Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 27 novembre 2014

Tricher comme un banquier

Une expérience scientifique montre que, placés en conditions professionnelles, les banquiers sont enclins à tricher pour "gagner". Des conclusions, corroborées par des informations quasi quotidiennes, qui invitent à considérer comment la finance néo-libérale produit de la malhonnêteté.

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La revue Nature a publié les résultats d’une expérience conduite par trois chercheurs de l’université de Zurich avec des employés d’une grande banque internationale. Elle montre que la tendance à tricher fait parte de l’identité professionnelle des banquiers. L’expérience "en laboratoire" des chercheurs conforte ce que chacun ressent à la lecture de la presse. À partir de quoi, il faut évidemment s’interroger sur la diffusion du mal dans le capitalisme néo-libéral triomphant et sur les moyens de le combattre.

« Pile je gagne et face tu perds »

Alain Cohn, Ernst Fehr et Michel-André Maréchal, tous trois chercheurs au département d’économie de l’université de Zurich, ont conduit l’expérience suivante. Ils ont fait jouer 128 employés d’une grande banque internationale ayant en moyenne onze ans d’ancienneté et des responsabilités professionnelles diverses (gestionnaires de comptes, gestionnaires d’actifs, commerciaux, traders, contrôleurs de risques, ressources humaines...). Deux groupes égaux ont été constitués. Le premier a été "conditionné", par un questionnaire approprié, à exprimer son identité professionnelle, et le second grâce à un autre questionnaire, ses préférences personnelles. Puis, chacun a été invité à lancer dix fois une pièce et à noter le résultat. "Face" rapportait vingt dollars.

"Pile" ne rapportait rien. Les joueurs n’étaient pas surveillés. Le résultat est sans appel : les joueurs conditionnés à exprimer leur identité privée ont eu des résultats statistiquement normaux (51,6 % de face). Mais les joueurs incités à exprimer leur identité professionnelle de banquiers, non. Ils ont déclaré avoir eu 58,2% de face gagnant, ce qui est nettement supérieur au hasard. Selon les chercheurs, le taux de tricheurs est statistiquement d’environ 25%. Ils décèlent aussi que le taux de triche est supérieur pour ceux qui exercent une activité au cœur du métier de la banque que pour ceux qui ont une activité plus périphérique.

Afin de vérifier si un tel comportement était spécifique aux "banquiers" les chercheurs ont fait jouer de la même façon des groupes d’employés d’autres secteurs (pharmacie, télécommunication, technologie de l’information et des étudiants). Dans aucun cas, Ils n’ont constaté de biais équivalent entre les résultats du groupe identifié professionnellement et celui qui ne l’était pas. Selon eux, les ressorts des comportements "malhonnêtes" du groupe des banquiers pourraient être non seulement le primat d’une culture matérialiste mais aussi le culte de la compétition personnelle et l’identification de la réussite aux gains d’argent particulièrement élevé dans l’identité actuelle de la profession.

Confirmations quasi quotidiennes

Au-delà de cette amusante expérience de laboratoire, il n’est presque plus de jours qui passe sans que la presse n’évoque une "tricherie" de banquiers à grande échelle. Petit recensement pour ce seul mois de novembre.

 Le 6, Le "Lux leaks" montrait l’attrait des banques françaises pour les "tax rulings" du Luxembourg.

 Le 13, la Plate-forme paradis fiscaux et judiciaires élargissait les données à l’ensemble des paradis fiscaux. Elle concluait que ceux-ci « sont au cœur de l’activité internationale des banques françaises ».

 Le 12, six grandes banques (les britanniques RBS et HSBC, la banque suisse UBS, les américains JP Morgan, Bank of America et Citigroup) étaient condamnées à une amende de 3,4 milliards de dollars dans le cadre d’un deal de justice avec les autorités britannique, américaine et suisse pour manipulation des taux de change. Barclay’s et Deutsche Bank sont également dans le collimateur. La presse nous informe que selon un rapport de Citigroup, toutes ces banques pourraient avoir à payer au total 40 milliards de dollars pour solder l’affaire. Elle nous apprend aussi que les traders qui manipulaient le marché des changes se surnommaient eux-mêmes « les mousquetaires », « les joueurs » ou encore « la coopérative ».

 Le 19 novembre, un rapport du sous-comité permanent en charge des enquêtes a accusé trois géants bancaires américains, Goldman Sachs, JP Morgan Chase et Morgan Stanley d’avoir potentiellement manipulé les prix des matières premières. Selon le président du sous-comité, le Sénateur Levin, « l’implication massive de Wall Street dans les matières premières menace notre économie, nos fabricants et l’intégrité de nos marchés ». Quelques jours avant, le 12, l’autorité suisse de contrôle des banques, la FINMA, a pour sa part découvert des "tentatives évidentes" de manipulation des cours des métaux précieux de la part d’UBS. Tout cela venant après l’affaire de la manipulation par les banques du marché des taux d’intérêt interbancaires (affaire dite du Libor), montre que la manipulation de marché est de la part des banques du "business as usual".

 Le 18, La banque suisse HSBC Private Bank a été mise en examen en France pour des « démarchage bancaire et financier illicites » et « blanchiment de fraude fiscale ». On se rappelle qu’en juillet 2014, la banque UBS a été mise en examen pour blanchiment aggravé de fraude fiscale et a dû acquitter une caution de plus d’un milliard d’euros.

Spécificité bancaire ?

Une telle diffusion de la culture de la triche dans le métier de la banque est particulièrement grave. « La confiance des citoyens dans l’honnêteté des employés de banque est un atout majeur pour la stabilité à long terme de l’industrie financière », soulignent les chercheurs de l’université de Zurich. Cela va même bien au-delà. Elle est cruciale pour le bon fonctionnement d’une économie monétaire moderne dans laquelle les banques, non seulement occupent une place centrale dans la création monétaire et le financement de l’économie, mais sont aussi les gestionnaires des moyens de paiement.

La question se pose cependant de savoir si la culture de triche est une culture spécifique à la profession de banquier ou si elle ne s’est pas en quelque sorte généralisée dans le contexte de la société capitaliste néoliberale. Les chercheurs concluent, comme on l’a vu, à une spécificité de la profession bancaire. Mais suffit-il pour le prouver de faire faire le test du jeu de pile ou face à des groupes de professions somme toutes peu sensibles à l’esprit de corruption ?

D’autres expériences ont montré que la triche ravage aussi d’autres professionnels encore plus en première ligne de l’évasion fiscale. Dans son livre Corruption publié en octobre 2014, Antoine Peillon fait ainsi référence à une recherche sur les sociétés écrans conduite en 2012 par trois chercheurs universitaires américains et australien. Les chercheurs se faisant passer pour des clients douteux ont envoyé 7.200 sollicitations à 3.700 fournisseurs de services d’entreprises (Corporate Service Providers) qui fabriquent et vendent des sociétés écrans dans 182 pays. En principe, ceux-ci doivent respecter des règles d’identification établies à l’échelle internationale pour éviter le blanchiment ou le financement d’activités criminelles. En fait, moins de la moitié a cherché à recueillir les informations requises, à commencer par une simple vérification d’identité. L’autre résultat clé de l’étude est que les fournisseurs de sociétés écran qui trichent avec les règles pullulent encore plus dans les pays de l’OCDE que dans les petits paradis réglementaires exotiques. Ainsi seulement 10 sur les 1.722 fournisseurs américains sollicités ont exigé les documents réglementaires.

Changement systémique de culture ?

Face aux résultats de leur expérience, les chercheurs de l’université de Zurich préconisent de réformer la culture d’entreprise basée sur le gain facile et de la ré-axer sur des valeurs morales comme l’intégrité et la probité. Pour cela, ils proposent d’instaurer des règles éthiques contraignantes sur le modèle du serment d’Hippocrate des médecins.

On peut penser qu’en réalité le changement de culture doit être beaucoup plus systématique, compte tenu de la diffusion quasi systémique de la culture de l’utilitarisme et de la corruption.

En tous cas, il ne faut certainement pas attendre des dirigeants des banques, et d’autres professions sensibles, qu’ils s’activent volontairement contre la culture de la triche dévoilée par ces recherches et par ces informations. Le communiqué de la Fédération bancaire française en riposte à la publication de l’étude de la Plate-forme paradis fiscaux et judiciaires en fournit une énième illustration. À la manière d’un Jean-Claude Juncker, les banques françaises affirment « qu’elles respectent la loi », qu’elles « soutiennent les initiatives pour lutter contre la fraude et l’évasion fiscales, et qu’elles mettent en œuvre les dispositions arrêtées dans ce cadre ».

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