Présentation du Taranis, drone de combat britannique, 2015. photo BAE Systems
Accueil > Résistances | Par Aymeric Grandet | 29 décembre 2016

Tirs de barrage contre les drones de guerre

Les drones armés, fer de lance de la guerre américaine contre le terrorisme, font des milliers de victimes civiles, bafouent le droit et décuplent les haines. Une campagne ambitieuse, portée par des militants pour la paix, demande leur interdiction.

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Article publié dans le dossier "La Guerre nous envahit" du numéro automne 2016 de Regards.

* * *

Cela fait quinze ans que les premières attaques de drones américains ont été menées en Afghanistan. Pourtant, dès 1972, des scientifiques et des ingénieurs réunis au sein du groupe Science for the People dénonçaient cette technologie encore embryonnaire dans les laboratoires de l’armée. « Les caractéristiques de la guerre à distance peuvent (...) servir à réduire au silence les critiques qui entendraient s’opposer à la guerre. Il n’y aura aucun soldat américain tué au combat ou fait prisonnier de guerre. (…) Le seul sujet de protestation qui restera à ceux qui voudraient encore protester sera le meurtre et l’assujettissement de ces gens que l’armée américaine appelle "communistes", "niakoués" ou tout simplement "l’ennemi" » [1].

Aujourd’hui, face à l’expansion des programmes de drones initiés par Obama, au nom de l’objectif “zéro victimes” dans le camp américain, la campagne Ground the Drones (Empêchez les drones de voler) demande l’interdiction pure et simple des drones de combat et de surveillance, à l’étranger et sur le sol américain, et pas seulement plus de transparence ou d’ “éthique”.

4.000 victimes civiles

Lancée par l’association Voices for Creative Non-Violence (Voix pour une non-violence créative), en 2009, la campagne prend appui sur un réseau de groupes très divers, investis dans l’opposition à la guerre. Et parfois de longue date, comme les Catholic Workers, un mouvement du christianisme social ancré radicalement à gauche depuis les années 1930. Ou Veterans for Peace, créé par d’anciens soldats décidés à dénoncer l’ingérence des États-Unis en Amérique centrale au cours des années 1980. Ses membres se mobilisent pour informer la population sur la réalité des drones, et particulièrement les militaires. Ils encouragent ces derniers à refuser les postes d’opérateur de drones – notamment en publiant une communication dans la revue de l’armée de l’air. Le groupe Code Pink-Women for Peace, féministe et antimilitariste, mobilisé contre la guerre en Irak depuis 2002, est également très actif dans la campagne.


Dans le sillage de cette mobilisation, une dizaine de groupes locaux a vu le jour près des bases de pilotage de drones encadrées par l’armée ou la CIA (il en existerait une vingtaine). Le pionnier est Nevada Desert Experience, initialement investi dans la lutte contre les essais atomiques réalisés à cent kilomètres de Las Vegas. Le collectif s’est saisi de la question des drones lorsque la base de Creech Air Force s’est implantée à deux pas du site d’essais nucléaires. En Californie (Beale), dans le Wisconsin (Cape Douglas), le Michigan (Battle Creek), l’Iowa (Des Moines), le Missouri (Whiteman) et ailleurs, la lutte de ces collectifs passe par des actions de résistance civile : manifestations, marches pacifiques, distributions de tracts auprès des salariés de la base...

L’un de leurs arguments majeurs, comme pour ceux qui combattent les mines antipersonnel, pointe la proportion importante de victimes civiles. Le gouvernement américain – qui vise officiellement, rappelons-le, les « combattants réels et présumés » d’Al-Qaeda et ses affiliés, et tout individu représentant « une menace imminente contre des citoyens américains » – a admis la mort d’une centaine de civils. Les enquêteurs du Bureau of investigative Journalism estiment, eux, qu’au Pakistan, au Yémen et en Somalie seulement, il y aurait eu déjà près de 4.000 civils parmi les victimes. Les journalistes du site The Intercept qui ont analysé des documents secrets (les "Drones papers", diffusés en 2015) ont conclu que, dans certains cas, presque 90% de ces « ennemis tué en action », selon le jargon militaire, n’étaient pas les cibles visées.

Faire admettre l’illégalité des drones

Les membres de Ground the Drones tentent de rendre un visage à ces victimes. Code Pink a lancé une pétition pour réclamer au président la liste des noms des civils morts. Veterans for Peace fait pour sa part circuler une exposition en hommage aux victimes connues, parmi lesquelles figurent des adolescents et des enfants. Dans les forums et les colloques, les militants invitent les familles des victimes à s’exprimer, notamment pakistanaises – certaines d’entre elles ont engagé, pour faire entendre leur voix, un recours juridique contre l’armée américaine.


Ellen Grady, militante des Catholic Workers et du collectif anti-drones de l’État de New York, explique : « Nous nous appuyons sur la Constitution qui affirme que l’on n’a pas le droit de tuer des civils, et que les traités sont supérieurs aux lois confédérales. Les drones sont emblématiques de ce que les États-Unis font subir au reste du monde, avec la plus grande arrogance ». Depuis 2010, le groupe Upstate NY Coalition to Ground the Drones and End the Wars (Coalition du Nord de l’État de New York pour empêcher les drones de voler et en finir avec les guerres) dénonce l’activité de la base aérienne de Hancock, qui pilote des drones vers l’Afghanistan. Suivant les principes de la désobéissance civile, les militants ont franchi délibérément les limites de la base pour provoquer une arrestation et défendre la légitimité de cet acte politique devant un tribunal. En réaction, les responsables de la base ont demandé une "mesure d’éloignement" contre soixante militants – une procédure insolite puisqu’elle vise en principe à protéger... les victimes de violence conjugale.

Certains activistes de la Coalition sont donc impliqués dans des procès et l’une d’entre elles, Mary Anne Grady, a dû effectuer plusieurs mois de prison. Comme l’explique Ellen Grady, sa sœur : « Nous attendons de ces procès qu’ils attirent l’attention du public sur le fait que la Cour tente de protéger les drones plutôt que nos droits et la Constitution ».

Vivre sous la menace

Quelles que soient leur cible, les “chasses à l’homme” menées via les drones sont des assassinats extra-judiciaires sans jugement, selon les activistes de Ground the drones [2]. Ils dénoncent la terreur produite par cette guerre de haute-technologie qui s’appuie autant sur les drones observateurs que sur les drones armés. Un individu étant parfois suivi des mois, voire des années, avant d’être abattu. Vivre sous la surveillance des drones est en soi un traumatisme. « Les effets de cette guerre sont nouveaux et très profonds, explique Nick Mottern, investi dans Veterans for peace et éditeur du site knowdrones.org. Au Yémen, par exemple, les gens ont constamment peur. De se rassembler, d’aller à l’école ou de faire quoi que ce soit qui leur fasse courir le risque d’être pris pour cible par les drones qui les surveillent nuit et jour. C’est toute la culture d’une communauté qui est brisée. »


L’effet pervers de ces armes utilisées au nom de la sécurité nationale est également une question brûlante. Ces attaques ne fabriquent-elles pas des terroristes kamikazes en masse ? En novembre 2015, au lendemain des attentats meurtriers de Paris, quatre anciens soldats ayant participé à des programmes de drones ont ainsi adressé une lettre ouverte à Obama, en faisant un lien de cause à effet entre l’utilisation des drones qui attisent la « haine contre les Américains » et les attentats de l’organisation État Islamique.

Depuis, d’autres anciens opérateurs de drones ont pris le risque de témoigner, à l’image des trois lanceurs d’alerte interrogés dans le film National Bird, produit par Wim Wenders et sorti au printemps dernier aux États-Unis. « Ces dernières années, le mouvement a grossi, déclare Nick Mottern. J’ai l’espoir que plus les gens seront au courant des drones et plus ils réclameront qu’ils soient remis au placard. Ce problème appartient sans aucun doute aux citoyens américains ; c’est aussi un problème planétaire car cette technologie est planétaire. »

Des mouvements citoyens contre les drones se développent déjà au Royaume-Uni et en Allemagne. Le 11 juin dernier, outre-Rhin, le groupe Stopp Ramstein !, dont le mot d’ordre est « À bas les drones de guerre ! Jamais plus de guerre sur le sol allemand », a organisé une manifestation contre la base américaine de Ramstein, quartier général de l’armée de l’air américaine pour organiser des attaques par drones, notamment en Irak, en Syrie et en Afrique. Ils étaient 7.000 participants venus former une chaîne humaine dans les environs de la base. Pour, un jour, clouer les drones au sol.

Après les drones : les robots tueurs ?

Plusieurs pays (Chine, Israël, Russie, Royaume-Uni, États-Unis) travaillent à mettre au point des engins qui franchiront un nouveau seuil dans l’horreur : des armes entièrement autonomes (fully autonomous weapons) programmées par des algorithmes pour sélectionner leurs victimes et déclencher le tir. En 2012, l’ONG Human Rights Watch a lancé l’alerte avec un rapport intitulé "Losing humanity" (Perdre notre humanité), avant de présenter l’année suivante la campagne Stop Killer Robots avec une dizaine d’autres organisations. Leur but est d’obtenir un traité international ainsi que des lois nationales interdisant de manière préventive la conception, la production et l’utilisation des "robots tueurs".

Ces engins automatiques font exploser le cadre juridique de la guerre et brouillent la responsabilité légale des attaques : celle-ci ne serait imputable ni au commandement militaire, ni au programmeur informatique, ni au fabricant... Leur utilisation, disent les militants, banaliserait la décision d’entrer en guerre et transférerait le poids du conflit armé encore davantage sur les civils. La campagne est portée, entre autres, par les prix Nobel de la paix Rigoberta Menchú Tum, Shirin Ebadi et Lech Walesa.

Notes

[1"Toys against the people" (Des jouets contre le peuple), publié dans Science for the people, 1973. Cité par Grégoire Chamayou dans Théorie du drone (éd. La Fabrique, 2013).

[2C’est aussi la conclusion de plusieurs rapports internationaux comme ceux des Nations unies ou d’Amnesty International.

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  • Il faut développer aussi en France ces mobilisations contre la guerre. Il en va à terme de la survie de l’humanité. Elle doivent inclure des actions contre tous les bombardements. Et en ce moment, c’est un déluge de sang que versent les avions US, Français et Russes : http://wp.me/p5oNrG-uWr

    Jean Dufour Le 29 décembre 2016 à 23:43
       
    • Petite correction dans l’importance des bombardements en Syrie. Classons les par ordre du nombre de décès :
      C ’est effectivement un déluge de bombardements, mais d’abord
      1.Russo Syrien avec les helicopteres du régime sur les marchés avec leurs barils d’explosifs et Russes avec les bombardements directs concentrés sur les rebelles, et en proportions plus petites contre les djiadistes extremistes comme Daech et L’EI. Mais surtout les civils
      2. Les bombardements américains qui ont fait des morts civils aussi, mais en proportions plus infimes que Les Russes et Assad, puisque les USA ne sont là que pour bombarder les djiadististes extremistes.
      3, Les francais, meme topo que le point 2.

      Je vais vous lancer un chiffre à confirmer, mais selon mois, et 5 ans que je suis cette guerre ( de ma chaise,)

      D’ après moi sur 100 morts civils venant des bombardement, les russes et le régime en ferait 99 % de morts de civils contre 1 % de la France et des USA sur ceux ci, puisque eux ne visent que des djiadistes extremistes, des militaires, concretement, mais avec plusieurs morts civils quand même sur des erreurs. Chiffre qui me parait rélaliste, et comment le confirmer ? il n’y a pratiquement plus de journalistes en Syrie, ou alors, ceux du régime et de la Russie (Que l’on peut classer en tant que propagandistes, plutôt que journalistes)

      bdpif Le 30 décembre 2016 à 11:15
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