photo Jean-Christophe Bardot
Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 6 février 2017

Robin Renucci : « Nous allons vivre une métamorphose »

Aiguiseur de conscience, Robin Renucci met en scène L’Avaleur de Jerry Sterner, un "conte cynique" et ludique sur la confrontation entre le vieux capitalisme et le nouveau. Il nous dit comment il a réinterprété la pièce et sa portée.

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Connu autant pour ses rôles sur le petit que sur le grand écran, Robin Renucci est aussi l’inlassable défenseur d’un théâtre et d’une culture qui rendraient les citoyens acteurs de leur pensée et de leur vie. Ainsi, le comédien et metteur en scène prolonge dans tous ses projets la nécessité de l’émancipation de l’individu. À la tête depuis 2011 des Tréteaux de France – le seul des trente-cinq centres dramatiques nationaux (institutions fer de lance de la décentralisation théâtrale) que compte le territoire français à être itinérant –, Robin Renucci met en scène Other People’s Money de l’Américain Jerry Sterner.

Dans cette pièce rebaptisée L’Avaleur, Franck Kafaim, prédateur travaillant à la City à Londres a des vues sur une entreprise familiale de câblages sise à Cherbourg. L’affrontement entre les deux visions du capitalisme, interprété par cinq énergiques comédiens (dont Renucci) est l’occasion au metteur en scène de dessiner une fable satirique, un conte à la stylisation cohérente. Rencontre avec Robin Renucci.

Comment avez-vous découvert ce texte ?

Le travail développé aux Tréteaux de France procède par thématiques. Le cycle que nous menons actuellement – en réalisant également des commandes d’écriture à des auteurs sur ce sujet – porte sur la valeur du travail, la production de la richesse, la dette, etc. Après avoir monté Le Faiseur d’Honoré de Balzac, je cherchais une pièce contemporaine qui parle de la désindustrialisation, et j’ai lu la pièce de Jerry Sterner. Ce qui m’intéressait, c’était d’aborder ce phénomène aujourd’hui, à partir de la financiarisation. Nous sommes nombreux à avoir été soucieux des propos du président de la République dénonçant cette financiarisation, mais tout cela est demeuré assez maigre du point de vue des actes. Cette question est souvent abordée à travers celle des actionnaires cherchant à augmenter leurs dividendes, et les conséquences sont aussi la délocalisation et la suppression de milliers d’emplois. Si les actionnaires sont parfois "gros", il y a des "petits". Cela concerne des milliers de citoyens parmi nous, qui ne s’occupent pas vraiment de ces questions, ou qui préfèrent parfois ne pas savoir. La pièce offrait une façon ludique et pédagogique d’aborder toutes ces questions.

« Cette pièce développe des sujets qui vont bousculer le spectateur. C’est un conte cynique, d’autant plus intéressant qu’il n’est pas manichéen. »

Qu’est-ce qui vous a décidé à le mettre en scène ?

J’y ai trouvé des éléments d’un bon théâtre. D’abord, la façon dont la pièce parle de toutes ces questions me semble très juste. Le véhicule du théâtre consiste à savoir à qui l’on parle. Il y a un moment où le public est pris à parti, comme si les spectateurs étaient les actionnaires de cette société, dans un rapport direct et d’adresse à l’autre très franc. Nous nous racontons une histoire, les yeux dans les yeux. Ensuite, L’Avaleur raconte aussi l’histoire d’une famille. À côté du récit collectif il y a le développement de la famille comme un endroit de conflits et de paroles. Au cours du travail d’adaptation, je me suis rendu compte que nous pouvions nous éloigner de cette tradition naturaliste et psychologisante du théâtre à l’américaine, pour partir vers un univers stylisé, avec une iconographie de bande-dessinée. Ce choix crée une distanciation et permet de construire du théâtre qui ne soit pas psychologisant comme le théâtre de télévision, de film ou de documentaire.

Choisir cette forme travaillant la satire permettrait de donner à entendre le texte ?

Victor Hugo a dit « la forme, c’est le fond qui monte à la surface ». Il fallait de la distanciation, pour que ce "fond" soit visible dans un rapport ludique, que ce soit un théâtre qui donne de la joie. Le théâtre n’est pas là pour juger, mais pour questionner et cette pièce développe des sujets qui vont bousculer le spectateur. C’est un conte cynique, d’autant plus intéressant qu’il n’est pas manichéen : à la fin, on ne sait plus qui défend le bon projet. Ce qui se joue, c’est l’affrontement de deux systèmes de valeurs, le grand capitalisme à long terme, d’investissement ; et le capitalisme à court terme, pulsionnel, de financiarisation – celui dans lequel nous sommes. Ces systèmes de valeurs sont des choix de sociétés, ils relèvent de décisions politiques. Par ailleurs, il y a une ambiguïté relative chez Franck Kafaim, cet "avaleur" qui incarne le marché a une forme de séduction – mais tout comme il faut bien que Donald Trump ait eu une force de séduction pour avoir été élu. Et comme Trump aujourd’hui, c’est Kafaim qui gagne. Cette ambiguïté est intéressante, elle rappelle que nous sommes aussi tous responsables, au fond nous cédons tous un peu au marché à des endroits de nos vies. Mais la pièce ne donne pas de leçons, elle donne à voir tout cela.

« L’Avaleur nous parle de nos sociétés de consommation, des médias, des marchés ; où l’on consomme notre surproduction, où l’on fait du gras avec du gras. »

Pourquoi avoir changé l’intitulé de la pièce en L’Avaleur ?

L’Avaleur après Le Faiseur crée un écho et inscrit la pièce dans son cycle. Je ne monte pas ce texte pour faire du buzz sur un sujet, c’est un thème que nous creusons avec toute l’équipe des Tréteaux de France. Et puis, dans "l’avaleur", on entend tout : cela renvoie au personnage de Franck Kafaim, qui est un ogre, et qui physiquement avale, se goinfre ; mais il y a aussi la polysémie de la valeur : valeur travail, valeur de l’argent, systèmes de valeurs, etc.

Du Faiseur à L’Avaleur, qu’est-ce qui a changé ?

La pièce de Balzac se situe aux alentours de 1830, et l’on passe de l’or qui était la valeur concrète, matérielle, à la volatilité de l’argent, avec la bourse qui arrive. Le billet papier se met à avoir une autre valeur, reproductible et le faiseur fait de l’argent avec du vent, il génère du profit en concevant des pyramides à la Bernard Madoff. Franck Kafaim, lui, ne sait pas pourquoi il désire l’argent – ce qui est un symptôme propre à nos sociétés. Il n’en a pas besoin, tout comme nous n’avons pas besoin de consommer autant, toujours plus. Comme il le confie dans la pièce, c’est un jeu, et il s’agit de gagner. "Gagner plus", le président Nicolas Sarkozy l’a dit lui-même ... L’Avaleur nous parle vraiment de nos sociétés de consommation, des médias, des marchés ; où l’on consomme notre surproduction, où l’on fait du gras avec du gras.

« Annoncer publiquement que je voterais pour un candidat me semblerait contre-productif. Cela n’a aucune valeur. »

L’Avaleur s’inscrit dans votre « recherche sur la théâtralité du travail ». Le théâtre pourrait aider à mener une réflexion sur le travail ?

Le théâtre peut nous conscientiser et nous questionner sur le monde vers lequel nous allons. Nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle société, nous allons vivre une métamorphose. C’est ce que nous sommes en train de vivre politiquement : certains parlent de revenu universel. Cela peut sembler une abstraction de déconnecter le salariat de la survivance pour une société où tout est basé sur le salariat et le travail depuis deux siècles. Et puis il y a cette nouvelle "imprimerie" constituée par l’informatique, les nouvelles technologies, qui vont accentuer la robotisation, et privatiser les savoir-faire et la matière. Quel temps libre sera destiné à l’homme ? Qu’en fera-t-il : cela sera-t-il un temps de savoir et d’émancipation, ou encore un temps d’aliénation ? Cette question est politique et contient en elle-même la problématique de l’argent, de la production de la richesse et de sa répartition… Le théâtre est là pour nous permettre de réfléchir à cela. En tant que directeur d’un centre dramatique national, je suis très attentif aux enjeux d’émancipation, d’éducation populaire, ce sont des questions politiques qui m’animent.

Envisagez-vous de soutenir un candidat pour les présidentielles qui arrivent ?

Absolument pas. Entre les trop peu engagés dans ces questions et les surengagés souvent superficiels, j’ai toujours eu cette règle claire de ne pas m’impliquer de cette façon. Suivre l’avis d’une personne pour sa notoriété, c’est se priver de la réflexion nécessaire. Or, le vrai questionnement c’est l’émancipation de chacun, il faut aiguiser les outils de la conscientisation, de l’esprit critique, du discernement. Ce travail auquel je crois, je le mène au quotidien : en tant que directeur d’un centre dramatique national, en tant qu’enseignant au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, ou en tant que président de l’ARIA [1]. Annoncer publiquement que je voterais pour un candidat me semblerait contre-productif. Cela n’a aucune valeur et ne laisse pas à l’autre la possibilité de prendre ses initiatives. Je veux créer, au contraire, de la pensée politique. Pour cela, je viens jouer à la Maison des Métallos, en période électorale, ce spectacle et je dis aux gens « venez voir, et venez réfléchir ».

L’Avaleur, de Jerry Sterner, mise en scène Robin Renucci. Maison des métallos, 94, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris.
01 47 00 25 20.

En tournée en France : Les Ulis (91), Rungis (94), Soissons (02), Pantin (93), Rethel (08), Douchy-les-Mines (59), Vesoul (70), Vergeze (30), Villefranche-sur-Saône (69), Pamiers (09), Neuilly-sur-Seine (92), Val-de-Reuil (27), Villeurbanne (69).
Toutes les infos de tournée.

Notes

[1Association organisant notamment des rencontres internationales de théâtre en Corse, et des formations qui en réunissant des éducateurs, des enseignants, des amateurs et des professionnels travaille au décloisonnement.

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