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Accueil > Société | Par Naly Gérard | 26 janvier 2016

Service civique : éducation populaire ou sous-marché de l’emploi ?

François Hollande veut faire passer les volontaires en service civique de 70.000 à 350.000 dans deux ans. En généralisant aussi vite cette expérience citoyenne pour les 16-25 ans, le risque est de la transformer en simple étape de pré-professionnalisation.

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Inconnu voici encore six ans, le service civique connaît un succès fulgurant. Le nombre de volontaires a doublé, passant, entre 2014 et 2015, de 35.000 à 70.000. Les jeunes qui en rêvent sont même trois fois plus nombreux que l’ensemble des places proposées. Ni bénévoles, ni stagiaires, ni salariés en emploi aidé, ces filles et ces garçons de seize à vingt-cinq ans remplissent une mission longue (pendant huit mois en moyenne) au service de l’intérêt général : soutien aux personnes âgées ou handicapées, éducation sportive, action culturelle, prévention santé, écologie...

Ils sont accueillis dans des structures agréées par l’État : des associations surtout [1], mais aussi des organismes de droit public (services de l’État, établissements publics, collectivités territoriales...). Les jeunes disent trouver là une réponse à leur désir de « mener à bien un engagement », d’ « aider et d’accompagner » et « d’être utile aux autres » [2].

Cet enthousiasme semble justifier la généralisation du dispositif de « politique publique pour tous, de cohésion nationale, porteuse d’un vivre ensemble positif et régénéré », créé par Martin Hirsch sous la présidence de Nicolas Sarkozy. François Hollande, qui en a fait le fer de lance de sa politique jeunesse, a annoncé le 11 janvier qu’il investirait un milliard d’euros pour que, en 2018, la moitié des jeunes deviennent volontaires. Une mesure intéressante aux yeux de ceux qui défendent l’éducation à la citoyenneté et la valorisation d’une jeunesse engagée et solidaire. Sauf que, à vouloir aller trop vite, on pourrait perdre en route ce qui fait la dimension "civique" du service civique : l’accompagnement éducatif dont bénéficie le jeune.

Une mixité sociale insuffisante

En théorie, le volontaire suivi par un tuteur, bénéficie de temps de formation citoyenne. Mais il arrive que les structures ne peuvent les mettre en place, faute de savoir-faire ou de moyens (pour couvrir ces frais, elles reçoivent cent euros seulement). Certains volontaires auront une journée de formation, d’autres une dizaine s’ils ont intégré une association d’envergure qui privilégie l’éducation à la démocratie. C’est le cas de la Ligue de l’enseignement. Hélène Grimbelle, secrétaire nationale déléguée aux politiques éducatives et culturelles et à la jeunesse, explique :

« Pour nous, le service civique relève de l’éducation populaire, car il s’adresse à tous les jeunes et il les prend non comme une menace mais comme une force constructive – ce qui est rare. Et puis le jeune peut faire son propre chemin et découvrir qu’il peut faire bouger la société. »

Le réseau d’éducation populaire a donc mis en place un accompagnement spécifique pour les volontaires accueillis dans l’une des 30.000 associations qu’elle rassemble, avec, notamment, des formations à l’égalité hommes-femmes ou aux valeurs de la République.

L’association Unis Cités mise sur des missions sur le terrain et en équipe, au contact de la population, et propose une initiation aux institutions de la vie politique ou aux élections. Selon elle, le budget avancé par le président de la République ne peut couvrir les coûts d’un accompagnement de qualité. Il faut aussi financer la formation des tuteurs et avoir des moyens pour favoriser une mixité sociale encore faible. Les jeunes les plus pauvres ne s’engagent pas dans le service civique – sachant que les jeunes adultes (entre vingt et vingt-neuf ans) sont plus d’un sur dix à vivre en dessous du seuil de pauvreté [3].

L’indemnité de 570 euros mensuels (pour 24 ou 35 heures par semaine), versée en majeure partie par l’État, ne suffit pas pour s’en sortir : il faut habiter chez ses parents ou travailler le week-end. Caroline Neyron, responsable des missions à Unis-Cités :

« Il est important que les jeunes d’horizons sociaux différents se rencontrent. Cela implique que les structures acceptent d’accueillir des jeunes qui ne connaissent pas leur secteur – y compris des lycéens en décrochage scolaire. Et qu’ils prennent du temps pour les accompagner ».

Le risque de stages déguisés

La frontière entre engagement citoyen et stage professionnel se fait parfois floue. Certaines structures veulent "recruter" des personnes avec une expérience préalable et décrivent des missions qui ressemblent à un poste – de travailleur social, par exemple.... Marie, vingt-cinq ans, a mené une mission dans une minuscule association du spectacle vivant car elle peinait à trouver un emploi dans ce secteur et cherchait à avoir une expérience longue :

« Ma mission ressemblait beaucoup à un stage, en un petit peu mieux payé. Les associations ayant de moins en moins de moyens, elles s’appuient sur des volontaires pour assurer leur activité. Comme dans les stages, on espère être embauché mais cela arrive rarement. »

Le service civique n’a pas vocation à devenir un tremplin direct vers l’emploi, Caroline Meyro le confirme :

« C’est d’abord un tremplin vers l’engagement. Une fois leur service civique achevé, la proportion des jeunes qui sont attirés par le bénévolat a été multipliée par deux. Et puis, ils sont devenus plus confiants en leurs capacités, plus à l’aise avec les autres. »

Pour atteindre rapidement le chiffre annoncé de 350.000 services civiques, le ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, en charge du service civique (au travers de l’Agence du service civique) pourrait compter sur les entreprises privées. Déjà, le groupe CNP Assurances en a financé cinquante dans le domaine de la prévention santé, et GRDF du groupe Engie (ex-GDF Suez) soutient six cents volontaires qui, avec la fondation Agir contre l’exclusion, éduquent des familles précaires aux écogestes.

Ces partenariats suscitent des questions. Peut-on compter sur les entreprises privées pour définir les actions qui relèvent de l’intérêt général ? Ne perdra-t-on pas de vue la responsabilité des organismes qui accueillent les jeunes ? À savoir les ouvrir à une conscience sociale et politique sans laquelle le bénévolat peut devenir un simple stage pour augmenter son "taux d’employabilité". Pour Caroline Meyro, c’est d’abord à la société de comprendre la position unique des volontaires, engagés activement et en apprentissage citoyen.

Notes

[1Sauf dans une association cultuelle, politique, une congrégation, une fondation d’entreprise ou un comité d’entreprise.

[2Source : Agence du service civique d’après deux études réalisées par l’institut IFOP et par Médiapost.

[3Sources : Observatoire des inégalités.

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