Accueil > Politique | Par Jérôme Latta | 28 janvier 2016

Taubira, l’art de (bien s’en) sortir

Christiane Taubira a gagné sa sortie, en dépit d’un bilan décevant et surtout d’une "caution" accordée bien trop longtemps à ce gouvernement. Il lui reste à incarner autre chose qu’un symbole, et à traduire enfin ses convictions en actes politiques.

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Il était temps qu’elle parte, dira-t-on. L’évidence de ce départ n’aura été contestée que par son caractère étonnamment tardif. Un départ si minuté, si orchestré, si spectaculaire qu’il risque bien de rester comme le fait majeur de son mandat au ministre de la Justice… juste devant sa nomination. Il fait tellement l’événement qu’il semble même éclipser l’examen ce qui s’est passé entre ces deux moments, voire suggérer qu’il ne s’est finalement pas passé grand chose dans l’intervalle.

La comédie du départ

Autre paradoxe, cette sortie fait les affaires de tout le monde : de l’intéressée d’abord, mais aussi du gouvernement et même de ses détracteurs qui peuvent revendiquer une victoire tant ils avaient – jusqu’au ridicule – réclamé cette démission. Pour son compte, elle n’aurait pu persister très longtemps sans finir par perdre son crédit. Un crédit que l’on croyait entamé, mais que la médiatisation de son échappée a magiquement et instantanément restauré. Elle aurait aussi fini par embarrasser un gouvernement dont elle ne pouvait même plus être la "caution de gauche" tant la situation était devenue absurde, puisqu’il s’agissait de cautionner une politique épousant de plus en plus une pensée libérale et réactionnaire (lire aussi son portrait : "Icône et caution : Taubira la funambule").

Il y a là une part de comédie, qui transparaît dans les bons termes de la séparation. Des perrons de l’Élysée et de Matignon, on peut voir cette sortie théâtrale d’un d’œil bienveillant : la pièce était écrite et le "désaveu" de l’exécutif (désaveu à peu près inoffensif tant il est tardif) sera contrebalancé par des gains significatifs : coudées plus franches et cohérence plus grande (que symbolise la nomination de Jean-Jacques Urvoas) avec le projet gouvernemental.

Le mariage pour tous, peu pour le reste

Le bilan de Christiane Taubira à l’hôtel de Bourvallais est évidemment dominé par la bataille du mariage pour tous, qu’elle aura très fortement personnifiée, laissant le souvenir marquant de ses interventions à l’Assemblée. Une bataille menée sur le terrain "sociétal", le dernier que n’a pas abandonné cette "gauche" de gouvernement. Pour le reste, sa réforme pénale a été infléchie contre sa volonté [1], celle de la justice des mineurs est restée en chantier et celle de la "justice du XXIe siècle" a été ajournée. L’objectif d’une plus grande indépendance du parquet n’a été que partiellement atteint, celui la suppression de la rétention de sûreté abandonné.

Aussi les reproches et les invectives qui lui sont adressés depuis la droite et l’extrême droite relèvent-ils pour une grande part d’une imagination malade, notamment quand il s’agit de fustiger un "laxisme" que son mandat n’a absolument pas confirmé. L’autre part appartient à l’expression d’un racisme à peine déguisé chez la plupart de ces adversaires, abjectement explicite chez certains. Taubira a cristallisé, avec le mariage pour tous, des haines bien enracinées dans une France réactionnaire en plein renouveau (lire aussi "Marseillaise : Taubira-Benzema, même "débat". Là réside l’hommage à lui rendre : elle aura encaissé avec une rare dignité des attaques particulièrement ignobles. Ces coups-là, elle les a pris seule, et nul ne sait comment elle les a endurés (ni comment il les aurait endurés, à sa place).

Une démission après les autres

Comme le résume le plus repris de ses derniers tweets, mercredi, l’ex-ministre aura prétendu "résister" aussi bien en restant qu’en partant. Elle assure également franchir ce pas « sur un désaccord politique majeur » qui désigne évidemment la déchéance de nationalité : si cette mesure ne lui permettait pas de rester stoïque plus longtemps, elle lui a aussi offert une belle porte de sortie. Le désaccord politique était pourtant constitué depuis bien plus longtemps…

Dans le récit médiatique, Christiane Taubira est redevenue « fidèle à ses convictions » après, durant presque quatre ans, les avoir sinon reniées, du moins compromises au sein d’un gouvernement dont l’orientation leur était de plus en plus radicalement opposée. Sa démission la plus significative n’aura pourtant pas eu lieu ce mercredi, mais au cours des quatre années précédentes, durant lesquelles sa résistance s’est essentiellement limitée à des déclarations sibyllines ou des gestes symboliques – comme une apparition à une réunion de frondeurs. Se contenter d’apparaître, ou de paraître, avaliser quand même la dérive du duo Valls-Hollande : difficile de trouver là de bonnes raisons de célébrer le courage politique de l’ancienne garde des Sceaux, qui aura illustré avec une certaine acuité l’expression "opposition de de pure forme".

Incarner un projet plutôt qu’un symbole

Pour les uns et les autres, Christiane Taubira n’a jamais cessé d’être ce qu’elle représente, et elle s’est laissée réduire à ce qu’elle représente – au bénéfice de tous, le sien en premier lieu – faute d’avoir incarné une action et une pensée politique plus concrètes. Elle a interprété un rôle ingrat mais flamboyant et lyrique dans un casting qui prévoyait de privilégier ses qualités de figurante. Et elle s’en est arrangée, non sans cabotiner, jusque dans cette mise en scène de sa fuite à vélo depuis la place Vendôme. L’ultime épisode, légèrement burlesque mais médiatisé avec enthousiasme, d’un feuilleton sans grande profondeur.

Il est de peu d’intérêt de l’accuser d’avoir pris goût au pouvoir au point de lui rester trop longtemps attachée, mais on peut être frappé par le fait qu’elle sorte à ce point gagnante de son expérience, quoi qu’elle fasse ensuite de ce capital politique et de cette image si puissante. C’est bien, alors, dans ce qu’elle va désormais faire de sa carrière que va se jouer le sens de celle-ci. Dans l’espace d’une gauche qui appelle des recompositions et des clarifications et qui s’agite à l’éventualité d’une primaire, elle a indéniablement la possibilité de jouer un rôle majeur. À condition, cette fois, de prendre ses responsabilités, de sortir de son rôle, de donner une profondeur à l’icône qu’elle ne peut se contenter d’interpréter indéfiniment.

Notes

[1Il n’en a subsisté que des mesures limitées, comme la suppression des peines plancher, ou amoindries, comme l’instauration de la libération sous contrainte.

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Vos réactions

  • Meilleur papier lu jusqu’à présent sur la démission de Taubira.

    BB Le 28 janvier à 14:41
  •  
  • Papier verbeux, simplement pour dire que vous ne l’appréciez pas.

    Je ne prendrai pas sa place pour la défendre, elle n’a ni besoin de moi, ni de personne. Je trouve que les formes journalistiques de Regards prennent de plus en plus l’aspect des media audio- visuel classiques : sorte de petit chef qui distribue bons et mauvais point.

    Ce qu’elle a eu vraiment à défendre, ce qu’on lui a laissé porter comme loi, elles les a défendu avec beaucoup de sens et de culture. Choses qui manquent au politiques en général - pas à Melenchon- et à tant de journaleux. Lui a-t-on seulement donner les moyens et les objectifs ? C’est une femme intelligente et d’honneur, ils ont usé d’elle jusqu’où sa conscience n’a plus pu enduré. J’estime sa démission bien plus honnête et sincère que celle de Montebourg et les autres.

    La seule faiblesse de sa démission est que nous avons désormais deux sinistre de l’intérieur et une justice sous cocon.

    Je crains qu’il n’y ait que vous même qui plaise à votre regard.

    La Renaudie Le 28 janvier à 15:54
       
    • Verbeux, si vous voulez, mais en aucun cas je n’exprime ici que je n’apprécie pas Christiane Taubira – ce serait plutôt le contraire (comme un atteste un paragraphe entier). La question que j’ai essayé de poser est celle de son bilan (ministériel et personnel), en regard du joli coup politique qu’elle a réussi avec ce départ parfaitement mis en scène.

      Qu’elle ait subi des contraintes et de l’hostilité, au sein de ce gouvernement, ne fait aucun doute. En revanche, il me semble qu’elle l’a cautionné bien au-delà du raisonnable, en très forte contradiction avec ses valeurs affichées. Il lui aura fallu attendre presque quatre ans et le prétexte (idéal) de la déchéance de la nationalité pour se mettre en conformité avec lesdites valeurs. Je le regrette à titre personnel, mais surtout j’estime que cela devrait empêcher de dresser un bilan de son parcours gouvernemental aussi flatteur que ceux qui dominent les commentaires.

      Jérôme Latta Le 28 janvier à 16:06
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  • Ce papier relève en effet beaucoup trop de la rancoeur personnelle et du jugement péremptoire. Ce qui y est dit d’intéressant s’en trouve noyé. Un peu d’humour et de distance aideraient peut-être... :-)
    Je me permets de signaler ce post de blog, sur Médiapart, qui me semble "en plein dans le sujet" :
    https://blogs.mediapart.fr/michel-pinault/blog/270116/un-ticket-populaire-pour-lelection-presidentielle
    Cordialement

    Michel Pinault Le 28 janvier à 16:36
       
    • ce qui est récurrent chez Jérôme latta , c’est cette propension naturelle qui chez lui consiste a dézinguer avec une gourmandise non feinte tout ce qui le dérange ou auquel il n’adhère pas .
      Viens ensuite la phase finale, la taxation de son contradicteur de droitier ( ca fleure bon le procès stalinien ) ou ère du temps oblige , de troll du FN.
      Hormis la forme, sur le fond de l’article , c’est pas un hasard si c est aujourd’hui TAUBIRA qui subit sa plume acérée de chroniqueur de deuxième division.
      Christiane Taubira dans ce gouvernement de social libéraux et la dernière militante de gauche identifiée, la seule qui encore détenait une flamme vacillante de valeurs de gauche entre ses mains.
      Tout le monde devrait la soutenir, réclamer son retour et bien non ! , après la droite qui a été honteusement insultante et stigmatisant avec elle , c’est maintenant de la gauche qu’elle se voit reprocher son bilan , associé a des adjectifs réducteurs " insuffisant, pale , médiocre, aurai pu mieux faire.
      Et tout cela venant de la part de scribouillard et autres observateur qui n’ont jamais eus d’engagement politique de terrain. Les Zemmour et autres Nolo , Yann MOIX ( moi ?) ont de beaux jours devant eux , leur modèle est copié , mais en plus médiocre .

      buenaventura Le 29 janvier à 09:26
    •  
    • @buenaventura
      Merci pour ce "chroniqueur de deuxième division", qui va me faire la journée. Pour le reste, il me semble que vous avez réinventé cet article – dans lequel vous pourriez tout au plus percevoir les traces d’une déception amoureuse… Pour ne pas tomber dans le travers que vous dénoncez, peut-être devriez-vous défendre le bilan de Christiane Taubira avec des arguments et des exemples.

      Jérôme Latta Le 29 janvier à 09:44
  •  
  • Chacun peut apprécier ce qui ressortit ou non à de la "rancœur" ou à du "verbiage" du papier de Jérôme Latta quand d’autres en loueront la teneur. II n’empêche, les faits et les actes politiques posés (ou non posés) sont têtus et l’auteur de l’article ne fait que les remettre en perspective. Hormis la loi portant sur le mariage pour tous, - pour importante qu’elle fût cependant pas forcément prioritaire à mon avis -, la présence de près de 4 ans de C. Taubira au sein d’un gouvernement de droite ripoliné en rose pâle, confond cette dernière dans la caution (même dite de "gauche"), fût-ce à son corps défendant, aux politiques de Grande Régression dans tous les domaines, qu’a menées et intensifie encore cette néfaste équipe au pouvoir, fossoyeuse de toute idée d’émancipation et de progrès humain. Je ne sache pas que C. Taubira se fût montrée critique à l’égard de ces politiques mises à l’œuvre dès le lendemain de 2012. Cela n’exonère pas plus les Montebourg et consorts en leur temps. Tout se résume à une question d’échéance pour ces gens-là. Au regard de la Grande Régression, cela compte-t-il ?

    Babeuf.

    Babeuf Le 28 janvier à 19:16
       
    • Peu de mesures concrètement de gauche dans son bilan ? On peut supposer, et bientôt expérimenter sous la houlette de Urvoas, que la résistance de Taubira avait momentanément fermé pour la justice le boulevard à droite que ses collègues ont emprunté pour la gestion de leurs ministères.
      Urvoas à la justice promet le rapprochement de la police et du judiciaire, qui sera favorisé par une constitutionnalisation maintenant acquise de mesures liberticides.
      L’époque veut des hommes à poigne ? Allons-y : choisissons le prochain Pétain, quitte à pleurer sur les cendres de la république - sociale, souveraine, indépendante. Taubira a politiquement perdu, nous aussi : il ne reste guère plus qu’un peu de son panache.

      chb Le 29 janvier à 14:15
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  • Son parcours au gouvernement, à l’exception notable du mariage pour tous, n’a vraiment rien d’enthousiasmant pour les gens vraiment de gauche. Tout le monde semble l’avoir oublié mais il avait très mal commencé en acceptant de renoncer à l’amnistie des salariés en lutte condamnés... La suite en découle... Le plus indulgent est de lui souhaiter bonne retraite.

    Marc Sidonny Le 28 janvier à 20:35
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  • Bien où pas bien ce qu’a fait Madame Taubira à la justice ? Perso ,je n’en sait rien, j’ai pas eu encore affaire a elle. Va falloir demander au 9 de chez Goodyear pour avoir un avis éclairé.

    alain Le 29 janvier à 14:25
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  • Je la vois très bien etre le poisson pilote d’une candidature Hollande II. Tout cela est si éloigné des tâches du prėsent !

    Françoise Le 29 janvier à 23:18
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  • Je ne comprends pas pourquoi le message de Thomas et ma réponse ont disparu des écrans radar.
    je disais simplement que,même sur le mariage pour tous,le gouvernement ET Taubira s étaient ratés,en refusant le référendum réclamé(à juste titre)par les anti,mais pas seulement par eux. D autant plus que nous,les pro,l aurions gagné,à l époque.Maintenant,il serait sans doute perdu,du fait que ce dossier a été mal défendu.

    Par ailleurs,je m étonnais de n avoir vu aucun article sur Notre Dame des Landes,sujet très important:il s agit de défendre l agriculture paysanne,incarnée,entre autres, par la Confédération Paysanne, contre les bétonneurs(Vinci),appuyés par le PS(Ayrault),l UMP(Retailleau),le patronat(CCI,Medef),inféodés au Qatar,complice de Daesh.

    Y aurait il des sujets tabou ?L expulsion de paysans serait elle moins grave que l emprisonnement de salariés ?A mon sens,nous sommes tous victimes du même mal:le capitalisme.

    HLB Le 31 janvier à 00:47
       
    • Voici une liste (non exhaustive) d’articles sur NDDL en ligne sur regards.fr. Ajoutez ceux consacrés à Sivens et autres sujets voisins et l’idée d’un "tabou" le cède à celle d’un procès d’intentions…
      http://www.regards.fr/tags/notre-dame-des-landes

      La rédaction Le 31 janvier à 10:19
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  • Merci pour la liste.Ma réflexion relevait de l étonnement,et non d un quelconque "procès d intention" ;étant sympathisant FdG,quel en serait l intérêt ?
    Mais ,d après la liste d articles,le plus récent date(rait) de....février 2014 !! Je n avais pas cherché aussi loin.

    HLB Le 31 janvier à 12:37
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  • Son départ aurait eu lieu avant le dossier goodyear...mais là c’est une faute lourde qui la fait basculer dans le pur calcul politicien

    derviche Le 2 février à 18:22
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