Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 6 octobre 2015

Syrie, une intervention sans stratégie globale

En Syrie, la France a fait le choix de frappes aériennes contre l’État islamique. Si la cible paraît légitime, les finalités de cette action restent floues. Vendredi à Paris, des chercheurs, diplomates et militaires l’ont analysée, sans s’accorder.

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La guerre syrienne ne se maintiendra définitivement pas dans les frontières héritées du XXe siècle. C’est l’une des leçons de la "crise des réfugiés" qui ces dernières semaines a provoqué une grosse poussée de fièvre européenne. Et semblé précipiter l’intervention sur place de quelques puissances continentales. Dimanche 27 septembre, les frappes françaises sur des centres d’entraînement de l’organisation de l’État islamique (EI) en Syrie ont officiellement commencé. Et mercredi dernier, Moscou faisait savoir que ses forces aériennes étaient également entrées en action dans le ciel syrien pour une durée estimée à « trois à quatre mois ».

Largement évoquée lors de la 70e Assemblée générale de l’ONU qui s’est tenue fin septembre, la situation a encore fait l’objet d’un échange entre François Hollande et Vladimir Poutine vendredi 2 octobre à l’Élysée. Entre eux passe une ligne de fracture politique : combattre Assad au même titre que l’EI ou le soutenir face à un cartel d’organisations "terroristes" dont l’EI et al Nosra seraient les principaux piliers ?

La Syrie, témoin du nouveau désordre mondial

À la tribune des Nations unies, François Hollande est resté campé sur une position résolument anti-Assad, considérant en substance qu’un homme qui a créé le problème ne peut pas faire partie de la solution. Moscou, lui, a choisi de frapper indistinctement tous les opposants au régime, assumant son désajustement avec Paris, Londres et Washington mais renforçant ainsi ses liens avec le grand revenant régional, l’Iran, réhabilité sur la scène internationale depuis l’accord du 14 juillet sur le nucléaire. Un antagonisme qui accroît le risque d’une polarisation chiite / sunnite dans la région. Et qui, plus de quatre ans après le début d’une guerre ayant causé la mort de près de 250.000 personnes [1], contribue à faire de la Syrie un pays témoin et pivot du nouveau désordre mondial.

L’émergence, il y a moins de deux ans, de l’EI, cet objet politique monstrueux – « sorti du cul des américains » pour reprendre l’expression fleurie d’un universitaire états-unien – hérité de l’histoire récente [2] avait déjà suscité des réactions occidentales. Jusqu’à la mise en place en septembre 2014 d’une coalition pour intervenir dans le ciel irakien. Impliquée dans cette coalition [3] – opération Chammal : sept cents militaires, six Rafale, six Mirage et une frégate anti-aérienne – La France expliquait alors qu’il n’était pas question d’intervenir en Syrie. Un an plus tard, elle s’y lance.

Selon le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, trois éléments expliquent ce qu’il considère comme une « inflexion » plutôt qu’un « changement de doctrine » : l’emprise grandissante de l’EI dans la région, au point de menacer le Liban ; la certitude que se forment sur place des combattants destinés à frapper en Europe et en France ; et le fait que désormais frapper l’EI n’implique plus nécessairement de favoriser Bachar militairement. Le ministre avance que « le cadre légal (de cette intervention) est l’article 51 de la charte des Nations unies qui porte sur la légitime défense » [4].

Un manque de vision politique

Cette "légitime défense" dont on voit bien quels événements récents permettent de l’invoquer résonne malgré tout comme un aveu de manque de vision politique et stratégique dans la région. C’est ce qu’ont souligné certains intervenants, lors du colloque organisé le 2 octobre à Paris par l’IReMMO et Orient XXI, sur le thème "La France a-t-elle encore une politique au Moyen-Orient ?"

Enseignant à l’IEP de Paris, Bertrand Badie [5] souligne que « la logique du containment ne fait sens que si elle s’inscrit dans un projet politique global, elle ne peut pas en être dissociée. Or la communauté internationale ne sait pas faire usage de l’intervention, ni sur le plan juridique, ni sur le plan politique, ni sur le plan stratégique (…) et plus personne ne nous explique la fin des choses. Aujourd’hui, quelle est la finalité politique de cette intervention ? S’agit-il de mettre fin à la violence, de la contenir, de changer les personnes, les dirigeants, le régime ? Que cherche-t-on au juste en Irak et en Syrie ? », interroge le chercheur.

Des interrogations auxquelles a abondé, en « praticien », l’amiral Edouard Guillaud, chef d’état-major des armées de janvier 2010 à janvier 2014 : « une intervention a un avant et un après. Si on oublie cela, les résultats sont dramatiques. Il faut avoir une idée de l’ end state, l’état final recherché. Intervenir sans savoir pourquoi on intervient, c’est voué à l’échec, comme on a pu le constater avec les américains en Irak », souligne le militaire, insistant sur la dimension multifactorielle de la situation sur place où « différentes grilles de lecture se superposent : religieuse, ethnique, sociétale (bédouins, agriculteurs), géographique, économique (eau, pétrole, ressources selon les zones), et politique (anciens empires) » qui rendent, selon lui, impossible de « rentrer dans un système rationnel de gestion des conflits armés » et entraînent inévitablement des « interventions dissymétriques ».

Stabilité vs chaos

À rebours, Michel Duclos, ancien ambassadeur de France à Damas a, lui, énuméré les ressorts du positionnement anti-Assad persistant de Paris, considérant que le vrai facteur structurant en est « le jugement politique et stratégique (de Paris) qui considère que la manière dont Assad a géré la révolte conduit à l’approfondissement de cette révolte ; que plus la révolte monte en puissance, plus la région est déstabilisée ; que cet homme est donc dangereux pour la région, pour son peuple et pour nous puisque ça se traduit en bout de course par des risques d’attentat ici ». Pour lui, « les critiques » faites à cette ligne politique du ministère sont pour beaucoup des « faux procès » et ne proposent « aucune issue opérationnelle » satisfaisante.

Directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS), sorte de think tank du Quai d’Orsay, Justin Vaisse défend lui aussi les positions et l’intervention française, invitant à systématiser les analyses « contrefactuelles » (se demander à chaque fois ce qui ce serait advenu sans intervention) et la pratique du « conséquentialisme », le plus important étant pour lui de voir si « dans le sillage des armées qui interviennent, on laisse de la stabilité et moins de morts, ou le chaos ».

S’extirpant des enjeux immédiats d’une situation régionale dont Jean-Paul Chagnollaud, le directeur de l’IReMMO, a rappelé qu’elle n’était pas le résultat d’une simple « crise » mais bien d’un « basculement historique », la juriste Monique Chemillier-Gendreau invite, elle, à « se projeter dans un temps un peu plus long », déplaçant le curseur de façon stimulante : « Ce que la France pourrait faire de mieux, et cela renouerait avec le meilleur de son histoire, c’est de prendre l’initiative de reconstruire les mécanismes de sécurité collective qui ont failli ». Soit la remise en chantier d’une ONU efficiente. Un projet politique d’ampleur, aux antipodes de l’accueil angoissé des réfugiés syriens et de la "légitime défense" brandie comme un objectif en soi.

Notes

[1Début août, l’Observatoire syrien des droits de l’homme en recensait un peu plus de 240.000.

[2Lire Le piège Daech L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, de Pierre-Jean Luizard (La Découverte, Paris, 2015)

[4Lire son entretien dans Le Monde du 18 septembre.

[5Bertrand Badie est l’auteur du récent ouvrage Un monde en souffrances ambivalence de la mondialisation (Ed Salvatore, Paris, 2015).

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