photo cc Jean-Paul Romani
Accueil > Société | Entretien par Jérôme Latta | 20 avril 2016

Sophie Béroud : « La CGT doit encore conquérir des fractions entières du salariat précaire »

Réunie en congrès à Marseille, la CGT compte sur la dynamique du mouvement contre la loi travail, mais peine encore à mettre en œuvre une dynamique pour répondre aux nouveaux enjeux de la transformation du travail.

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Spécialiste du mouvement syndical, Sophie Béroud est maître de conférences en science politique à l’Université Lyon 2. Elle est notamment l’auteure, avec Paul Bouffartigue de Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ? (La Dispute, 2009)

Regards. Le Congrès de la CGT survient en pleine mobilisation contre la loi travail, mais l’impression reste celle d’un syndicat en crise. La CGT peut-elle espérer qu’une dynamique de cette nature joue en sa faveur ?

Sophie Béroud. La CGT est au centre de la construction du mouvement, on le constate dans sa capacité à mobiliser des salariés pour les manifestations. Cela ne résout toutefois pas ses autres problèmes, et elle voit bien ses limites dans la construction du rapport de forces avec le gouvernement. Des limites qui tiennent notamment à des problèmes structurels concernant son implantation et la syndicalisation en général, mais qui ne sont pas forcément liés à la crise que la CGT a traversée fin 2014, début 2015 [1].

« Une réflexion collective assez forte est menée à l’intérieur de la CGT sur les transformations du travail et de l’emploi »

Le principal problème, pour l’avenir de la centrale, est-il de s’adapter aux nouvelles formes du travail auxquelles elle s’oppose justement, en s’adressant aux travailleurs précarisés, ubérisés, etc. dont le nombre s’accroît ?

C’est globalement le cas pour des catégories moins atypiques que celle des travailleurs ubérisés : intérimaires, travailleurs en CDD, à temps partiel, d’entreprises sous-traitantes sur des sites industriels ou des zones commerciales… Catégories auxquelles elle s’adresse déjà peu. La sortie du salariat de nombreux travailleurs pose effectivement problème en regard de ce que la CGT défend, mais il lui reste à conquérir des fractions entières du salariat concernées par différentes formes de précarité.

Est-elle en ordre de marche concernant ces territoires à conquérir ?

Une réflexion collective assez forte est menée à l’intérieur de la CGT sur les transformations du travail et de l’emploi. Elle s’est dotée de nombreux outils d’analyse pour établir un diagnostic, elle a mené des expériences localement. La difficulté est de passer de cette phase à la mise en œuvre de plans d’action, d’étendre les expériences pour réussir à atteindre une part importante de ces salariés-là.

L’infrastructure ou l’organisation de la CGT ne lui permet pas, aujourd’hui, de mener efficacement ce développement ?

Malgré les discours et un diagnostic largement partagé par les militants, cette dynamique n’est pas effective partout. Parfois en raison d’habitudes, d’héritages historiques : il subsiste des difficultés pour mettre en mouvement l’organisation, de l’inertie de la part de structures fédérales ou territoriales. Certaines peinent à remettre en cause leurs pratiques ou leur périmètre d’intervention afin, par exemple, de repenser l’implantation d’une union locale ou créer des syndicats multi-professionnels.

« L’opposition entre syndicats "réformistes" et "contestataires" procède du discours médiatique, elle fait le jeu du gouvernement et du Medef »

Cette évolution est-elle de même nature que celle consistant à laisser moins de poids à l’activité institutionnelle en faveur d’une meilleure présence sur le terrain des entreprises ?

Toutes deux participent de la même réflexion, assez vivace à tous les échelons de l’organisation. La CGT réfléchit, expérimente aussi sur l’institutionnel, même si le mouvement engagé sur les structures n’est pas encore allé très loin. Il s’agit de questionner les façons dont on parle de l’activité travail et, à partir de là, sur les moyens de repenser les revendications avec les salariés pour reconstruire du collectif. Cela implique de s’interroger sur le temps consacré aux réunions de CE et aux instances paritaires, et de mesurer ce que l’on obtient dans les arènes institutionnelles en regard de l’objectif d’une plus grande proximité avec les salariés. Il reste à accomplir un saut qualitatif pour traduire cette réflexion en action.

La CGT doit-elle chercher à échapper à l’alternative qui l’oppose aux syndicats dits réformistes et qui la présente comme un organe d’opposition aux changements ?

La direction comme les militants essaient constamment de démonter cette fausse opposition entre syndicats "réformistes" et "contestataires". Elle procède du discours médiatique et fait le jeu du gouvernement et du Medef, alors qu’elle est très éloignée de la réalité. Le syndicalisme, par essence, combine des pratiques de négociation, de contestation, de mobilisation sociale et institutionnelle. Dans les entreprises, les élus et les militants cégétistes participent à des négociations, signent des accords. L’enjeu est surtout de trouver une dynamique dans la relation entre ces différentes pratiques. Cette tension est au centre de tout syndicalisme. La CFDT est confrontée exactement à la même problématique, même si elle met en avant la négociation.

« Il est intéressant que la CGT reviennent à des projets de transformation sociale pour ne pas se laisser enfermer dans des postures uniquement défensives »

Il y a quand même des fractures idéologiques profondes et structurantes entre, en particulier, la CGT et la CFDT…

Il n’y a pas de réelle fracture sur le plan des pratiques : le répertoire de l’action syndicale est employé par tous les syndicats. Il y a en revanche de vraies divergences de fond – dans ce qui est défendu, les orientations, la critique des politiques sociales – qui impliquent un éloignement croissant.

Pourquoi les propositions en faveur d’un passage aux 32 heures ou d’un nouveau code du travail sont-elles si peu entendues ?

Il est intéressant que la CGT reviennent à des propositions d’alternatives, à des projets de transformation sociale pour ne pas se laisser enfermer dans des postures uniquement défensives. Mais les difficultés qu’elle rencontre sur ce terrain tiennent à la bataille des idées, à l’état du champ médiatique et politique, et au manque de moyens d’y faire entendre d’autres propositions – au moment où, par exemple, la réduction du temps de travail est complètement discréditée dans le discours économique dominant.

Après les problèmes soulevés par l’affaire Lepaon, Philippe Martinez a-t-il engagé une réforme significative de la gouvernance ?

Des éléments de réforme ont été présentés sur les façons de gouverner, de penser la politique des cadres syndicaux et de définir leur rémunération. Mais le sujet reste délicat, et si la direction n’évite pas le débat, elle ne se donne peut-être pas tous les moyens pour venir au fond de ce qui a déclenché cette crise. Celle-ci a pourtant beaucoup ébranlé les militants et choqué leur éthos, en particulier l’idée qu’il puisse exister des trajectoires carriéristes au sein de l’organisation [2]. En dépit des efforts, je ne suis pas sûre que la réponse soit tout à fait à la hauteur des attentes.

Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ?, de Sophie Béroud et Paul Bouffartigue (La Dispute, 2009).

Notes

[2NDLR Le nombre record de votes "contre" le rapport d’activité, hier, est attribué aux séquelles de cet épisode.

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