photo Willy Vainqueur
Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 1er octobre 2015

Sur scène, des sans-papiers enfin visibles

Fragments de récits de vie inouïs, 81 avenue Victor Hugo réunit sur le plateau du Théâtre de la Commune à Aubervilliers huit comédiens, ex-sans-papiers désormais régularisés, pour un théâtre sans fard ni spectaculaire.

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On pourrait présenter cela sous l’angle du miracle ou du « conte de fées » [1], de la belle histoire qui ravit petits et grands. Imaginez le pitch : des sans-papiers obtiennent, par leur implication dans un projet théâtral, leur régularisation ainsi que celle de leurs compagnons de logement. [Émotion, trémolos dans la voix, liesse & confettis]. Sauf que l’actualité des derniers mois, via l’annonce quotidienne de naufrages d’embarcation ou de découvertes de morts dans des camions, rappelle violemment à quel point la période n’est pas aux légendes merveilleuses.

En 2015, aux frontières de l’Europe comme en son centre, la situation pour les réfugiés et migrants n’a rien d’affriolante [lire "No Border, au front sur la frontière]. À Paris, pour ne s’en tenir qu’aux derniers jours, tandis que des anciens réfugiés de la Halle Pajol ont lancé samedi 26 septembre une grève de la faim pour dénoncer les conditions lamentables et dégradantes au centre d’hébergement Aurore de la Place de Clichy ; que le 20 septembre dernier le campement de fortune installé devant la mairie du XVIIIe arrondissement a été évacué et les réfugiés dispersés dans des centres d’hébergement ; le tribunal administratif vient d’annoncer l’expulsabilité du lycée Quarré dans le XIXe arrondissement, où sont installés depuis plusieurs semaines des migrants et réfugiés. Cela sans qu’aucune solution viable et durable ne leur soit proposée.

Un théâtre d’actualité

À l’aune de ce contexte, l’aventure théâtrale que constitue 81, avenue Victor-Hugo se révèle aussi passionnante qu’ambiguë. Au-delà de la belle histoire, ce projet rappelle la nécessité de la lutte pour les droits des réfugiés, des migrants, des travailleurs sans-papiers et des demandeurs d’asile, et souligne la violence des politiques actuelles à leur encontre.

Mais reprenons. Créé en mai 2015 au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, 81, avenue Victor-Hugo fait partie des "pièces d’actualité" du centre dramatique national. Ce dispositif atypique repose sur le principe de la commande de spectacles créés au cours de la saison à des artistes (pour la saison 2014-15 le metteur en scène Laurent Chétouane, la chorégraphe Maguy Marin, le metteur en scène Olivier Coulon-Jablonka ; pour la saison 15-16 le collectif Rimini Protokoll, les metteurs en scène Rodrigo Garcia puis Bruno Meyssat). Devant prendre en compte le territoire d’implantation du théâtre, soit la ville d’Aubervilliers, ces pièces ont un caractère particulier : à l’heure où nombre de spectacles sont conçus et pensés plusieurs années à l’avance, elles entendent proposer des espaces de liberté à des artistes. Une façon de réinjecter de la souplesse et de la réactivité au sein d’une institution théâtrale enferrée dans ses impératifs administratifs.

En arpentant la ville, Olivier Coulon-Jablonka et ses collaborateurs artistiques Barbara Métais-Chastanier et Camille Plagnet ont découvert l’avenue Victor-Hugo. Alors que le pendant parisien de cette rue est un carrefour du luxe, la version albertivillarienne réunit entrepôts, boutiques de textiles ou d’alimentation, commerces de proximité et une agence Pôle Emploi désaffectée, investie depuis août 2014 par un collectif de quatre-vingt migrants sans-papiers.

Du documentaire à l’épopée

81, avenue Victor-Hugo est le fruit de la rencontre entre le trio et le collectif, le résultat de semaines de dialogues, de présences du premier aux côtés du second pour des opérations de solidarité, de collectes de paroles, de militantisme, de transcriptions, de montages et de travail d’interprétation.

Au plateau, ils sont huit hommes, originaires de Côte-d’Ivoire, du Mali, du Burkina ou du Bangladesh. Après une introduction avec La Parabole de la loi, texte de Franz Kafka qui nous déplace d’emblée du seul champ documentaire vers une épopée théâtrale, les comédiens, face au public, racontent et se racontent. De l’exil aux parcours semés d’obstacles pour rejoindre la France, des difficultés administratives interminables, kafkaïennes, à l’espoir d’un dénouement heureux, se dessine des vies de luttes.

Ce qui sourd de ce récit collectif aux voix et aux expériences singulières, c’est l’attente lancinante – de papiers, de logements, d’une vie possible en France – autant qu’un obsédant sentiment d’impuissance face à un système hypocrite. Susceptibles d’être arrêtés lorsqu’ils ne sont pas en tenue de travail (ils sont employés dans la sécurité) ces hommes sont, aussi, embauchés à moindre coût par des entreprises, pour certaines sous-traitantes de structures publiques.

Sortir de la clandestinité

Volontairement modeste formellement, aussi pudique que respectueux, le spectacle ménage un espace de paroles et d’écoute, sans instrumentaliser ni spectaculariser les vies en scène. Surtout, elle donne la voix à des personnes soumises quotidiennement à l’invisibilité et à la dissimulation.

Ayant réalisé un véritable buzz lors de sa création au mois de mai, la pièce a dépassé son objet initial. Outre une reprise du spectacle au Théâtre de la Commune cet automne, une programmation in extremis au Festival d’Avignon cet été et une invitation à jouer à Riga en Lettonie en septembre, 81, avenue Victor-Hugo a surtout permis de faire évoluer la situation des comédiens. Le succès, l’amplification médiatique tout comme l’attention des tutelles ont offert des leviers sans précédent pour les demandes de régularisation effectuées auprès de la préfecture de Bobigny. À l’heure d’aujourd’hui, la moitié des membres du collectif a déjà été régularisée et le processus suit son cours.

On pourrait s’arrêter là, en saluant l’exemplarité de cette histoire. Ce serait omettre son contre-champ, à savoir la réalité d’une situation française et européenne, qui par des dispositifs de lois et de mesures répressives fabrique ce type de situations intenables. Entre refus de l’hospitalité, mise en concurrence, racialisation et stigmatisation collective, ces politiques hostiles font habilement disparaître chaque individualité derrière l’item politique de "sans-papiers" ou plus largement encore "étrangers" ou "migrants". Et aussi importante que soit la victoire du collectif du 81, elle révèle aussi la préférence pour des mesures discrétionnaires, au cas par cas, au détriment d’une politique globale.

Pièce d’actualité n°3 - 81, avenue Victor-Hugo
Écriture Olivier Coulon-Jablonka, Barbara Métais-Chastanier, Camille Plagnet, mise en scène Olivier Coulon-Jablonka.
Au Théâtre de la Commune - centre dramatique d’Aubervilliers, du 1er au 8 Octobre, le 1er à 20h30, le 2 à 17h, le 3 à 18h, le 4 à 16h, les 6 et 7 à 19h30, le 8 à 15h30.
Et les 14 et 15 novembre, à la Friche la Belle de mai, à Marseille

Notes

[1« L’histoire a tout d’un conte de fée », dixit Judith Sibony, journaliste. Article paru dans le trimestriel Théâtre(s) n°2, été 2015.

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Vos réactions

  • Beau travail de journaliste culturel. Clair et documenté. Situant bien le théâtre contemporain dans sa dimension certes intellectuelle-référence à Kafka, bien sur-mais surtout politique. Théâtre et politique, deux faces d’une même médaille, celle de l’éternelle injustice faite aux pauvres devant les prépondérants. Caroline Chatelet , dans un style alerte et aigu, réussit à la fois a nous plonger dans la pièces et dans ses méandres humains. On y court ! merci !

    Francois-G. Bussac, auteur Le 7 octobre 2015 à 10:23
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  • Pour en savoir des "sans papiers" tu te rends dans le pays d’origine cela t’évitera d’être le naïf aumônier de Diderot(supplément au Voyage de Bougainville )

    toubab Le 18 décembre 2015 à 07:29
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