Accueil > Société | Par Cyril Lecerf Maulpoix | 1er décembre 2016

Sida : ceux qui le préfèrent invisible

Alors que ce jeudi marque la 29e Journée mondiale de lutte contre le sida, les complications s’abattent sur les campagnes et les associations. Le signe d’une offensive inquiétante contre la visibilité des homos, dangereuse pour la prévention.

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Depuis leur récente et trop courte apparition, les campagnes de prévention Sexosafe et Aides ont été allègrement critiquées, vandalisées, détournées et/ou censurées. Qu’il s’agisse des réactions de proches ou de membres de la Manif pour Tous, de Christine Boutin, de fillonnistes ou du nouveau champion de Sens Commun lui-même, fraichement élu aux primaires, ils étaient nombreux à s’opposer ouvertement la présence de ces affiches dans l’espace public.

Dans le cas des campagnes Sexosafe à destination des HSH (hommes ayant eu des relations sexuelles avec des hommes), proclamant l’intérêt de protéger l’enfant lorsqu’elles se situaient près d’écoles ou critiquant au contraire l’homophobie supposée d’affiches faisant le lien entre personnes homosexuelle et VIH, les réactions de "parents" scandalisés ont convaincu les mairies LR d’Angers et d’Aulnay. Ces dernières ont ainsi retirées les affiches au bout d’un ou deux jours en raison d’une atmosphère « électrique ».

Cachez ces hommes que je ne saurais voir

Pour Didier Lestrade, ex-membre et co-fondateur d’Act-Up, il s’agit d’une situation inédite, bien plus frontale qu’auparavant. « Il y a vingt ou trente ans, on était déjà confronté à des points de vue réactionnaires des familles catholiques, mais pas au point de mettre en jeu l’existence d’une campagne ou de la critiquer comme elle l’a été. L’absence de traitement et le sujet du sida était considéré comme trop important pour que l’on puisse critiquer l’intérêt d’une campagne de prévention. »

Quelques jours plus tard, c’était au tour de Robert Ménard, maire de Béziers, d’imposer sa propre version de la campagne Sexosafe. Une photo représentant un couple hétérosexuel assorti d’injonctions à la fidélité – "S’aimer, se donner, tout donner" – remplaçait l’original, faisant ainsi fi de l’enjeu de prévention tout en révélant la volonté de celui-ci porter atteinte à la visibilité d’une image représentant un couple homosexuel et à l’apparente sexualité dissolue promue par ses slogans originels.

La démarche assez grossière (qui fit le délice des internautes lorsqu’il fut révélé que le modèle masculin de la photo utilisée sans autorisation était gay) eut néanmoins le mérite de rendre manifeste ce que les militants LGBT s’attachaient à dénoncer depuis le début de la polémique : l’homophobie à-demi masquée qui se répandait un peu partout depuis l’apparition de la campagne. Cette campagne pourtant développée avec le ministère de la Santé avait en effet, avant même qu’elle ne sorte, fait déjà l’objet de tentatives de la part des pouvoirs publics de la limiter à une sphère intracommunautaire et de la faire disparaître des campagnes d’affichage grand public. Sous pression des associations montées immédiatement au créneau, ceux-ci avait finalement cédé.


L’espace public, un espace de crispation

Dans ce contexte, l’organisation de la Journée mondiale de lutte contre le sida rencontre elle-aussi des difficultés. La marche a en effet bien failli être annulée en début de semaine. Ce mardi, Act-Up publiait un communiqué qui témoignait d’un bras de fer entre la préfecture de police et les associations organisatrices de la marche. Arguant de raisons sécuritaires, la préfecture souhaitait la réduire et la transformer en un rassemblement entouré de barrières.

« Une nouvelle fois plane l’état d’urgence et son lot d’interdictions de manifestations des mouvements sociaux, ou leur rétrécissement, comme la Marche des Fiertés LGBT de Paris, amputée des deux tiers et reléguée sur les quais, déplore Act-Up. Pour la préfecture de police de Paris, les vies et la visibilité des séropos et des minorités ne valent pas deux bornes dans le Marais. » Ce mercredi soir, on apprenait finalement que le cortège parisien serait limité à un kilomètre et nécessiterait la fouille des sacs de tous ses participants.

Ces difficultés sous état d’urgence posées par la préfecture ne sont pas nouvelles mais font question alors que d’autres événements comme la marche contre les violences faites aux femmes la semaine dernière n’avaient pas subi les mêmes restrictions. Difficile pour les militants de ne pas y voir une volonté d’utiliser l’argument sécuritaire pour limiter la portée contestataire de la marche, mais également une ambition politique qui ne dirait pas son nom. Dans le cas des campagnes comme de la marche, c’est la visibilité dans l’espace public des sexualités et des minorités directement touchées qui poserait problème.

Une question de santé publique

« Le premier réflexe des pouvoirs publics est de nous demander de retourner dans nos placards alors que leur responsabilité est celle d’assurer notre protection et de nous permettre de vivre dans l’espace public », explique la militante LGBT+ et féministe de longue date Gwen Fauchois. « Le discours relativement critique que nous portons sur leur action les pousse à ne pas nous faciliter la tâche. Par ailleurs, le Parti socialiste n’a pas renoncé à l’idée que dans leur bilan, ils comptent mettre la question des droits LGBT et de se poser en protecteurs. La meilleure façon pour cela, c’est bien de faire en sorte qu’il n’y ait d’attaques visibles de quiconque. »

Or ces récentes complications, au-delà du fait qu’elles manifestent le pouvoir grandissant de minorités réactionnaires organisées au niveau politique, se font au détriment de la population. En France actuellement, les gays et les hétérosexuels nés dans un pays d’Afrique subsaharienne sont les deux groupes les plus touchés par le VIH. Ils représentent respectivement 43% et 38% des découvertes de contamination en 2015. Si les diagnostics d’infection ont connu une hausse de plus de 30% en l’espace d’une dizaine d’années, la contamination par le VIH chez les moins de vingt-cinq ans est en augmentation (de 8 à 14% selon l’Institut de veille sanitaire en 2013). Si l’accès aux auto-tests, aux traitements post-exposition ainsi que le développement de l’accès à la Prep témoignent d’avancées non-négligeables en terme de prévention et d’accompagnement, la mise en place régulière de campagnes de sensibilisation est encore trop rare.

Au-delà des clivages politiques, des questions de sexualité, que l’on soit dans le placard ou non, les marches comme les campagnes sont donc essentielles. Didier Lestrade écrivait encore récemment : « Si l’épidémie du sida nous a appris une chose, c’est qu’un virus se moque des milieux socioculturels et des frontières ». Actuels et futurs élus feraient bien de s’en rappeler.

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