photo cc Jean-Paul Romani
Accueil > Résistances | Entretien par Guillaume Liégard | 18 mars 2016

Robi Morder : « C’est chez les jeunes qu’il est le plus difficile de "manipuler" les mobilisations »

Le mouvement contre la loi travail est mené sous l’impulsion des lycéens et des étudiants. Un scénario classique, mais la jeunesse estudiantine reste largement méconnue. En spécialiste, Robi Morder explique comment elle se mobilise et se politise.

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Robi Morder est président du GERME, le Groupe d’études et de recherches sur les mouvements étudiants.

Regards. On assiste à une mobilisation importante de la jeunesse scolarisée pour la première fois depuis des années. Quelle est la raison d’une si longue absence ?

Robi Morder. Beaucoup de commentateurs s’étonnent de voir un mouvement étudiant ressurgir après dix ans de calme. Or, depuis 2006, il y a eu les luttes sur la loi LRU sous Sarkozy-Pécresse, de fortes participations étudiantes et lycéennes dans les grèves et manifestations sur la réforme des retraites, l’affaire Leonarda qui a mobilisé les lycéens… En réalité, ce n’est pas tant l’absence d’engagements des jeunes qui est en cause que le manque de curiosité de certains journalistes, qui ne s’intéressent aux mobilisations que quant elles sont susceptibles de produire du spectaculaire, ou qui méconnaissent l’histoire récente de ces mouvements. C’est une des raisons pour lesquelles le réseau des chercheurs du GERME, grâce aux archives de la Cité des mémoires étudiantes, s’avère utile et est d’ailleurs sollicité par les medias.

« Les derniers grands mouvements centralisés ont porté sur des réformes non universitaires : le CIP de 1994 et le CPE de 2006 »

Quels mouvements ont été particulièrement ignorés ?

Il y a eu des mobilisations contre la loi LRU, mais si elles ont touché une grande masse d’étudiants, c’est sur une période de plusieurs années. En effet, la réforme étant une "réforme-cadre", dans le contexte de l’autonomie universitaire, les batailles se sont déroulées quand la question de son application venait à l’ordre du jour. En réalité, la dernière grande réforme centralisée était la réforme Devaquet (1986) : l’autonomie a changé la donne et le cadre des mobilisations en conséquence. Ce n’est pas un hasard si les derniers grands mouvements centralisés ont porté sur des réformes non universitaires : le CIP de 1994 et le CPE de 2006 touchant à la législation du travail. Et si les étudiants et lycéens ont été nombreux dans les manifestations pour les retraites, mais aussi le 11 janvier, ils n’étaient pas – ou peu – visibles en tant que tels, fondus dans le mouvement général.

Quelle est la composition du monde étudiant en France ?

On comptait en 2014-2015 près de deux millions et demi d’étudiants (2.470.000 exactement selon les chiffres ministériels), dont 1,5 million dans l’université proprement dite, y compris les 116.000 étudiants en IUT. Le reste se répartissant dans les classes de STS et préparation aux grandes écoles localisées dans les lycées (329.000), plus d’un demi-million dans les écoles d’ingénieurs, de commerce, paramédicales, de journalisme, etc. Deux chiffres doivent faire réfléchir : en ajoutant à ces écoles les étudiants en IUT, en master 2, en IEP et quelques formations autres – qui s’affirment notamment "professionalisantes" telles les IAE (institut d’administration des entreprises) –, près de la moitié des élèves de l’enseignement supérieur étudient aujourd’hui dans des filières sélectives. Que cette sélection s’effectue sur critère de résultats dans le public, ou en fonction des moyens (droits d’inscription beaucoup plus élevés) dans le privé, qui regroupe 430.000 personnes environ, soit 20% du total post-bac. Au sein même de l’université, les filières les plus importantes sont les lettres et sciences humaines (310.000), sciences (211.000), économie et AES (170.000), droit et sciences politiques (130.000), médecine, pharmacie, santé (73.000) et enfin STAPS (43.000).

« L’université n’apparaît pas aux yeux de l’étudiant comme un lieu légitime de citoyenneté »

Comment les étudiants s’inscrivent-ils sur le marché du travail ?

Le CIP, et encore plus le CPE ont concrétisé la fin du "ghetto étudiant". Pour leur grande majorité enfants de salariés, au destin de salariés plus ou moins qualifiés (alors que même les cadres n’apparaissent plus comme des privilégiés, alliés naturels du patronat, mais exploités eux aussi), ils constituent aussi, en cours d’études, 5 à 6% du salariat. Selon les données de l’OVE, qui a mené l’enquête dans l’université et certaines filières privées reconnues par l’État, 45% d’entre eux travaillent, soit 900.000 pour 18 millions de salariés soumis au code du travail. Évidemment, les statuts comme le temps de travail varient : pour près d’une moitié, ils travaillent six mois par an, le reste se partageant entre plus ou moins de trois mois. Phénomène important, 29% de ceux qui travaillent sont à temps plein, et 19% à mi-temps au moins. Alors qu’il a été établi qu’au delà de 10/12 heures par semaine, le travail pénalisait sérieusement les études…

Peut-on apprécier le degré de politisation de la jeunesse scolarisée, aujourd’hui ?

La politisation – au sens de participation à la vie citoyenne – ne se limite pas à la participation électorale. Elle prend plusieurs autres formes : engagements associatifs, syndicaux, plus ponctuels dans des luttes et des actions. Ce qui est certain, c’est que les étudiants ont les caractéristiques de leur classe d’âge (or les jeunes votent moins) et celle de leur situation d’étudiants (or les diplômés votent plus). La plupart des enquêtes électorales s’intéressent aux jeunes en général, et – sauf exceptions – peu aux étudiants, alors qu’ils offrent des caractéristiques particulières. Tirer de la faible participation aux élections universitaires la conclusion d’une "dépolitisation", c’est aller vite en besogne. D’abord, la faible participation (autour de 10/15%) aux élections de leurs représentants dans les conseils n’est pas nouvelle : ce phénomène n’a connu d’exception qu’en 1969/1970, au moment de la mise en place de la Loi Faure, dans la foulée de mai-juin 1968. Ensuite, le pourcentage d’étudiants qui votent aux élections générales (présidentielles, législatives, municipales) est bien plus élevé. En réalité, l’université n’apparaît pas aux yeux de l’étudiant – qui n’est dans son université de passage que pour une courte durée – comme un lieu légitime de citoyenneté. D’où, également, le pourcentage très réduit de militants dans les organisations de représentation (syndicats, associations de filières), alors que l’investissement associatif des étudiants est important… hors de l’université ou sur des problématiques extra-universitaires (humanitaire, civique, etc.).

« Dans les périodes de mobilisation, ce sont les jeunes qui "manipulent" les partis et les organisations, qu’ils entraînent sur leur terrain »

La droite, comme le gouvernement, agite le spectre de la manipulation. Un grand classique...

Le lien avec les syndicats demeure un lien "utilitaire". On ne vote pas, mais on s’adresse en cas de besoin aux élus dans les conseils, quand il faut "y aller" – c’est-à-dire quand la mobilisation apparaît nécessaire pour obtenir ce que la routine institutionnelle n’offre plus –, ils "y vont" : en AG, en manif. Et à ce moment-là, se combinent la délégation de pouvoir traditionnelle et la prise de parole de toutes et tous les participants. C’est sous cet angle qu’il faut traiter la question de la "manipulation". Je remarque au passage qu’en règle générale, ceux qui la posent le font à propos des mouvements de jeunes… mais pas des mouvements de paysans, des taxis, etc. Comme si les jeunes étaient plus manipulables, et comme si dans d’autres luttes et secteurs sociaux, il n’y avait pas des forces, groupes ou appareils tentant de profiter des occasions de mobilisation. Or, avec justement un faible encadrement syndical ou politique, c’est dans ce secteur qu’il est le plus difficile de "manipuler" des mobilisations touchant des dizaines de milliers de jeunes.

Les mouvements étudiants tiennent à affirmer leur autonomie ?

Il suffit d’aller dans les assemblées générales, d’écouter les discussions, les échanges d’arguments, pour constater la capacité de ces étudiants à s’organiser (même si la forme peut parfois paraître folklorique), la méfiance vis-à-vis de la "récupération". Aujourd’hui, la thèse de la manipulation (sorte de complotisme) est devenue subtile : la droite au pouvoir accusait le PS, et le PS au pouvoir – relayé par la droite – semble maintenant accuser ses "frondeurs" de manipuler l’UNEF. Mais si l’on posait la question dans l’autre sens, au lieu de voir la main des "frondeurs" du PS dans l’UNEF, pourquoi ne pas voir la main de l’UNEF dans le PS tant l’UNEF a "produit", notamment avec sa "génération CPE", des militants, des responsables politiques, syndicaux, associatifs désireux de transformation sociale ? Plus globalement, ce sont en vérité dans ces périodes de mobilisation que les jeunes "manipulent" (au sens propre de prise en main d’un outil) les partis et les organisations, qu’ils entraînent sur leur terrain. Comme en 1986, où c’est la mobilisation qui a forcé le PS à demander le retrait du projet Devaquet, et pas l’inverse.

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  • le syndicalisme étudiant a produit quantité de responsables politiques et autres ( Dominique Wallon, Psdt de l’Unef en 1962, d’abord exclu du concours de l’ENA puis réintégré ) termine son parcours au PS et la TV (la Sept) via le PSU de 1959. La FNEF (préfigurant l’actuelle FNAGE)a été créée par l’UNR, (par Mme Devaux, Députée gaulliste) en 1961 pour faire pièce à l’UNEF, copiant la scission organisée de la CGT en 1948, lors de la création de FO.Hormis, Gaudez, Prsdt en 61(PSU, itou), les autres ont fait d’ honnêtes carrières d’ENARQUES. Presque tous issus de la méritocratie républicaine,(Alain de Singly, Psdt de l’Agdesep) ils ont fourni les cadres "naturels" de la social-démocratie" :
    1/ de l’armée "républicaine"(S/S lieutenants à Cherchell, en Algérie, Lionel Jospin par exemple)
    2/ de "l’armée civile" aux gouvernement(s), promo’ Voltaire incluse. Que les plus en vue de ceux qui en sont issus, (Cambadélis, le faux diplômé(s) comme Cahuzac, le faux chirurgien esthétique), affirment que les étudiants sont manipulés, est dans la logique de leur époque ! En 1959, il y avait en France 250.000 étudiants, contre 2Millions et demi aujourd’hui. Réveillez vous, mettez vos pendules à l’heure ! C’est trop tard ! Leur montre est en morceaux comme la social-démo’. Ils n’ont lu ni Bourdieu, ni la déclaration de l’OIT, Juillet 1944 : elle désignait les inégalités sociales comme responsable des guerres.

    youbka Le 18 mars à 11:52
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  • Tout à fait, les jeunes dès lors qu’ils ne sont plus des enfants (lycéens, étudiants et -un peu moins- jeunes travailleurs) sont, contrairement aux idées reçus, bien moins manipulables que les gens d’âges murs et surtout que les vieux !
    L’article parle des jeunes alors que les problèmes d’influences des esprits sont bien plus large. L’école est un bon milieu pour se préserver des influences car les connaissances sont fraîches. Il est possible de cultiver une certaines conscience de classe mais les dernières générations, très peu engagées et généralement non syndiqués n’en font rien ! Résultat : On en oublie très vite et avec les années comment reconnaître les plus grossières propagandes et autres sophismes diffusés massivement sur les mass-médias et finalement plus on est vieux plus on est con !

    Croa Le 18 mars à 12:22
       
    • " L’école est un bon milieu pour se préserver des influences car les connaissances sont fraîches." L’école serait un lieu neutre de transmission de connaissances au dessus de tout soupçon ? Elle n’ intéresserait aucunement les tenants du pouvoir et de l’idéologie dominante ? Jeune on serait donc immunisé contre les manipulations alors que plus on serait vieux plus on serait con ?
      Je crois que quel que soit ton age t’as loupé un truc de base.

      rené-Michel Le 18 mars à 18:18
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  • La manipulation est surtout du côté de l’ORTF car pour peu que l’on regarde un peu les "infos" on reste pétrifié devant le déluge de démonstrations des bienfaits de ce projet de loi. Et on ne parle pas du MEDEF qui lui est quasiment en état d’hystérie depuis que Hollande et Valls lui accordent tout sans discuter.

    choucroute Le 19 mars à 08:29
       
    • Tout à fait d’accord, sans oublier la TSF et Geneviève Tabouy !

      René-Michel Le 19 mars à 10:12
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  • Z, graves avec vos divisions mentales d’intellos sélectifs de la réalité. Pas, étonnant que laids gosses posent prob. Au pays des borgnes, laids aveugles sont rois. Malin veux résoudre des probs politiques que de magouilles sur magouilles alors que tout le monde n’est "capable" de regarder là Merde, que des autres sans jamais "rien" changer consciemment à soi, même et la cata continue en Pire. C’est l’égocentrisme quotidien de tous les "adultes" qui produit, ça. C’est ce que les "parents" enseignent l’air de "rien", aussi à l’école. Admettons une bonne Foi, pour toute que l’avenir de l’humanité n’est pas la pension ni la maladie d’Alzheimer des vieilles générations. En général c’est Là, qu’adulte goujat fait semblant de "rien" par intérêt, personnel bien silencieusement compris jusqu’à la prochaine cata à "oublier" dès le lendemain. Pour Lire 1 Papier, journalistique gonzo style entre confrères le minimum simplement se rendre sur le blog de là guenon, avec Linda sur word press because l’égocentrisme médiatique est à son comble sans jamais rien partager, ni permettre aucun lien vers une Autre, pensé Libre.

    Linda Mondry Le 19 mars à 11:00
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