Accueil > Monde | Reportage par Jeanne Portal, Kristen Poels | 11 février 2015

Sri Lanka : le tsunami, un alibi providentiel

Dix ans après le tsunami, l’État saisit les terres côtières au détriment des pêcheurs pour développer le tourisme de masse. Une seconde vague dévastatrice pour ceux qui, après avoir tout perdu au fond de l’océan, sont aujourd’hui expropriés.

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Le 26 décembre 2004, le tsunami qui a frappé l’île emportait avec lui la vie de plus de 35.000 personnes, 100.000 maisons et plus de 30.000 bateaux. Dix ans après, les Sri Lankais portent encore les stigmates du drame, surtout la communauté de pêcheurs, victime principale. Pourtant, le pays lui s’en tire plutôt bien.

L’eau courante, l’électricité, et l’amertume

Cette année, le ministère du Développement économique espère atteindre le million et demi de touristes : un chiffre qui a doublé en quatre ans et un succès pour l’État, qui met tout en œuvre pour attirer le plus grand nombre d’investisseurs et de voyageurs. Seulement, dans cette logique d’attractivité, le Sri Lanka semble oublier, voire négliger, ses propres habitants. Dans le Sud de l’île, où l’enjeu touristique est le plus fort, les hôtels prolifèrent et les activités comme le surf ou l’observation des baleines ne désemplissent pas. Dans cette zone, les pêcheurs durement touchés par le tsunami ont été relogés loin de la mer. « C’est pour être protégés quand le prochain arrivera », marmonne Sarath, le dos tourné, tissant son filet de pêche, aussi habile qu’une araignée. C’est en tout cas ce que leur a dit le gouvernement.

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Maison type du "Turkish village" construit dans le Sud du Sri Lanka.

Beaucoup sont aujourd’hui propriétaires. Le pêcheur et sa famille vivent désormais proches de la station balnéaire de Mirissa (Meligama), dans ce qu’on appelle le "Turkish village". Comme son voisin le "Switzerland village", un peu plus haut sur la côte ouest, il est un pur produit de l’aide extérieure apportée au moment du drame, il y a dix ans. Au total, quatre cent cinquante maisons ont été construites en dur et à l’identique par une compagnie privée turque qui a déboursé 400.000 roupies par famille (2.444 euros). L’eau courante et l’électricité ont aussi été installées gratuitement. Mais dans ces cubes de béton, l’amertume est vive et la nostalgie intense pour ces pêcheurs déracinés.

Leur maison turquoise, Sarath et Giita, âgés respectivement cinquante-quatre et quarante-huit ans, la partagent avec leurs deux filles, leurs beaux-fils et leurs enfants. « On est dix à vivre ici, raconte, désabusée, la maîtresse des lieux. Quand on s’est installés ici, on nous a dit qu’on pouvait apporter toutes nos affaires personnelles. On leur a répondu que pour nous ce serait léger, puisque nous avions tout perdu », ironise-t-elle. Pour cette famille, le bonheur est un sentiment qui a fait déroute dans leur nouvelle existence : « Nous sommes reconnaissants d’avoir une maison et d’en être les propriétaires, mais ici nous ne sommes pas heureux », confie la femme du pêcheur.

Une politique touristique de masse

À l’image du Switzerland village situé à distance des côtes, celui-ci a été construit à quatre kilomètres du rivage et sept du centre-ville. De ce fait, les travailleurs sont contraints de se lever à l’aube. Les familles, quant à elles, sont obligées de se déplacer tous les jours en tuk-tuk [1] pour aller faire les courses, se rendre à l’école… : « Tout ce que nous gagnons, nous le dépensons le jour même. Nous ne pouvons rien mettre de côté », regrette Sarath.

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Sarath, Giita et l’une de leur fille tenant dans les bras son enfant. Comme la plupart des habitants du Turkish village, la famille est malheureuse loin de la mer et de ses repères.

Le gouvernement a présenté ces installations loin des côtes comme un moyen de protéger les pécheurs. Mais Herman Kumara, activiste sri lankais et fondateur de l’association NAFSO [2] qui leur vient en aide, y voit une aubaine pour l’État qui s’est accaparé la bande côtière afin de développer son activité touristique au détriment de celle des pêcheurs : « Des lagunes sont devenues des pistes d’atterrissage pour les taxis aériens de tourisme. Actuellement, le pays compte quarante-cinq projets touristiques sur la côte et pas moins de trente à l’intérieur des terres, autour des plans d’eau douce ; soit, autant de lieux de vie cruciaux pour les pêcheurs et particulièrement pour les Tamouls qui y sont majoritairement présents. »

Pourtant, au moment de la reconstruction, des experts [3] mandatés par le gouvernement ont établi une zone dite "tampon" qui interdisait toute construction à moins de cent mètres de la mer dans le sud et l’ouest du pays et de deux-cents mètres dans le Nord et l’Est. Les communautés de pêcheurs ont donc été contraintes de déménager, ne pouvant même pas laisser un abri provisoire pour protéger leur matériel de pêche. « Mais étrangement, ces mêmes zones prohibées ont été converties, par ce même groupe d’experts, en sites touristiques. Par ailleurs, de nombreuses zones sont également devenues des fermes de crevettes roses et la pêche en haute mer est aussi en péril, la faute au partenariat passé avec des entreprises chinoises qui épuisent les réserves aquatiques », dénonce l’activiste.

Querelles entre réfugiés

Dans une maison voisine à celle de Sarath et Giita, Dgakana, vingt-huit ans, vit avec sa femme Himali et leurs deux jeunes enfants. L’intérieur est désespérément vide. Seuls quelques posters égayent les murs défraîchis. Sur le sol en béton, quatre chaises en plastique font office de meubles. À cause des transports et de l’électricité, eux non plus n’ont pas les moyens de mettre de côté une partie des mille roupies (cinq euros) que Dgakana gagne par jour.

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Dgakana , sa femme Himali et leur ainée. Le jeune homme qui a fait des études pourrait espérer travailler dans de meilleures conditions, mais cela l’obligerait à s’éloigner des siens. Et pour lui, il n’en est pas question.

Comme Sarath et les siens, le jeune couple vivait sur la plage quand le tsunami est arrivé. Ils sont conscients de la chance qu’ils ont d’être propriétaires et d’avoir échappé à la mort. Parfois, les souvenirs refont surface : « Je me souviens encore de l’odeur et des corps que j’enjambais », confie Dgakana tout en scalpant une noix de coco pour se désaltérer de sa longue journée de travail.

Mais dans ce village de réfugiés, ce sont les querelles de voisinages qui sont les plus difficiles à supporter. En cause ? Le problème d’évacuation des eaux usées. Les égouts, de sommaires rigoles à ciel ouvert, se jettent dans des fosses communes et l’usine de traitements des déchets, jugée trop chère par l’État et impossible à supporter financièrement par les habitants, ne fonctionne pas. Alors, quand les mauvaises odeurs gagnent le village, chacun rejette la faute sur le voisin. Un camion de ramassage des déchets vient deux fois par semaine, mais cela ne suffit pas. Notamment pour ce qui concerne les eaux des toilettes. Une centaine de familles a d’ailleurs quitté le village par incommodité, mais aussi à cause de problèmes sanitaires. Certains avouent tomber malades – essentiellement des migraines entrainées par la puanteur ambiante.

Tourisme, armée, exclusion : triple peine pour le Nord

Dans le Nord du pays – ancienne zone indépendantiste tamoule – le tsunami a frappé en même temps que la guerre. C’est seulement en 2009 que cette partie de l’île est redevenue libre. « La communauté tamoule est la plus précaire du pays en raison du conflit armé mais aussi du tsunami. Après la catastrophe, leur situation est restée la même ou, pire, s’est aggravée », déplore Herman Kumara, dont les prises de positions contre le régime lui ont valu trois tentatives d’enlèvement et de meurtre.

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Les ruines d’un ancien village de pêcheurs dans le Nord du pays.

À Trincomalee, au Nord-Est de l’île, des dizaines de barques colorées accostent sur le sable. Les hommes sont allés pêcher le thon et l’espadon. Les carcasses gisent sur le sol, et servent de déjeuner aux corbeaux. Au bout d’une plage bordée de complexes hôteliers, un village de pêcheurs tamouls a subi de plein fouet le tsunami. À l’entrée, des militaires et des barbelés rappellent chaque jour aux mille familles de pêcheurs la présence d’un voisin pas comme les autres. Malgré le cessez-le-feu établit en 2009, le Nord du pays reste soumis à une haute surveillance. « À l’époque de la rébellion, les villages de pêcheurs étaient des lieux de ralliement des Tigres tamouls. Voilà pourquoi le gouvernement préfère nous avoir à l’œil », confie l’un des villageois.

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Une maison détruite, sur laquelle sont affichées la photo et l’identité de son propriétaire mort pendant le tsunami.

L’armée – toujours présente physiquement autour de nombreux villages de pêcheurs – parvient ainsi à monopoliser l’économie dans les anciennes zones de guerre et à renforcer l’écart entre les populations du nord et du sud. «  À Panama, sur la côte est, des centaines de terres ont été confisquées de force par l’armée. Non seulement, les pêcheurs tamouls perdent leurs propriétés mais par la même occasion, leurs sources de revenus », raconte le militant. Et cela se voit. Le long de la mer, les rochers et les vagues embrassent des maisons abandonnées qui portent les stigmates du drame passé. Un lit rouillé et quelques brosses à dent posées dans un verre sont les seules marques d’un passage humain dans ces demeures éventrées. Ici, la plupart des maisons et des bateaux ont été engloutis par la vague. Le lieu ressemble à un bidonville oublié dans la reconstruction post-tsunami. Des maisons en tôle rouillée par l’air salé et le soleil de plomb sont la réalité de ces rescapés.

Des aides internationales dévoyées

En plein rangement de son bateau, Roshan raconte qu’il avait dix-huit ans quand le tsunami s’est abattu sur le Sri Lanka : « Je suis un bon nageur j’ai pu m’en sortir, mais ma mère et mon père n’ont pas survécu », confie le jeune homme, la voix vibrante. Aujourd’hui, il vit avec un ami dans une maison qu’ils ont construite sans l’aide ni l’argent de personne.

Wanam, le sourire éclatant comme un phare, est l’un des leaders du village. Ce quadragénaire a construit après le tsunami un business dans les promenades en mer de touristes : « Aujourd’hui, les affaires marchent bien », lance-t-il fièrement. Mais quand la vague a déferlé sur le village, Wanam et sa famille ont tout perdu. Pendant près d’un an, ils ont été logés dans une école. Ce père de trois enfants s’est retrouvé sans emploi, comme la plupart des autres pêcheurs. Sa maison et son affaire, c’est seulement grâce à l’aide d’un ami hôtelier qu’il a pu les obtenir : « Il m’a prêté beaucoup d’argent, sans lui je ne sais pas comment j’aurais fait. »

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Ce village de pêcheurs dans le Nord du pays a des airs de bidonville oublié par la recontruction post-tsunami.

« Après le tsunami, les aides internationales ont été nombreuses, mais elles ont été utilisées à mauvais escient », regrette Herman Kumara. « L’Union européenne, par exemple, a donné 190 millions d’euros, mais ils ont été investis dans la construction d’une autoroute afin de relier le Sud à l’Est du pays. » Une voie quasiment jamais empruntée par les locaux, dont les déplacements sont très limités. Un constat partagé par bon nombre d’habitants, essentiellement du Nord du pays, qui n’ont pas vu la couleur de l’argent dont ils auraient dû bénéficier. « Il s’agit d’un problème d’intermédiaires. Les aides ne sont pas arrivées jusqu’à nous. C’est comme ça », commente Wanam.

Dix ans après le tsunami, dépossédés de leurs terres au profit du tourisme, beaucoup de pêcheurs sont contraints à l’exil. D’après Herman Kumara, ils sont nombreux à partir à l’étranger, essentiellement en Australie, par des moyens illégaux, mettant ainsi leur vie en péril.

Notes

[1Tricycles motorisés qui servent généralement de taxis.

[2NAFSO : National Fisheries Solidarity Movement. Cette organisation sri lankaise a pour but premier de constituer un important mouvement de pêcheurs indépendant qui puisse agir afin de faire respecter les droits de l’homme, de soutenir le développement durable et de maintenir la paix sur le territoire. Fondée en 1993, elle compte actuellement près de 12.000 membres.

[3Il s’agit d’un groupe appelé Task Force for Rebuilding the Nation (TAFREN) qui été composé d’experts et d’investisseurs.

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  • Article complet et sujet original. En un mot : bravo !

    Philippe Le 11 février 2015 à 13:52
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  • Article très instructif sur l’après tsunami et qui plus est bien écrit et bien illustré .Il est bon qu’après les nombreux articles publiés lors de cette catastrophe, des informations soient données sur les conditions de vie des habitants .

    gene Le 12 février 2015 à 09:05
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