photo cc Charlotte Henard
Accueil > Société | Entretien par Caroline Châtelet | 1er avril 2016

Samuel Churin : « Manuel Valls a menti, les intermittents ne sont pas "sauvés" »

En marge de la loi travail, mais au cœur du problème, le gouvernement, le Medef et la CFDT s’attaquent une nouvelle fois au régime des intermittents – un modèle de flexisécurité qu’il ne faudrait surtout pas étendre. Entretien avec le porte-parole de la CIP-Idf.

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Alors que le secteur culturel subit une précarisation et une paupérisation sans précédent (subventions en berne, fermetures de théâtre, disparitions de festivals, etc.), les intermittents du spectacle subissent une nouvelle attaque à l’encontre de leur régime spécifique d’indemnisation. Et appellent, lundi, à des rassemblements dans toute la France (Paris, Amiens, Dijon, Limoges, Bordeaux, Lyon, Lille, Avignon, Nice, Montpellier, Strasbourg). Rencontre avec Samuel Churin, comédien et porte-parole de la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France.

Regards. En 2014, les intermittents du spectacle se sont opposés à l’agrément par le gouvernement de la nouvelle convention Unedic, qui fragilisait les conditions d’exercice de leur métier et mettait à mal leur régime spécifique d’indemnisation. Que s’est-il passé depuis ?

Samuel Churin. À la suite de ce conflit, le premier ministre Manuel Valls a annoncé la prise en charge par le gouvernement du différé d’indemnisation. Il a également décidé de réunir des tables de concertation avec les partenaires sociaux, les représentants des intermittents et du secteur culturel et les services de l’État. Celles-ci ont abouti à la prétendue "sanctuarisation" des annexes 8 et 10, via leur inscription dans la loi Rebsamen sur le dialogue social. En fait, il n’en est rien. De plus, il est établi que les négociations concernant ces annexes ne se passeront plus entre confédérations, comme tel est le cas dans le cadre des conventions d’assurance-chômage – soit entre les trois syndicats patronaux (Medef, CGPME et UPA) et les cinq confédérations de salariés (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT et CGT-FO). Dorénavant, elles auront lieu à l’échelle dite professionnelle, soit entre les organisations des employeurs (la Fesac, Fédération des entreprises du spectacle vivant, de la musique, de l’audiovisuel et du cinéma, qui est l’unique négociateur côté patronal) et des salariés du spectacle.

« Exiger de nous 400 millions d’économies à terme revient à demander à 3,5% des chômeurs de réaliser 50% des économies générales ! »

N’est-il pas positif que les négociations aient lieu au sein de cette branche, entre des interlocuteurs ayant une meilleure connaissance des spécificités de ces métiers ?

Ce fonctionnement pourrait sembler positif, sauf qu’il se révèle limité par une double contrainte. Il a en effet été également inscrit dans la loi que ces négociations se feront selon un cadrage budgétaire fixé par le Medef, et devront respecter le cadre général de l’assurance chômage. Cela signifie que le Medef peut retoquer n’importe quel accord validé au sein des branches du spectacle, en décrétant qu’il n’est pas compatible avec le cadre général de l’assurance chômage. Évoquer le "cadre général" est pervers : cela revient à nier les particularités d’un secteur professionnel, la nécessité de règles spécifiques d’indemnisation et l’existence même des annexes 8 et 10. En somme, seul l’intitulé des annexes est sanctuarisé, les annexes, elles, pourront être intégralement vidées de leur substance.

C’est la raison pour laquelle vous demandez "d’encadrer le cadrage" ?

Lors des discussions sur la loi Rebsamen, la Coordination des intermittents et précaires a tout fait pour tenter de retirer cette phrase – avec des demandes d’amendement, votées au Sénat et par deux fois retoquées avec un avis négatif du gouvernement – mais également pour tenter "d’encadrer le cadrage". Cet encadrement aurait permis que les économies demandées soient proportionnelles à ce que représentent les intermittents du spectacle. Car l’absence de cadre à ce cadrage budgétaire est risqué : le Medef peut en effet aisément placer la barre des négociations très haut, et rendre de fait tout accord au sein du secteur impossible. Or la loi prévoit qu’en cas d’absence d’accord au sein du secteur, la négociation revienne au final aux confédérations ...

Que s’est-il passé le 24 mars dernier ?

Ce jour-là, les partenaires sociaux, réunis pour une nouvelle séance de négociation Unedic, ont remis au gouvernement la lettre de cadrage. Cette lettre qui encadre les négociations possibles sur les règles spécifiques des annexes 8 et 10 impose un objectif d’économies de 185 millions d’euros par an. À l’horizon 2020, les dépenses liées à l’indemnisation des intermittents du spectacle devront diminuer pour ne pas dépasser trois euros d’allocations versées pour un euro de contribution (contre 4,10 euros versés aujourd’hui pour un euro). Cela représentera 400 millions d’euros d’économies d’ici à 2020.

« Depuis le début, la réforme est idéologique. Le Medef et la CFDT veulent la flexibilité sans la sécurité : ils ne souhaitent absolument pas que ce modèle fasse tâche d’huile »

Ce volume d’économies semble hors de proportion avec le poids des intermittents…

Les intermittents, au nombre de 110.000, représentent moins de 4% des chômeurs indemnisés. À partir du moment où l’on exige de notre secteur des économies, il faut que celles-ci soient proportionnelles à ce que nous représentons. Par ailleurs, le gouvernement demande un total de 800 millions d’euros d’économies de manière générale sur l’assurance chômage – ce qui est véritablement scandaleux lorsqu’on sait que six chômeurs sur dix ne sont pas indemnisés. Exiger de nous 185 millions, puis à terme 400 millions, revient à demander à des personnes représentant 3,5% des chômeurs 23% puis 50% des économies générales ! Voilà pourquoi la CIP-Idf souhaitait "cadrer le cadrage"…

La sanctuarisation relèverait ainsi d’une véritable stratégie d’endormissement du conflit…

Communiquer sur le sauvetage des intermittents par la sanctuarisation des annexes 8 et 10 permet au gouvernement de masquer ce qui est en train de se passer : Manuel Valls a menti, l’inscription dans la loi ne protège rien, les intermittents ne sont pas « sauvés », les annexes 8 et 10 non plus. Le Medef et la CFDT peuvent continuer à détruire de l’intérieur les particularités de ces annexes, tout comme cela a été fait avec l’annexe 4 concernant le travail intérimaire.

Alors que les intermittents représentent une si faible part des chômeurs, et que plusieurs rapports prouvent que l’argument les accusant du déficit de l’Unedic est fallacieux, pourquoi cet acharnement ?

On nous parle d’économies, mais depuis le début, la réforme est idéologique. Le but est de laminer le dernier régime spécifique d’assurance-chômage adapté aux contrats courts, qui assurait une flexisécurité. Le Medef et la CFDT veulent la flexibilité sans la sécurité et ils ne souhaitent absolument pas que ce modèle fasse tâche d’huile. Ce régime n’a pas une origine culturelle : il a été créé pour couvrir les contrats courts pour des catégories de métiers fondés sur la discontinuité du travail, sa raison d’être n’est pas culturelle. La CIP-Idf a été la première à le dire il y a treize ans, mais on voit désormais différents économistes (Daniel Cohen, Bernard Stiegler, etc.) évoquer la création d’un régime intermittent pour tout le monde. Avec un volume d’emploi et une multiplication des contrats courts, ce régime spécifique assure une sécurité au travailleur, tout en épousant les particularités de la flexibilité.

« Si nous ne nous mobilisons pas, les dégâts vont être énormes pour tout le secteur culturel. »

Quelles sont les possibilités d’action pour contrer ce cadrage ?

Elles sont multiples. Les organisations négociant au sein du secteur peuvent décider de ne pas tenir compte de la lettre de cadrage et établir un accord en dehors de ce document. Il y aurait un poids politique à proposer un tel accord. D’autant plus que Manuel Valls a déclaré lors du festival d’Avignon 2015 qu’aucune économie supplémentaire ne serait demandée aux intermittents. La ministre du Travail donnant l’agrément, charge à Myriam El Khomri d’imposer ce qu’elle a envie d’imposer.

Comment se pose l’autre problème épineux du différé d’indemnisation ?

En 2014, Manuel Valls avait annoncé la prise en charge par le gouvernement de ce différé d’indemnisation. Cette prise en charge devait être éphémère et cesser à la nouvelle négociation. Or là, le Medef et la CFDT proposent que l’État continue de contribuer au financement de l’assurance chômage de l’intermittence. Le problème est que cela marque le début d’une caisse autonome, et la sortie des intermittents du spectacle de la solidarité interprofessionnelle. Cela isole les intermittents, c’est extrêmement dangereux. Les intermittents n’ont aujourd’hui qu’une seule solution : mettre la pression par tous les moyens possibles sur le gouvernement et les partenaires sociaux signataires. Avec des budgets en baisse, c’est compliqué, mais si nous ne nous mobilisons pas, les dégâts vont être énormes pour tout le secteur culturel.

La nouvelle ministre de la culture, Audrey Azoulay, s’est-elle exprimée sur tous ces points ?

Non et c’est une première pour nous. Nous n’étions pas d’accord avec Fleur Pellerin, mais elle se positionnait. Idem pour Aurélie Filippetti. Là, c’est incroyable : il n’y a aucune communication de la ministre à ce sujet. Rien.

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  • Tout ceci, dans un rapport de force qui change vite.
    Lire notamment "Le mouvement se construit, ce n’est qu’un début…" par Jacques Chastaing
    http://wp.me/p5oNrG-lDL

    Norton Le 2 avril à 04:33
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  • bon, j’ai pas tout compris mais je vais relire et m’informer plus en détail... par contre où voyez vous la solidarité interprofessionnelle avec les fonctionnaires, par exemple !!!

    domi Le 2 avril à 17:49
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  • L’intermittence avec sa cotisation qui permet d’avoir un salaire quand on ne touche plus de cachets et qu’on travaille comme des dingues pendant des semaines en répétitions c’est indispensable.
    J’ai été intermittent dans la musique et je sais par contre que pendant les années 80/ 90 c’était vraiment « chacun pour sa gueule » dans le milieu.
    J’espère que ça a changé c’est très important comme combat !

    Arnaud Le 5 avril à 09:33
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  • Je trouve que les intermittents ont de la chance : à 50 ils réussissent à faire parler d’eux ...( parfois des milliers sont ingnorés). Une chose quand même me gêne, comme se fait-il alors qu’ils sont très nombreux qu’à Odéon la majorité à les soutenir n’était pas des intermittents mais "Nuit debout" et " étudiants" ? J’aimerais bien qu’ils puissent se préoccuper avec autant d’ardeur des autres combats pour le bien commun comme bp l’ont fait pour eux. Stop au corporatisme ... Ils ont quand même la chance d’être plus écoutés que les personnels hospitaliers c évident et autres ..., sans doute parce que nos dirigeants ont souvent des amis intermittents ( voire compagne etc ...) ? Vivement une réelle convergence de luttes et bon vent aux intermittents. Ce texte est abusif mais n’a pas tout faux même s’il provient du Fig : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/04/25/31003-20160425ARTFIG00264-nuit-debout-la-tartufferie-des-intermittents.php

    Sylvie Le 27 avril à 21:05
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