Accueil > Idées | Entretien par Gildas Le Dem | 4 décembre 2014

Sandra Laugier : « Renouer avec la désobéissance civile de masse »

Avec le sociologue Albert Ogien, la philosophe Sandra Laugier revient dans Le Principe démocratie sur l’idée de démocratie « sauvage » ou de démocratie comme « forme de vie » – idée dont nous peinerions encore à reconnaître les formes et les contours.

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Malgré les événements, les mobilisations, les occupations de place qui ont marqué l’année 2011, nous ne saurions toujours pas penser la démocratie dans ses pratiques les plus radicales. Entretien et mise au point.

Regards. Pourquoi penser la démocratie comme « forme de vie », et écarter la question de la gouvernementalité ?

Sandra Laugier. Albert Ogien et moi nous sommes moins posé la question de la gouvernance – voire de la gouvernementalité – que celle de la démocratie comme « forme de vie ». Il ne s’agissait pas pour nous de nous opposer aux analyses de Foucault, qui est très présent dans notre approche, mais de nous interroger sur le sens immanent des pratiques de contestation et de résistance à l’œuvre qui ont vu le jour place Tahir, lors de l’émergence d’Occupy Wall Street, au Japon après Fukushima, etc, et de la revendication de la "démocratie" qui, partout, lui a été structurellement associée. Il y a là quelque chose de nouveau : une exigence de "démocratie" pensée moins comme forme de gouvernement, ou même comme idée, idéal institutionnel. Il s’est agi, dans toutes ces mobilisations, de mettre en œuvre la démocratie comme « forme de vie », pour reprendre l’expression de Wittgenstein. C’est une toute autre manière de penser et pratiquer la politique [1].

« Ne pas se donner de chef, de porte-parole, de délégation. Récuser le principe du vote à la majorité »

Comment intégrer les conséquences de cette nouvelle exigence démocratique ?

On peut, en partant de l’exemple de ce qui s’est passé place Tahir et ailleurs, penser la communauté politique sur le modèle d’une communauté de langage, de conversation, mais qui n’implique pas un consensus, sur le modèle d’une "forme de vie" qui suppose un accord pour partager une expérience, mais aussi des désaccords, du dissensus. La théorie critique s’est concentrée sur la question de la légitimité des institutions ; mais elle doit aussi s’interroger sur la question des "voix" dissidentes, sur la manière de se réapproprier sa "voix" (en un sens qui n’est évidemment pas électoral), c’est-à-dire la voix qui s’élève contre l’ordre établi. La démocratie devrait s’inventer dans la conjugaison de voix dissidentes et singulières, sans en supprimer l’irréductible pluralité. Cela n’est possible qu’à la condition de ne pas se donner de chef, de porte-parole, de délégation ; de récuser, également, le principe du vote à la majorité ; d’élargir concrètement le sens de la liberté et de l’égalité de chaque voix. C’est cette demande qui nous semble avoir été réalisée lors du mouvement d’occupation des places qui a marqué l’année 2011. La démocratie que nous appelons « réelle » ou « sauvage » est bien advenue, ici, maintenant, lors de l’occupation des places.

Une démocratie sauvage reposerait donc la question des formes d’organisation militantes ?

Avec Albert Ogien, je m’intéresse évidemment à ce que peut écrire quelqu’un comme Alain Badiou, qui est fort, et l’œuvre de Jacques Rancière nous a beaucoup stimulés. Mais nous contestons que les modalités d’organisation de la contestation doivent être soumises à une discipline en vue d’une fin stratégique. Nous croyons au contraire à la vertu de leur caractère immédiat et sauvage, et surtout pluraliste ; nous récusons toute hiérarchisation des luttes. Promouvoir une égalité radicale suppose aussi, suppose surtout de mettre en œuvre une forme d’égalité des modalités de fonctionnement des groupes contestataires – une égalité dans la manière dont un groupe se met en scène. Un groupe démocratique doit fonctionner sur le modèle de ce qu’il réclame, proclame, la mise en œuvre de l’égalité doit fonctionner de façon égalitaire. Sans quoi un groupe encourt toujours le risque de voir son organisation préemptée par des figures intellectuelles et politiques qui, pour être charismatiques, n’en restent pas moins, le plus souvent, autoritaires (et qui, le plus souvent aussi, reconduisent des valeurs de virilité, excluant, comme on sait, les femmes, les minorités sexuelles).

« Toute révolution est aussi symbolique, a nécessairement des implications, des dimensions éthiques et esthétiques »

Qu’impliquent ces nouvelles formes d’organisation politique ?

Elles induisent l’idée que chacun a la même compétence politique – d’autant plus s’il est spécifiquement concerné par une question qui travaille sa vie quotidienne, ordinaire. En ce sens, nous nous réclamons du pragmatisme de Dewey, qui exige que "l’enquête" démocratique, ce que nous appellerions aujourd’hui l’expertise citoyenne, ne relève pas d’une compétence scientifique réservée, d’un privilège épistémologique. On l’a bien vu lors de la révolution symbolique qu’a réalisée Act-Up, en mettant en question le rapport médecin/patient. Nous ne cherchons pas pour autant à mettre en cause l’importance de la "scientificité" et du "savoir", de l’implication des intellectuels dans les luttes. Nous critiquons d’ailleurs moins Bourdieu qu’un certain héritage du bourdieusisme, replié sur un savoir institutionnel. Et il est évident que lorsque nous plaidons pour la réhabilitation d’une forme de "romantisme politique", nous sommes pas loin de penser, comme Bourdieu en fait, que toute révolution est aussi symbolique, a nécessairement des implications, des dimensions éthiques et esthétiques. On le voit aujourd’hui encore dans les luttes environnementales, qui n’apparaîtront marginales et idéalistes, dans leur forme et leur demande (le souci de la Terre comme "bien commun"), qu’aux professionnels de la politique qui négligent les enjeux globaux de justice.

Justement, la question de la violence est aujourd’hui brûlante…

La question de la non-violence, de la désobéissance civile voire de l’insurrection pacifique, que nous avions déjà abordée dans notre précédent ouvrage, est évidemment redoutable [2]. Lorsque celle-ci se heurte à une violence d’État redoublée, dans un contexte social fortement répressif comme celui que nous connaissons aujourd’hui, les formes d’action non-violentes risquent d’apparaître à certain comme des formes de résignation. Il est évident que la force de la non-violence est aussi sa limite : si elle met en scène et en exergue la violence d’État, elle ne saurait être autre chose qu’une forme de théâtralisation de la vulnérabilité des acteurs de la contestation (lorsqu’ils se laissent enchaîner, capturer et entraîner par les forces de maintien de l’ordre). C’est cette vulnérabilité qui fait à la fois sa vertu et sa limite ; cette difficulté ne peut être levée, à mon sens, que par le nombre, l’action de masse comme on l’a vu sur les différentes places, sans quoi de petits groupes restent évidemment impuissants face à la violence policière.

« Cette idée de démocratie sauvage a pris son départ dans un monde global »

À quelle modalités de résistance ou de mobilisation faut-il alors recourir ?

Il importe de renouer avec cette tradition de la désobéissance civile de masse qui nous vient des États-Unis, et dont l’histoire est encore ignorée et mal connue en France. Tradition politique et intellectuelle d’une "autre Amérique", celle de Thoreau, Emerson, aujourd’hui de Stanley Cavell, qui a donné lieu au mouvement des droits civiques afro-américain, aux mobilisations massives contre la guerre du Vietnam, à un mouvement étudiant américain qui fut autrement puissant et réprimé que le "Mai 68" français [3]. Nous avons encore du mal à en reconnaître les formes et les contours car, pour nous Européens, c’est évidemment une tradition qui ne vient de nulle part, reste hétérogène, par exemple, à l’héritage intellectuel de Marx ou de Foucault. Pour revenir à l’actualité immédiate, la mort de Rémi Fraisse à Sivens, on ne peut évidemment que se ranger du côté des victimes de la violence d’État, et dénoncer un pouvoir a minima coupable de cécité et d’indifférence (au sens d’absence de care) répugnantes. Et s’étonner de la perception différentielle de la violence, quand la violence d’État est incomparablement plus puissante, impitoyable, et ceux qui y résistent, vulnérables. C’était déjà le cas, malheureusement, lorsque l’État s’en est pris aux Roms.

Mais la démocratie, aussi impérative soit-elle comme horizon, n’est-elle pas, selon le mot de Derrida, destinée à toujours être « ajournée » ?

Je ne le crois pas. Il est évident que tout mouvement s’inscrit dans un horizon, qui en effet un horizon de « perfectibilité » comme le reconnaissait lui-même Derrida. Seulement, le pragmatisme veut que cet horizon fasse l’objet d’une pratique immédiate ; lorsque les manifestants sur les places proclamaient « Dégage ! », « Démocratie réelle », ils exprimaient cette exigence d’immédiateté, cette exigence de perfectibilité immédiate qui, selon Emerson, voulait que l’avenir soit réalisé à présent, ici et maintenant. Enfin, cette exigence d’immédiateté est relativement hétérogène à l’idée européenne de démocratie comme institution, avec des consultations et discussions publiques. Elle n’est pas seulement le fait de nouvelles techniques de communication globale (comme Internet), mais elle témoigne d’une exigence de démocratie dans un monde global. Cette idée de démocratie sauvage a pris son départ dans un monde global, et spécialement dans le monde arabe : elle récuse donc l’idée d’une démocratie comme idée spécifiquement européenne, d’une culture politique dominante et exemplaire.

Le principe démocratie - Enquête sur les nouvelles formes du politique, d’Albert Ogien et Sandra Laugier. La Découverte 2014, 21 euros.

Notes

[1Une autre pensée politique américaine : la démocratie radicale, de R. W. Emerson à S. Cavell, de Sandra Laugier, Michel Houdiard.

[2Pourquoi désobéir en démocratie ? Avec Albert Ogien, La Découverte.

[3Sur ce point, on pourra relire le très beau roman de Thomas Pynchon, Vineland, Point-Seuil, qui revient sur les mobilisations de "l’autre Amérique" dans le contexte des années 60, et aborde, entre autres, la question de la non-violence.

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  • Classer au rayon branlette ( onanisme, pardon.).

    Fulgence Le 6 décembre 2014 à 18:13
  •  
  • Cher Fulgence,

    Onanisme, dites-vous. Je vous invite à regarder les photos ou vidéos des affrontements qui se déroulent actuellement à Berkeley :

    http://www.insidebayarea.com/breaking-news/ci_27095696/berkeley-hundreds-marching-monday-night-protest-police-killings

    Mouvement intellectuel, et activement combattif quoique pacifique ? Certainement.

    Onanisme ? Certainement pas. Je parlerais plutôt de responsabilité, et de courage intellectuel, personnel et collectif.

    D’un courage physique aussi, d’une résistance aux mains nues comme le montrent ces photos, et qui exige, surtout, plus de cran que de se cramponner et rester rivé à son clavier.

    Que de laisser ses mains courir sur un clavier pour, au total, se faire plaisir à peu de frais, et ne laisser que la trace, furtive, d’un commentaire anonyme et lapidaire.

    #berkeleyprotests #blacklivesmatter

    Cordialement,
    Gildas Le Dem.

    Gildas Le Dem Le 9 décembre 2014 à 10:30
  •  
  • Je ne parlais pas des luttes anti libéralisme que je soutiens quelle que soit leur forme et ceux qui agissent où que ce soit, je parlais du discours germanopratin de cet article au même titre que des fumisteries de Chouard et autres gourous associés qui fleurissent sur la toile.

    Fulgence Le 9 décembre 2014 à 23:27
       
    • Cher Fulgence,

      Non je ne crois pas que le travail de Sandra Laugier soit, comme vous dites, "germano-pratin". Je n’évoquerai pas de son mode de vie, elle la seule à pouvoir en parler légitimement. Mais il me semble qu’il est celui d’un professeur ordinaire, et qui fréquente tout, sauf les cafés, et autres lieux de mondanité parisienne que vous avez en tête.

      Et justement, son travail consiste à décentrer notre regard : relisez ou lisez la fin de l’entretien, il consiste à penser une idée de la démocratie qui ne soit plus strictement européenne, ni même occidentale ... Alors germano-pratine ;)

      Enfin, pour ce qui est des "gourous", relisez précisément ce passage de l’entretien :
      "Un groupe démocratique doit fonctionner sur le modèle de ce qu’il réclame, proclame, la mise en œuvre de l’égalité doit fonctionner de façon égalitaire. Sans quoi un groupe encourt toujours le risque de voir son organisation préemptée par des figures intellectuelles et politiques qui, pour être charismatiques, n’en restent pas moins, le plus souvent, autoritaires (et qui, le plus souvent aussi, reconduisent des valeurs de virilité, excluant, comme on sait, les femmes, les minorités sexuelles)."

      Cordialement ;
      Gildas Le Dem

      Gildas Le Dem Le 14 décembre 2014 à 04:41
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