Accueil > Culture | Par Naly Gérard | 5 octobre 2017

Sous le vent de l’art brut

À la Halle Saint-Pierre de Paris, des artistes contemporains d’ex-Yougoslavie mettent leur pas dans ceux des artistes de l’art brut. Un panorama de la création alternative en Serbie qui questionne sur le sens de la marge dans l’art contemporain.

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L’exposition "Turbulences dans les Balkans" rassemble une trentaine d’artistes de l’ex-Yougoslavie : des maîtres de l’art brut aujourd’hui disparus et des créateurs actuels participant de l’effervescence culturelle qui agite Belgrade. Leurs œuvres à tous, en marge des tendances conceptuelles de l’art, affirment une imagination drue et furieuse.

Historiquement, "l’art brut" – expression inventée en 1945 par le peintre et collectionneur Jean Dubuffet – désigne « des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique (…), de sorte que leurs auteurs y tirent tout (…) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode ». Chez eux, selon Dubuffet, « se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe » [1]. Ainsi, Dubuffet donna ses lettres de noblesses à la production de malades mentaux, enfermés ou non, de prisonniers ou de modestes retraités.

Sous la verrière de la Halle Saint-Pierre, on en retrouve certains. Sava Sekulic, maçon d’origine croate, a peint, à partir de l’âge de soixante ans, des déesses et des créatures lunaires d’une force archaïque, sur fond azur, dans un style épuré très maîtrisé. Ilija Bosilj Basicevic, paysan marqué par la guerre et la dictature, commença à produire, sur le tard également, des tableaux fantastiques aux couleurs chatoyantes inspirés de la bible et du folklore.

Plus tourmentés sont les dessins grotesques de Vojislav Jacic, disparu en 2003, figure célèbre de la prestigieuse Collection de l’art brut initiée par Dubuffet, à demeure à Lausanne. Dans ses dessins très denses, la composition rigoureuse, le rythme répétitif, le trait acéré restituent la tension et l’angoisse.

« Une tribu complexe et plurielle »

En ex-Yougoslavie, traditionnellement, on parle d’artistes "autodidactes visionnaires". Un musée leur est même consacré depuis 1960, dans la ville de Jagodina : le Musée national d’art naïf et marginal, qui a prêté de nombreuses pièces pour l’exposition. L’art "marginal" désigne les créateurs qui sont passé par des écoles d’art, puisque l’appellation "art brut contemporain" serait impropre.

Pour l’historien de l’art Fabrice Flahutez [2], c’est une évidence car la réalité a changé depuis soixante-dix ans : « Dans notre société, il est devenu très difficile d’être ’’indemne de culture artistique’’. Un autodidacte reçoit forcément une influence par les médias. Même les patients des hôpitaux psychiatriques regardent la télévision, utilisent Internet et, surtout, sont guidés par des art-thérapeutes ».

« Quant aux artistes de métier qui s’inspirent de l’art brut ou qui ont une sensibilité proche de l’art brut, ajoute-t-il, il faudrait plutôt les appeler artistes hybrides, par exemple. Chez eux, on remarque une attirance pour le support papier, avec le dessin notamment. En France, on utilise les catégories "art singulier" ou "art hors les normes" quand on n’adopte pas le terme anglo-saxon d’art outsider ».

Ces artistes "à la marge" forment une « tribu complexe et plurielle » que connaît bien Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint-Pierre et commissaire de l’événement. À ses yeux, ils interrogent « l’espoir de renouer avec les forces créatives profondes ».

Une dimension « révolutionnaire »

Sous la halle, les œuvres dialoguent entre elles, au-delà de la biographie de leur auteur. Les dessins d’Aleksandar Denic peuplés de minuscules soldats en pleine bataille, vision glaciale de la guerre, et les cartographies labyrinthiques du peintre Siljian Joskin, proches de l’abstraction, côtoient les chroniques dessinées que Zoran Tanasic accroche dans la rue, et les collages réalisés par Ion B., à partir de magazines, pour donner corps à un cinéma de son invention.

Les sculptures en métal de Boris Daheljan, frappantes d’énergie brutale, répondent aux figures déchirées par un sentiment d’urgence de Barbarien. Les images de Matija Stanicic évoquant souvenirs d’enfance et rêves d’amour avec une intensité naïve presque psychédélique, contrastent avec les photos de Rackovic et les dessins de Danijel Savovic, baignés dans une culture underground punk-rock.

En Serbie, le bouillonnement culturel est alternatif de fait, porté par l’énergie d’artistes militants et bénévoles. En raison de l’instabilité politique, des lieux officiels de la capitale sont fermés comme le Musée national et le Musée d’art contemporain. Quant au marché de l’art, il est peu développé. Des espaces comme le centre culturel autonome Matrijaršija [3], la Galerie štab qui organise le Salon de l’art brut des Balkans, l’association Art Brut Serbia fondée par l’artiste Goran Stojcetovic, jouent un rôle de catalyseur.

Goran Stojcetovic a baptisé son association en référence à Dubuffet, parce qu’il perçoit dans ce nom une dimension « révolutionnaire ». « L’art brut, je crois, peut être fait par tout le monde, des personnes qui ont fait des études et les autres, avance l’artiste. Il n’est pas une activité professionnelle, mais un pur besoin personnel. » Lui qui intervient dans des ateliers auprès d’enfants et de soldats traumatisés a pu constater que le dessin est un outil d’exploration psychique puissant – « le plus puissant, même », dit-il.

« Le reflet de turbulences intérieures »

Ses propres dessins se caractérisent par une superposition de traits : la page saturée devient une substance opaque, une nébuleuse hallucinante. La guerre des années 1990 a laissé des blessures profondes dans l’esprit de tous, et nombre d’artistes s’emparent de la création comme « une voie de régénération ».

L’artiste, qui se fait appeler L’Archiviste et dont les dessins en courbes élégantes restituent de saisissantes visions intimes, affirme créer d’abord pour « s’auto-guérir ». « Dans toutes les œuvres présentées ici, confiait-il le jour du vernissage, je vois le reflet de turbulences intérieures. »

Sur le marché international, l’art brut et l’art outsider ne sont plus vraiment marginaux : à la Foire de l’art outsider à Paris et New York, des "classiques" de l’art brut s’envolent pour des sommes de plus en plus conséquentes et des institutions majeures, telles la Biennale de Venise, programment des artistes handicapés mentaux qui "montent" (Judith Scott ou Dan Miller, par exemple).

Dans ce contexte de reconnaissance mais aussi de marchandisation, "Turbulences dans les Balkans" rappelle ce qui fait la particularité de la création brute ou marginale : ses auteurs ont suivi l’élan de la nécessité, sans chercher à plaire ni céder à des modes. C’est sans doute ce qui la rend puissante, renversante, interloquante, comme disait Dubuffet.

"Turbulences dans les Balkans", jusqu’au 31 juillet 2018, à la Halle Saint-Pierre, 2, rue Ronsard, 75018 Paris. Tél. : 01 45 23 14 14. Ouvert tous les jours.

Notes

[1Dans L’art brut préféré aux arts culturels, éd. Galerie René Drouin, 1949.

[2Il a dirigé l’essai Dimensions de l’art brut : une histoire des matérialités, avec Jill Carrick et Pauline Goutain, éd. PU Paris Ouest, 2017.

[3En parallèle de "Turbulences dans les Balkans", le centre culturel présente une sélection d’affiches.

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