cc Mathieu Delmestre
Accueil > Politique | Entretien par Clémentine Autain | 7 avril 2015

Rémi Lefebvre : « La substance politique du PS s’est évaporée »

Professeur de science politique à l’université Lille-2 et chercheur au CNRS, Rémi Lefebvre travaille depuis longtemps sur le Parti socialiste. Il porte aujourd’hui un regard particulièrement critique sur son état. Entretien sur les raisons d’une déliquescence.

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Regards. Vous avez signé dans Le Monde une tribune remarquée et très alarmiste sur la situation du Parti socialiste. Vous évoquez les conséquences de la décomposition de son assise locale. Le Parti Socialiste est-il en voie de disparition ?

Rémi Lefebvre. Je parle de dévitalisation, de décomposition, mais la résilience du PS est très forte. Il n’en est pas à sa première crise, il en a vu d’autres ! L’exemple du PCF le montre : le poids des élus laissent des traces pendant très longtemps. Les partis de gauche en France sont très structurés localement. Le PCF décline depuis des années mais s’il tient, c’est grâce à ses élus. Le PS dirige encore trente départements, le socialisme municipal n’a pas disparu. On observe une métropolisation très forte de son implantation. Dans le Nord, 60% des conseillers départementaux socialistes sont sur Lille. Le PS résiste là où il a des villes métropolisées… Là, dans les grandes villes de l’Ouest aussi, par exemple, il ne s’écroule pas. Mais ce qui me frappe, c’est que les élections municipales et départementales (avant les régionales à venir) déstabilisent le PS dans son cœur organisationnel : il perd des élus mais aussi des cadres, des financements, des militants, des réseaux d’influence essentiels...

Quelles sont les conséquences de cette amputation ?

Elle produit des effets cumulatifs redoutables. On n’est pas seulement dans un simple cycle bas, lié aux élections intermédiaires "fatalement" défavorables au pouvoir en place (comme essaient de se rassurer les proches de François Hollande). En 1992-93 lors de son magistral revers électoral, le PS avait encore un lien avec le monde associatif, une certaine diversité sociologique, une force militante. Aujourd’hui, tout cela a disparu et, en plus, le PS perd les élus. Sur quoi peut-il compter ? Ou bien le PS revoit son modèle organisationnel, ou bien il disparaît.

« Les notables socialistes ne pensent plus. Ils sont devenus des gestionnaires fatalistes et résignés »

Vous pointez également l’appauvrissement de la réflexion idéologique…

Le PS s’est professionnalisé et s’est réduit sur ses bases locales. Avant 2012, il y avait des notables qui redoutaient que le PS gagne le pouvoir national. C’est le syndrome "molettiste". Daniel Percheron, du Nord, tenait par exemple ce discours : la social-démocratie est beaucoup trop faible pour faire face à la mondialisation, il faut résister dans nos bastions et faire prospérer les notabilités. Il y a eu un recul gestionnaire. Le socialisme municipal n’est plus un modèle politique : Gérard Collomb et Alain Juppé font aujourd’hui la même politique. Ces notables socialistes se sont asséchés intellectuellement. Parce qu’ils sont absorbés par leur collectivité et que le parti ne joue plus son rôle d’émulation et de réflexion. Ces grands élus ne sont plus pris dans des creusets comme les courants, comme dans les années 1970. La substance politique du PS s’est évaporée avec eux. Le paradoxe, c’est que ces notables sont en train de perdre leur place, leur position, mais qu’ils ne font rien, parce qu’ils ne pensent plus et sont devenus des gestionnaires fatalistes et résignés.

Pourquoi une telle résignation, de la part de ces élus ?

Ils pourraient être une courroie de rappel du parti pour éviter une droitisation du PS pour des raisons électorales, mais ils sont tétanisés par ce qui arrive, comme prostrés. La coupe sombre des dotations budgétaires aurait dû susciter une grande mobilisation de leur part. La seule énergie qu’ils ont déployée, c’est contre la réforme territoriale pour maintenir le statu quo (ce à quoi ils sont presque parvenus). Mais ils restent inertes devant la politique du gouvernement, et notamment l’austérité qui les place pourtant dans une situation infernale. Cela produit des effets en chaîne. Ce que je vois dans les collectivités, ce sont des élus qui ne tranchent plus, qui manquent de courage et laissent les services administratifs décider. Souvent, les fonctionnaires sont plus à gauche qu’eux et leur reprochent d’être dépolitisés, de ne pas prendre leur responsabilité. Ces notables deviennent court-termistes. Ils ont tous le même profil : ce sont des professionnels de l’action locale. Ils ont un rapport très pauvre et instrumental aux idées.

« Le PS est le reflet de ceux qui l’animent aujourd’hui : il n’est plus un intellectuel collectif »

Vous semblez décrire une démission intellectuelle…

La génération des Jospin, Rocard, Fabius, tout énarques furent-ils, était différente : eux lisaient, s’intéressaient au monde des idées. Aujourd’hui, les grands élus socialistes lisent au mieux la revue de presse préparée par leurs collaborateurs, épurée des tribunes de fond. Intellectuellement, et sans aucune condescendance, il faut dire qu’ils ont un horizon intellectuel rétréci, pauvre. Le PS est le reflet de ceux qui l’animent aujourd’hui : il n’est plus un intellectuel collectif. Les hommes d’appareil qui gèrent nationalement le PS sont eux aussi dépolitisés. En cause : une obsession des médias, l’accélération du temps médiatique, le rythme infernal de la présidentielle qui égotise tout ce petit monde, le mépris grandissant à l’égard des intellectuels… Les défis intellectuels de la gauche qui doit repenser son modèle imposent pourtant de l’imagination et de l’audace…

Comment appréhendez-vous les enjeux du Congrès du PS de juin ?

Il reste dix jours pour le dépôt des motions. Que fera Martine Aubry ? La probabilité qu’elle dépose une motion me paraît assez faible. Ce serait lourd de conséquence pour le congrès. Elle cherche plutôt à négocier une inflexion de la politique gouvernementale. Que fera la gauche du PS ? Elle est aujourd’hui émiettée. Benoît Hamon et Martine Aubry sont fâchés. Les proches d’Hamon, avec Henri Emmanuelli, représentent la moitié des frondeurs en termes de députés. Mais il y a aussi "Maintenant la gauche", autour d’Emmanuel Maurel, Jérôme Guedj, Marie-Noëlle Liennemann, et Gérard Filoche, qui a produit un énorme travail d’animation idéologique depuis deux ans, mais compte peu d’élus (et cela pèse encore dans ce parti). Il y a encore les frondeurs tels que Laurent Baumel, François Kalfon, Jean-Marc Germain ou Christian Paul. Il y a enfin les proches d’Arnaud Montebourg.

« On serre les rangs. Il y aura des législatives après la présidentielle. C’est le repli et non l’audace qui prime. »

Quelles sont les chances de voir ces franges critiques se fédérer ?

Les différences idéologiques et les divergences tactiques entre toutes ces sensibilités de la gauche du PS ne sont pas négligeables. S’ils arrivent à présenter une seule motion ensemble, celle-ci s’opposera à un grand bloc majoritaire de soutien au gouvernement, dans lequel sera probablement Martine Aubry. L’option qui aurait permis de gagner contre la majorité actuelle, c’eut été un front rassemblant Aubry et toute la gauche du PS. Cette hypothèse me semble improbable. Dès lors, la majorité devrait perdurer… mais avec quelle proportion d’opposition ? L’inconnue du congrès, c’est aussi le nombre de militants. Qui va voter ? Le rétrécissement de la base militante est significatif. En 2014, 60.000 adhérents ont repris leur carte. Depuis vingt ans, le niveau moyen d’adhérents au PS se situe autour de 150.000. Aujourd’hui, l’ordre de grandeur est celui de l’effectif de la SFIO dans les années 1960. À qui va profiter cette hémorragie ? On peut penser qu’elle sera plutôt défavorable à la gauche du parti, que les déçus à gauche des choix gouvernementaux ont déserté.

L’hypothèse de la sortie d’une partie de la gauche du PS vous paraît-elle crédible ?

L’élasticité idéologique du PS est forte : c’est un parti qui valorise le pluralisme. De fortes divergences sont tolérées. Cette capacité à faire vivre ensemble des différences est une force. Par ailleurs, il y a tellement d’intérêts électoraux en jeu que les départs sont difficiles. Pour l’instant, tout cela tient encore. Les uns et les autres sont tenus et retenus par des intérêts électoraux. Je pense que cela va tenir jusqu’en 2017. Tout le monde souhaite que François Hollande soit à nouveau candidat. Les probabilités de défaite sont tellement grandes que personne n’a envie de se prendre une veste. On serre les rangs. Il y a des législatives derrière. C’est le repli et non l’audace qui prime. Après 2017 ? Si la débâcle est au rendez-vous, une recomposition est possible à ce moment-là.

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  • En définitive,le PS a de la résilience dit à juste titre cet enseignant.
    La gauche du PS est elle crédible ?
    Pour aller plus au fond, croyez-vous que nos problèmes peuvent connaître un début de solution sans remettre en cause les actuels rapports de domination du capital sur le travail (démontrez-moi le cas échéant que vous n’êtes pas gauchiste ?Tous les capitalismes se valent ils ?
    Pour Clémentine Autain,il n’y a pas de solution ni même de « début de solution » à aucun de nos problèmes qui n’implique nécessairement la fin de l’exploitation du travail.
    Mais nous savons par expérience que ce n’est pas vrai. Sans remettre en cause les rapports de domination du capital sur le travail, le régime issu duPCF en 1947,a amélioré significativement la vie des couches populaires. Et cette amélioration s’est poursuivie tout au long des « trente glorieuses ». Diriez-vous que pendant cette période on n’a pas trouvé un « début de solution » à beaucoup de problèmes ? Sans pour autant remettre en cause le rapport de production capitaliste, il y a des « capitalismes » qui se différentient par la manière dont la valeur produite est redistribuée. Et ils ne se valent pas tous.Penser, comme le font certains gauchistes, que rien ne peut être résolu, que rien de bon ne peut être fait sans « remettre en cause les rapports de domination du capital sur le travail » implique se condamner à l’impuissance. Nous ne sommes pas dans un contexte de crise structurelle du capitalisme, bref, dans une situation révolutionnaire. Ce qui veut dire que la remise en cause des rapports capitalistes n’est pas pour demain. Il nous faut donc réfléchir aux politiques que l’on peut faire en attendant que la situation révolutionnaire arrive. C’est cette réflexion qui en principe permettra de mobiliser les couches populaires, de leur donner une perspective, de les éduquer politiquement pour pouvoir tirer profit le jour venu, d’une éventuelle possibilité de changement révolutionnaire. Mais leur expliquer qu’on ne peut rien faire sauf à tout changer…

    Mohamed Le 7 avril 2015 à 14:34
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  • Comme par hasard le seul courant frondeur passé sous silence par ce "spécialiste" sont les "socialistes affligés" de Nguyen Hoang Ngoc qui agissent déjà concrètement avec le FDG. Pure coïncidence je suppose, de même qu’il est normal que notre chère Clémentine ne lui en fasse pas la remarque !

    Fulgence Le 8 avril 2015 à 10:11
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  • On peut dicerter des heures, il reste une réalité objective et matérielle : le socialiste.

    Quand on discute avec les socialistes, élus ou pas, ils ne savent dire que deux choses :

    1) la loi du marché, le socialisme est une “composante sociale du marché”
    2) Quand on les interpellent, ils répondent inlassablement : « nous ne sommes que petits, tout se décident à Paris, on n’y peut rien »

    Je résumerai ainsi, le socialiste est un capitalisme qui a honte de lui-même en public, mais qui est un dévot du le fric en privé.

    Plus largement, beaucoup de gens qui se sont dit de gauche depuis les années 60 ont agi envers les partis de gauche comme on achète une assurance, comme s’il suffisait de cotiser pour toucher sa rente en faisant fi de toute démocratie, solidarité active et que rie n’arrive du ciel, que tout est coopératif ; et ce de l’extrême gauche, en passant par le PCF et jusqu’au PS. J’en veux pour preuve le peu de coopératives ouvrières réalisées. tous ces gens remplace le “je” par le “ils doivent”.

    Et maintenant les socialiste vont aller goûter le fruit de leur trahison, ils vont goûter au chômage, à Pôle Emploi ; ça leur fera un stage de réinsertion dans la réalité sociale et économique.

    Il est tant d’éduquer à cette gauche différente, fédéraliste et libertaire. Assez des commandements d’en haut vers un soi-disant bas, des centralismes castrateurs, de la violence d’état, il faut aller revisiter les théoriciens historiques et recommencer à inventer les outils de notre époque. Recommencer l’ouvrage à l’heure d’aujourd’hui.

    La Renaudie Le 9 avril 2015 à 12:46
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  • Il n’y a pas qu’au PS que la substance théorique s’est évaporée apparemment. Les colleurs de post-it des chantiers d’espoir ne semblent pas en bien meilleur état, qui ont l’air de réinventer l’eau chaude, comme si aucun mouvement d’émancipation n’avait produit de textes sur lesquels s’appuyer pour les suivants.

    Mac Cullers Le 10 avril 2015 à 17:07
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  • La mutation profonde des partis traditionnels de la gauche est la condition d’une renaissance de la gauche mais pour cela il faut plusieurs modifications politiques :

     En finir avec l’électoralisme à courte vue. Les hommes et femmes élus étant ce qu’ils sont...c’est loin d’être gagné....

     Aller vers une fédération des gauches...Quand on voit l’ambiance, entre Laurent et Mélenchon notamment, c’est tout aussi loin d’être gagné...

    Dominique FILIPPI Le 11 avril 2015 à 06:20
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  • Il n’y a plus rien à espérer du PS -ni du PCF d’ailleurs - même si la nature a horreur du vide...
    Il n’y aura pas de mobilisation populaire significative - c’est à dire celle qui voit plus loin que l’entre-soi - sans l’ouverture d’une perspective politique qui pour l’instant est à l’état de vœu pieu...Je pense qu’il va falloir penser peut-être plus vite que prévu à la question du candidat pour 2017. Je suis convaincu que Jean-Luc Mélenchon est le meilleur candidat malgré la diabolisation dont il est victime - et toute la gauche de gauche avec lui - mais force est de constater qu’il n’y a pas consensus sur ce point...Alors que faire...Se taire et attendre 2016 pour régler le problème par des primaires à la gauche de gauche ? Je crains fort que le PCF profite de la forte démobilisation politique pour imposer fin 2016 son candidat ou à défaut une autre candidature qu’il contrôlerait plus ou moins. Plutôt plus que moins d’ailleurs....Clarifier c’est à dire mettre le PCF au pied du mur me semble inévitable. Ou il rejoint vraiment le camp de la vraie gauche ou il continue dans électoralisme à courte vue....Ne pas clarifier me semble être la pire des solutions...

    Dominique FILIPPI Le 11 avril 2015 à 08:27
       
    • Attention Filippi tu n’évoques que des nains politiques selon C. Autain. Il faut regarder plus haut, plus blond, plus yeux bleus.

      Mac Cullers Le 11 avril 2015 à 18:41
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  • @Mac Cullers Le 11 avril à 18:41

    Toi tu as lu le Roi Lear.....

    Dominique FILIPPI Le 11 avril 2015 à 23:17
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