française, l’imitation retardataire.
    Johnny Hallyday qui plagiait avec 10 ans de retard les rock’n rollers américains des 50’s alors qu’on était dans les années soixante et que le monde entier écoutait les Beatles, Dylan et les Stones..

    Et aujourd’hui même, pendant qu’à l’international le socialisme reprend des couleurs avec Corbyn ou Sanders, et bien la belle entreprise France n’a rien de mieux à proposer que les théories éculées d’attali... ce sbire d’un blairisme si vieux, si rance et qui a tout gâté partout..

    Au secours

    Arouna Le 25 octobre à 20:51
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  • Ce n’est pas la première fois que ceux qui gouvernent nos "grandes démocraties" s’entourent de "conseillers du prince" et de "Think tanks". On sait que M. Attali est un habitué des cercles de la pensée unique néolibérale depuis au moins les années Mitterand.
    Son bilan est sans doute personnellement gratifiant, mais les faits ont montré qu’il n’avait pas vu venir les crises successives du système économique qu’il défend. Quant aux remèdes qu’il a continûment préconisés, tel un docteur Diafoirus, il ont aggravé le mal qu’ils étaient censés combattre.

    Norbert D Le 26 octobre à 13:23
  •  
  • une viďéo terrifiante nous montre attali avouant que le traité de maastricht était vérouillé volontairement de l’intérieur et que le système capitaliste a pour avenir de se diriger vers les activités maffieuses pour se perpétuer. voir you tube.

    Jean du 13 Le 3 novembre à 20:55
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