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Accueil > Société | Entretien par Jérôme Latta | 23 avril 2015

Serge Guichard : « Sous couvert de compassion, les politiques menées écrasent les migrants »

Les naufrages en Méditerranée sont la conséquence inéluctable des politiques européennes d’asile et d’immigration, explique le militant Serge Guichard, pour qui on ne résoudra pas le problème sans l’aborder du point de vue des migrants.

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Serge Guichard a longtemps milité auprès des migrants, notamment à Calais, et des Roms. Il est le co-auteur de Roms & riverains. Une politique municipale de la race (avec Aurélie Windels, Carine Fouteau et Éric Fassin – La Fabrique 2014).

Regards. Les récents naufrages ont recréé de l’attention pour les drames qui se déroulent en Méditerranée, mais n’est-on pas condamné à gérer une catastrophe permanente ?

Serge Guichard. Les pays européens sont condamnés à gérer une catastrophe permanente aussi longtemps qu’ils continueront à créer celle-ci. On nous laisse penser que ce serait un problème de passeurs, mais l’Europe devrait d’abord se demander pourquoi des gens sont prêts à risquer leur vie pour migrer, et trouver une autre gestion que celle de la catastrophe permanente.

Les missions de Frontex semblent être surtout de renforcer les murailles de la forteresse Europe et de contrôler les migrants. Résument-elles la politique de l’Europe en la matière ?

Cette politique dure depuis des années. L’Europe a pensé dans un premier temps qu’elle allait contrôler et externaliser ses frontières, voire déléguer à d’autres pays l’enfermement des migrants pour interdire leur passage. Elle s’en est pris, non seulement à la possibilité de migrer pour fuir la misère ou des situations d’impasse économique et sociale afin de trouver un autre avenir, mais aussi au droit en principe inaliénable de se réfugier face à des drames comme les guerres – guerres dans lesquelles l’Europe et la France ont souvent une grande responsabilité.

« Les déclarations des responsables politiques à propos des naufrages s’apparentent à un bal des hypocrites »

Y a-t-il un sens à distinguer les départs liés aux conflits et aux persécutions politiques, et ceux qui ont pour cause la pauvreté et l’espoir d’une vie meilleure en Europe ?

Cette distinction a toujours un sens dans le droit international. Toute personne dont la vie peut être mise en danger a le droit de chercher à se réfugier – un principe établi aux lendemains de la seconde guerre mondiale. Ce qui est terrible, c’est qu’au nom de la protection de l’Europe, de sa politique sécuritaire et de sa politique de puissance, on a remis tout cela en cause. Les déclarations des responsables politiques à propos des naufrages s’apparentent à un bal des hypocrites. Tant mieux s’ils ressentent enfin un peu de compassion, mais c’est sur leur politique qu’ils doivent s’interroger, sur leur responsabilité dans la remise en cause de ces droits fondamentaux, dans la poursuite de leurs politiques impériales d’affaiblissement économique de certains pays, dans les guerres civiles qu’ils y provoquent ou favorisent.

Peut-on tout de même espérer une inflexion de l’attitude européenne après ces tragédies ?

Ce n’est pas la première fois que l’on assiste à des drames de cette ampleur, et cela n’a pas enrayé l’aggravation de la situation. Si l’on veut s’intéresser vraiment à la question, il faut se demander pourquoi un migrant part, par quels moyens il part et de quelle manière il arrive. Ce qui se passe à Calais actuellement est une honte pour la France et pour l’Europe. Tant que l’on traite ainsi des migrants et des réfugiés, il ne faut pas s’étonner qu’ils soient obligés de passer dans les mains de trafiquants, obligés de risquer leur vie.

Que répondre à ceux qui affirment que des politiques plus clémentes provoqueraient un appel d’air et encourageraient les tentatives ?

On entend cet argument depuis des années. Il a été beaucoup employé à propos de la régularisation des sans-papiers. Mais dix ou quinze ans après, on constate que le nombre de migrants et de clandestins est relativement stable. Il faut aussi arrêter de penser que tout le monde veut venir en France. Surtout, il ne faut pas ignorer que plus il y a de misère et de guerres, plus le risque est grand d’alimenter les flux de migration.

« Si on ne parle que de la répression des passeurs, on ne comprend rien à ce qui se passe »

Les solutions ne semblent pouvoir être que de long terme. Faut-il que l’Union européenne accueille plus d’immigration ?

Il faudrait, au lieu de traiter ces personnes comme des problèmes et de les enfermer, les considérer comme des gens qui sont dotés d’une immense vitalité et sont animés par l’espoir de s’en sortir – au point de risquer leur vie. Ils doivent être placés au fondement d’une nouvelle politique de coopération, de formation, de mobilité qui serait bénéfique à toutes les parties. On oublie toujours de rappeler qu’un tiers des migrants repart : il y a des éléments de la régulation de la migration qui sont internes à cette dernière.

Le problème ne prend-il pas racine dans l’idée commune que l’immigration est un danger ? Le président Hollande a justement listé « l’immigration massive » comme une « menace » parmi le terrorisme, les guerres, le fondamentalisme religieux…

C’est terrible. Les seuls qui parlaient comme cela, il y a quinze, étaient au Front national. Le migrant n’est pas seulement une victime – de la situation qu’il fuit et de ceux qui exploitent son désir de fuir –, c’est aussi quelqu’un qui a une volonté, un espoir de s’en sortir : on a besoin de les considérer pour ce qu’ils sont, pour leur immense dignité et leur immense valeur, au nom du refus de la misère, de la guerre et de la fatalité. Si on ne parle, comme les responsables européens en ce moment, que de la répression des passeurs, on ne comprend rien à ce qui se passe.

En attendant de tels changements, l’Europe doit-elle mettre en place une opération humanitaire de grande ampleur à laquelle elle a jusqu’à présent refusé d’accorder des moyens suffisants ?

Absolument. On en est même arrivé à remettre en cause le principe absolu d’assistance aux personnes en difficulté en mer. Il faut d’abord mettre en œuvre les moyens pour sauver ces gens. Les pays européens doivent ensuite mener une réflexion sur l’écroulement, la situation dramatique des pays de provenance. Il manque enfin un véritable débat sur les façons de faire de nos liens avec ces peuples de vrais atouts pour nous tous, au lieu de susciter la peur et de fonder un repli. Il faut assumer des situations transitoires qui sont de toute façon difficiles. Cela fait quinze ans que les militants disent que cette politique d’emmurement, de contrôle et de répression va à l’échec : quand la vie et l’avenir des gens sont en jeu, ils chercheront à partir quel qu’en soit le prix.

« Ce que l’on fait aux migrants est parfaitement insupportable »

Dans quel sens pourrait-on réformer les politiques et les procédures d’asile européennes ? Certains évoquent une meilleure répartition de l’accueil des demandeurs…

C’est encore ignorer que les gens partent avec une destination précise en tête, un projet : rejoindre un groupe, une communauté, une famille – ce qui leur donne les moyens de s’intégrer dans le pays. À Calais, après avoir parcouru des distances considérables, les migrants sont bloqués à quelques kilomètres de leur but. On leur dit que le voyage est terminé et que l’on va les envoyer dans tel ou tel pays : c’est l’échec assuré. Issus pour la plupart des classes moyennes, ils arrivent avec un peu d’argent, mais le système est ainsi fait qu’ils vont tout perdre petit à petit et se retrouver complètement désemparés. On ne peut pas décider à leur place : si l’on veut élargir l’accueil à d’autres pays européens, ils faut que les intéressés aient leur part dans les décisions.

Le traitement des migrants ne rejoint-il pas, sur le plan international, celui de la pauvreté en général ?

La pauvreté ne date pas d’aujourd’hui. Durant des années, on a mené des politiques qui essayaient quand même d’aider les gens qui voulaient s’en sortir. Aujourd’hui, les politiques accablent ceux qui veulent s’en sortir. On va enfoncer les Roms, créer les pires ennuis aux migrants parce qu’en commençant à s’en sortir, ils vont devenir visibles. Ce que l’on fait aux migrants est parfaitement insupportable. Les militants sont désespérés. La nouveauté depuis une dizaine d’années, c’est que derrière les grandes déclarations, sous couvert de gentillesse, de compassion, d’antiracisme, d’humanitaire, ces politiques écrasent les gens. Si l’on pouvait facilement décrypter le discours de la droite, celui de la gauche relève à cet égard d’une terrible hypocrisie.

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  • Si plus d’un million de migrants sont près de franchir dangeureusement,illégalement, coûte que coûte,c’est qu’ils veulent fuir leur pays ?
    n’est ce pas parce que le malheur y règne ?
    Bien sûr ,c’est parce que le malheur y règne ,qu’ils le fuient avec tant de déterminations.
    Jamais n’est posée la question des évolutions nécessaires pour que ces malheurs cessent.
    C’est ma critique essentielle aux thèses de serge garde,que je lis depuis plus de 25 ans.
    Si le prix nobel des bons sentiments peut lui être décerné,et même plusieurs fois,politiquement ,comme d’habitude rien n’est proposé,sauf erreur de ma part,peu probable en 25 ans de lectures.

    Maurice Le 25 avril 2015 à 14:23
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