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Accueil > Monde | Par Tatiana Roque | 12 mai 2016

Derrière la destitution de Dilma Rousseff, un coup d’État néolibéral

La procédure de destitution de Dilma Rousseff a été votée par le Sénat brésilien. Derrière ses motifs techniques se cache une opération de reconquête politique par le projet néolibéral, avec les armes de la dette et de l’austérité.

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Tatiana Roque est professeur à l’Université fédérale de Rio de Janeiro et présidente du syndicat de professeurs de cette université.

Des manœuvres comptables interprétées comme des prêts sont la raison principale invoquée dans le procès d’impeachment [procédure de desitution] de la présidente du Brésil. La publicité des affaires de corruption touchant des politiciens de toutes tendances contraste avec le contenu en réalité purement économique de l’accusation contre Dilma, qui de son côté n’est même pas accusée de corruption.

Criminaliser les infractions à l’austérité

L’opération la plus importante a été appelée "pédalages" par les médias. Le gouvernement utilise les banques publiques pour exécuter des paiements divers et il arrive que l’argent dépensé par ces banques dépasse le montant viré par l’autorité monétaire (la différence étant réglée en retard et avec des taux d’intérêt). Il s’agit d’une pratique courante, mais en 2014 elle a concerné un montant plus important que d’habitude. Le tribunal responsable a alors refusé les comptes du gouvernement, en faisant comme si le gouvernement avait emprunté de l’argent aux banques publiques – ce qui est interdit par la Loi de responsabilité fiscale dont la fonction est de contrôler l’endettement publique.

Le procès d’impeachment au Congrès national reprend une accusation semblable et y ajoute certains décrets du gouvernement demandant des crédits supplémentaires. Ce qui consiste en un remaniement du budget est alors interprété comme une tentative de contourner la loi budgétaire. Plusieurs arguments juridiques peuvent être invoqués pour démontrer l’absence de "crime de responsabilité" dans ces deux cas.

Mais il faut sortir des arguments purement techniques. On fait comme s’il s’agissait d’un problème de bonne gestion alors que l’impeachment est d’abord une tentative pour criminaliser toute politique permettant au gouvernement de dépenser plus que les lois d’austérité ne l’autorisent.

Radicalisation du tournant néolibéral

Certes, il serait exagéré de dire que le Brésil aurait pratiqué auparavant une politique économique mettant véritablement les principes néolibéraux en danger. L’option des derniers gouvernements fut surtout de respecter ces principes sans renoncer aux investissements sociaux. C’est dans cette perspective que des politiques keynésiennes ont été appliquées à l’économie, surtout en ce qui concerne le rôle des dépenses publiques pour stimuler la croissance et l’emploi. Cette stratégie de conciliation a eu évidemment des résultats variables, en grande partie parce qu’elle n’a pas été suivie d’une pensée et d’une politique consistantes, pouvant faire véritablement face au néolibéralisme.

Lire aussi : Christophe Ventura : « La chute de la gauche au Brésil constituerait un choc systémique en Amérique latine »

Dans le contexte de récession économique et de corruption, l’insatisfaction de la population est légitime. Toutefois, on ne peut que s’étonner que les arguments et les enjeux économiques de fond qui sont au cœur du procès d’impeachment soient passés à l’arrière-scène. Dans la votation du 17 avril à la Chambre des députés, presqu’aucun député votant le "oui" n’a parlé du véritable motif du processus. Le Sénat a décidé de la destitution de Dilma sur la base d’arguments qui cachent l’enjeu principal, derrière le faible constat que la présidente doit être punie pour l’ensemble de ce qu’on appelle une "comptabilité créative".

En fait, tout ce théâtre n’aurait pas la légitimité nécessaire sans le soutien des forces ouvrant la voie à une radicalisation du tournant néolibéral dans le pays. Le parti du vice-président a déjà publié un programme qui suit point par point la recette du néolibéralisme : nécessité d’une autorité monétaire indépendante ; affaiblissement des droits du travail ; suppression des articles constitutionnels qui obligent l’État à dépenser un certain montant dans l’éducation et la santé, etc.

Coup de grâce aux politiques keynésiennes

Derrière les dénonciations de corruption se cache ainsi l’application au Brésil d’un programme d’austérité qui s’impose partout dans le monde. Il s’agit de donner le coup de grâce à toute axiomatique keynésienne, qui doit être remplacée une fois pour toutes par l’axiomatique néolibérale. Il est de la nature même de la guerre axiomatique de se mener dans un plan caché, derrière ce qui est officiellement présenté comme une affaire de spécialistes.

Il saute aux yeux qu’au cœur du procès en destitution d’une présidente en Amérique latine, on a une dispute sur ce qui peut ou non se définir comme un prêt. D’un côté, les "pédalages" seraient un paiement en retard, alors qu’une facture de gaz payée en retard n’implique pas un prêt du client auprès de la compagnie de gaz. D’un autre côté, l’analogie est martelée en permanence avec le cas d’un compte personnel détenu dans une banque, où une rentrée négative d’argent implique une opération de crédit. Déterminer s’il s’agit d’un prêt ou non est indécidable dans ces termes, et c’est là qu’intervient une axiomatique – au sens de premiers principes indémontrables qui régissent la décision sur ce qui est vrai ou pas.

La notion d’axiomatique, empruntée à Deleuze et Guattari dans leur description du fonctionnement du capitalisme [1], s’avère encore plus pertinente dans la phase néolibérale, car elle renvoie à des énoncés qui n’indiquent pas ce en quoi on doit croire, mais ce que l’on doit faire.

La dette contre la démocratie

Le caractère conflictuel de la définition de prêt est exemplaire de la nature axiomatique de la dispute en cours au Brésil et de l’intervention agressive des axiomes de la dette, analysée par Maurizio Lazzarato [2]. Des luttes axiomatiques interviennent à différents moments dans le passage au capitalisme financier, ajoute-t-il : comme une lutte autour des axiomes du welfare, mais aussi une lutte à l’intérieur des institutions, les élites néolibérales bataillant pour imposer leur axiome de la dette contre les élites keynésiennes.

La raison néolibérale implique une fragilisation des principes de la démocratie libérale représentative et opère dans des domaines bien plus vastes que ceux de l’économie. Pierre Dardot et Christian Laval [3] montrent que cette nouvelle raison du monde intervient dans le remplacement des fondements de la citoyenneté par des catégories gestionnaires, les technologies du management étant mises en avant comme autant de solutions pour les problèmes de l’administration publique. Il s’agit d’une logique normative qui tend à vider l’espace propre du système juridique, ainsi que toutes les institutions de la démocratie libérale, pour mettre en place un constitutionnalisme néolibéral.

D’où le sentiment qui nous amène à appeler "coup d’État" ce qui est en train de se passer au Brésil. Dans la mise en suspens des principes démocratiques et un affaiblissement du pouvoir du vote, nous pressentons l’apparition de quelque chose de gravement anti-démocratique, sans savoir comment nommer la menace. Face à la mise en place radicale d’une rationalité néolibérale, il reste à la gauche d’inventer des nouvelles stratégies pour sortir d’un dilemme beaucoup plus profond qu’un changement de présidence.

Notes

[1Gilles Deleuze et Felix Guattari, Mille Plateaux, Les Éditions de Minuit, Paris, 1980.

[2Maurizio Lazzarato, Gouverner par la dette, Les Prairies Ordinaires, Paris, 2014.

[3Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde : Essai sur la société néolibérale, La Découverte, Paris, 2010.

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  • Un réseau politico-juridico-financier de crétins qui aiment le pouvoir, et veulent l’application dure de politiques néolibérales qui ont mondialement échoué. Visiblement aucune rationalité, aucun bon sens ne ramène ces gens à la raison : leurs intérêts à court terme l’emporte sur tout. Reste que la chute de Dilma Rousseff a été favorisée par la fin de l’euphorie économique au Brésil, signant la fin du compromis que Lula avait en quelque sorte passé avec l’oligarchie, les fruits de la croissance permettant des redistribuer des miettes aux pauvres (la pauvreté a effectivement reculé sous Lula). Depuis, la conjoncture s’est retournée, et l’oligarchie n’est plus prête à partager les miettes.

    Julien Le 12 mai à 17:19
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