Bénédicte Ngobell
Accueil > Culture | Entretien par Gildas Le Dem | 10 avril 2015

Sarah Moon : « La photographie, une thérapeutique du regard »

La galerie Fait & Cause présente à Paris les premiers travaux de l’atelier "100 voix !". Des photos stupéfiantes, magnifiques, prises par des femmes en situation d’exclusion, dont Sarah Moon, avec José Chidlovsky, a dirigé les travaux.

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Si Sarah Moon (sans doute la plus grande photographe française), a accepté de s’exprimer pour Regards, c’était non pour parler d’elle, mais de son travail avec des femmes exposées à la précarité et l’expérience de la rue. Retour, donc, avec Sarah Moon, sur le parcours de ces femmes que la société invisibilise, et qui retrouvent une identité, une dignité à travers la photographie.

Regards. Dans quel cadre associatif travaillez vous avec ces femmes ? Qui sont-elles ?

Sarah Moon. En fait, il y a plusieurs associations, dont Le Relais et Cœurs de femmes, et une association générique, Aurore, à l’intérieur de laquelle José Chidlovsky a crée cette association qui s’appelle 100 Voix !, et à laquelle il m’a demandé de m’associer. Ces ateliers de photographie représentent, pour ces femmes qui ont connu l’expérience de la rue, qui ont été bafouées et exclues, une quête d’identité à travers l’image. Olympus leur donne des appareils, qu’elles ont toujours à leur disposition où qu’elles aillent. Tous les lundis et samedis matins, nous leur apprenons comment s’en servir. Et chacune accumule alors un carnet de photos que nous avons baptisés "Carnets de route", avec leur voix et leur vision propre. Leur confiance en elles ne revient, bien sûr, que progressivement. D’où l’importance de la régularité, d’être là, au rendez-vous pour des femmes dont les vies ont souvent été marquées par des allers et retours permanents, des parcours erratiques et déstabilisants, qu’elles aient connu la violence conjugale, la condition de migrante, la maladie ou la toxicomanie… On ne peut pas les décevoir une fois de plus, c’est pour elles un moment de vie et de recommencement, de réélaboration de soi.

« Chacune est un cas particulier, chacune a sa voix singulière »

Comment dialoguez-vous avec elles ? Et peut-être, qu’apprenez vous d’elles ?

Je leur dis d’abord que la photographie est un langage. Je le crois, profondément. Je leur cite souvent l’expression d’Eugène Smith : « La photographie est une petite voix. » Une voix qui, aussi fragile soit-elle, finit par affleurer au fil de l’élaboration de ces récits de vie. Moi-même, cette expérience avec ces femmes m’apprend beaucoup sur la tentation de "faire beau" en photographie. Alors que l’intention esthétique n’a aucun intérêt, si elle n’exprime rien. Ce qui importe d’abord, c’est de voir. Et de voir non pas seulement les choses, mais les choses dans les choses, ce qui se passe et arrive derrière les choses, selon un point de vue déterminé et situé. Il y a tant de manières de voir et de s‘exprimer. Cartier-Bresson disait très bien que la photographie, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. Mais il faut d’abord y mettre l’œil et le cœur : ce que ces femmes font à merveille et comprennent très bien, souvent mieux que des photographes "professionnels". Ce qui n’exclut pas un travail de composition, au contraire. Il arrive évidemment qu’il y ait des photos ratées. Mais comme pour tous, et d’abord pour moi (elle sourit). Nous travaillons ensuite sur les sélections, les tirages, les légendes, mais il ne s’agit, en aucun cas, de fixer un programme de travail.

Le travail de ces femmes est donc toujours singulier ?

À l’atelier, on leur dit de photographier autant ce qu’elles aiment, que ce qui les dérange, les trouble ou les intéresse, sans qu’il y ait de limite prescrite au regard. Je pense par exemple aux photos d’une de ces femmes, Nadège, qui montre de la nourriture prise en gros plan. Prises séparément, ces photos présentent quelque chose qui est évidemment tout sauf "beau", mais réunies, leur ensemble évoque un bouquet de couleurs, que cette femme a néanmoins tenu, avec nous, à intituler "Overdose"… Cette composition est extraordinaire et implacable, les deux à la fois. Lorsque, la première fois, Nadège nous a montré ces photos, j’ai ri et je me suis exclamée : « Ah bah dis donc ! » C’est que ce choix était évidemment tout sauf un hasard. "Cœur de femmes" n’est pas, à proprement parler, autogérée : il y a des assistantes, des ateliers d’écriture, de photographie, mais ce sont ces femmes qui, en revanche, font la cuisine à tour de rôle. Et parmi elles, c’était bien sûr Nadège qui faisait la cuisine à ce moment là. Chacune est donc un cas particulier, chacune a sa voix singulière, et photographie ce qu’elle veut, quand elle veut et quand elle le peut. Car ces femmes ont évidemment plein de choses à faire par ailleurs, vivent dans l’urgence et la précarité.

« Toujours, au début, un autoportrait »

D’une certaine manière, ces photos sont donc toujours des autoportraits ?

Je pense en effet à cette femme, Sakina, qui n’aurait jamais cru pouvoir réaliser un carnet. Mais qui, une fois le carnet réalisé, n’a pas voulu aller plus loin et a déclaré : « C’est mon trésor. » J’ai adoré qu’elle dise ça. Depuis, elle a raconté qu’elle ne cessait de montrer ce carnet à tous ses thérapeutes, de le lire et le relire pour elle-même. Elle a vraiment, oui, accouché d’elle-même, en tout cas d’une vision d’elle-même. Je leur demande toujours, au début, un autoportrait. Une de ces femmes, Marie, dont je suis encore le parcours, était réticente. Marie allait en train de Paris à Dijon voir sa fille et son beau-fils ; elle était ingénieur en Ukraine, elle a connu Tchernobyl. Elle a évidemment eu une vie compliquée et s’est retrouvée à la rue. Ses photos de train, que nous avions intitulé "Allers-retours", étaient de magnifiques natures mortes. Devant sa réticence à se photographier elle-même, je lui ai donc suggéré de photographier son ombre. La première photo de son ombre était incroyable, et depuis elle la photographie partout où elle se présente : sur les arbres, dans les reflets, sur les murs, etc. Au début, elle m’a dit : « Vous m’avez enlevé mon ombre ! » Je lui ai répondu : « Non, je ne t’ai pas enlevé ton ombre ; maintenant elle te précède, avant elle t’étouffait, maintenant elle t’entraîne, c’est quand même beaucoup mieux ! » (elle rit).

Ces photos impliquent donc un travail avec, et sur l’inconscient ?

Il y a évidemment toute la force de l’inconscient dans ces photos. Je dis toujours à ces femmes que la photo est un écho entre le monde et soi. Je pense à cette photo de Bahia intitulée "Ma douleur", qui représente une femme éplorée et accoudée à une barrière. Il y a là la part du hasard photographique bien sûr, être là au bon moment et au bon endroit. Mais également celle de l’identification, de la projection, où sa propre souffrance se voit redoublée devant la souffrance des autres. C’est en ce sens que la photographie est un langage, une manière d’exorciser et de voir ce qu’on voit et que, sans la photo, on ne verrait pas. Les mots, les légendes, les récits, ne peuvent venir qu’après-coup, pour éclaircir ce que dit la photo. Si bien qu’on peut parler d’une thérapeutique du regard, d’apprendre à voir ce qu’on voit. C’est vrai pour moi aussi, qui pourtant n’ai pas leur vécu. Et c’est peut être ça la photographie : s’attarder à ce qu’on voit, et savoir qu’on charge ce que l’on voit de ce que l’on est.

« Une manière de se réapproprier ce que l’on est, de se dépasser »

C’est d’autant plus vrai quand on vit en situation d’exclusion ?

Quand on est exclu, quand on est dépossédé de soi comme le sont ces femmes, c’est une manière de se réapproprier ce que l’on est, de se dépasser. Surtout pour des femmes à qui on n’a cessé de répéter que l’on ne peut vouloir plus que ce qu’on a, à qui on enjoint, en permanence, la résignation. Je pense à cette femme, Blandine, qui photographiait tout à travers des grilles, jusqu’à ce qu’une autre femme, Nelly, lui fasse remarquer : « Tu vois, ma fille, t’es mal barrée… » (elle rit). Il y a un travail collectif de ces femmes, qui passent aussi par le rire et la réappropriation de leur identité blessée. Bahia m’a, un jour, inversement confiée qu’elle avait appris, avec l’expérience des ateliers, qu’une photo pouvait être triste, et belle. C’est que, comme le font d’ailleurs la plupart des gens, elle associait spontanément la photographie à la célébration d’événements heureux (un anniversaire, un mariage), dont elle se sentait évidemment exclue.

Quelle sorte de responsabilité ressentez-vous vis-à-vis de ces femmes ?

Je ne peux pas ne pas admirer ces femmes, leur volonté de vivre et de se reconstruire. Bien plus, ce sont des vies dans lesquelles le moindre petit écart devient tout de suite fatal. Tomber dans la rue, c’est fatal. Au bout de deux jours, on peut dire que c’est fini : ne plus pouvoir se laver, l’humiliation, la honte. Tout devient impossible, invivable. Bien sûr, je ne suis pas, je ne peux pas être responsable de leur vie. Mais je me sens responsable de les aider autant que je peux, du travail que j’accomplis avec elles. Je ne peux pas, et ne veux pas parler à leur place. Je ne peux être qu’un porte-voix, multiplier leurs voix pour autant qu’elles le demandent : organiser des expositions, mettre leurs photos en valeur. On est ensemble dans cette histoire.

"L’une et l’autre - Carnets de route"

Photographies des Femmes de femmes de l’atelier 100 voix !
Galerie Fait & Cause 58, rue Quincampoix 75004 Paris

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