Accueil > Monde | Par Fabien Perrier | 12 septembre 2016

Tsipras en quête d’une alliance sociale-démocrate contre l’austérité en Europe

Le premier ministre grec tente un rapprochement avec les dirigeants socio-démocrates de l’Europe du Sud. Conséquence logique de ses revirements politiques ou seule stratégie possible pour infléchir les politiques de l’UE ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le 9 septembre, le premier ministre grec Alexis Tsipras a convié à Athènes les dirigeants italien, espagnol, français, portugais, chypriote et maltais pour un "Sommet des pays méditerranéens de l’Union européenne". L’idée ? Former une alliance stratégique avec ces responsables politiques du Sud, majoritairement sociaux-démocrates de surcroît. D’autant que l’Espagnol Mariano Rajoy (PPE) n’a pas fait le déplacement, faute d’avoir pu constituer un gouvernement.

Cette rencontre fait suite à celle du 25 août ; une quinzaine de leaders sociaux-démocrates, invités par François Hollande, étaient rassemblés à La Celle-Saint-Cloud pour réfléchir à l’avenir de l’Europe. Sur la photo de famille, le président français, le vice-chancelier allemand, Sigmar Gabriel, le président du Parlement européen, Martin Schulz, le premier ministre slovaque Robert Fico – dont le pays préside depuis le 1er juillet le Conseil européen – et... le premier ministre grec. « Les sociaux-démocrates européens veulent contrer les populismes » : c’est ainsi que Reuters titrait sa dépêche. Alexis Tsipras et son parti assimilé aux sociaux-démocrates ? L’information pouvait surprendre.

La politique du mémorandum

Syriza est, en effet, membre de la GUE au Parlement européen et du Parti de la gauche européenne (Alexis Tsipras en est même le vice-président). Quant à l’acronyme, il signifie "Coalition de la gauche radicale". Au premier semestre 2015, après avoir conquis la majorité à la Vouli, le Parlement grec, et formé un gouvernement avec les Grecs indépendants, un parti de droite souverainiste, Alexis Tsipras faisait trembler l’Union européenne : il voulait mettre un terme à l’austérité en Grèce et répétait que cette voie menait droit à la décomposition de l’UE.

Depuis, il y a eu le 13 juillet et la signature d’un troisième mémorandum imposé au pays et poursuivant les politiques d’austérité. Une « capitulation grecque » selon certains, une « trahison » pour d’autres. « Le revirement de Syriza est clair », note Yannis Androulidakis, journaliste à la radio Kokkino propriété de ce parti. Pour celui qui est aussi un des fondateurs de Rozinante, une organisation anarcho-syndicaliste, « Alexis Tsipras mène la politique dictée par le mémorandum ». Qu’il s’affiche aux côtés de François Hollande ou de Matteo Renzi n’est que « l’illustration de son virage social-démocrate ». Pour Michalidis Spourdalakis, professeur de sociologie politique à l’Université d’Athènes :

« Si Alexis Tsipras était uniquement à la tête de Syriza, sa présence à un sommet de sociaux-démocrates aurait été inacceptable pour les cadres, les militants et les soutiens du parti. »

Mais, note le chercheur, il a changé de fonction, ce qui implique un changement de stratégie ; quant aux connotations de ses actions, elles sont différentes.

Changer l’Europe de l’intérieur

En fait, la participation d’Alexis Tsipras à des réunions des sociaux-démocrates n’est pas nouvelle. Après les élections anticipées du 20 septembre 2015, précédées du départ des courants les plus à gauche de Syriza (Panayotis Lafazanis, Kostas Issychos, Zoe Konstantopoulou...), François Hollande vient en Grèce. Dans la délégation, Jean-Christophe Cambadélis. Le patron du Parti socialiste français a obtenu de ses partenaires du PSE (Parti socialiste européen) que Syriza soit invité comme observateur dans les réunions des leaders européens qui précèdent traditionnellement les Conseils européens.

Étape supplémentaire le 12 mars 2016 lorsque le premier ministre grec participe au raout élyséen organisé par François Hollande et intitulé "réunion des chefs d’État et de gouvernement socio-démocrates européens". Mais la veille, Alexis Tsipras avait pris soin de s’afficher aux côtés de Pierre Laurent, Marisa Matias (eurodéputée du Bloc de gauche portugais) ou encore Ska Skeller (écologiste allemande). Au menu : dénonciation de la loi travail, critique des orientations européennes... et mise en garde devant le « monstre qui grandit en Europe ». Alexis Tsipras déclare alors :

« Même si aujourd’hui, nous sommes désespérés devant la politique menée, nous continuerons à lutter à l’intérieur de l’Europe, pas en la quittant. »

C’est sur ce point, précisément, que se renforce le clivage entre les différentes composantes de la gauche grecque... qu’Alexis Tsipras et son équipe étaient parvenus à rassembler entre 2012 et 2015. Pour la majorité des contempteurs de la politique gouvernementale grecque, l’Europe n’est pas réformable ; dans ce cadre, la Grèce serait vouée à n’être qu’une colonie des "grands" pays européens en capacité d’imposer leurs vues aux pays de la périphérie. Deux projets s’opposent : "rupture" d’un côté ; "lutte de l’intérieur" de l’autre.

Retournement stratégique

Cette lutte, c’est ce à quoi s’emploie Alexis Tsipras actuellement, selon Christos Kanellopoulos, en charge des questions européennes à Syriza. À la base de ce retournement stratégique opéré après les élections de septembre 2015, il y aurait le traumatisme du 13 juillet 2015 :

« Durant les négociations, et jusqu’en juillet, le manque de soutiens dont disposait le gouvernement grec a été évident au sein du Conseil européen. »

Il précise : « Avant la nuit du 12 au 13 juillet, pendant le premier semestre 2015, les socialistes français ou italiens, qui étaient d’accord avec plusieurs aspects de notre politique, n’ont pas exprimé de soutien important au gouvernement grec. Le seul moment où ils se sont manifestés, c’est lors de la signature de l’accord. François Hollande a aidé à ce que les aspects les plus féroces ne soient pas intégrés dans l’accord. » Nécessité européenne, donc.

[Lire aussi : "Yanis Varoufakis. Désobéir, pour une autre Europe"]

Journaliste à l’hebdomadaire Epochi, proche de Syriza, Babis Kovanis pense même qu’Alexis Tsipras essaye « de créer des alliances européennes, car elles sont impossibles à l’intérieur du pays ». Avec un Pasok (parti social-démocrate) réduit à peau de chagrin, un KKE (parti communiste grec) particulièrement dogmatique et opposé à tout soutien à Syriza, le gouvernement grec dispose d’une courte majorité à la Vouli : 153 voix sur 300. En outre, les lois qu’il souhaite faire passer doivent être avalisées par ses créanciers. Il doit donc « ouvrir l’éventail », poursuit Babis Kovanis. Ce qui est « impossible sans renforcement de la social-démocratie en Europe ».

À tous les niveaux, Syriza joue cette carte. Au Parlement européen, il y a le "Progressive caucus" auquel participent des députés européens issus de différents groupes politiques (Socialistes et Démocrates comme Guillaume Balas ou Emmanuel Maurel, GUE comme Dimitris Papadimoulis ou Fabio De Masi, Verts tels que Yannick Jadot ou Eva Joly).

Front commun contre l’austérité

Au Conseil Européen, « nous devons créer un front politique contre l’austérité pour promouvoir les investissements, poursuit Christos Kanellopoulos. La France, l’Italie comme la Grèce et d’autres souffrent au sein de la zone euro ; tous ces pays pourraient bénéficier de cette alliance. » Il s’agirait aussi de contrer le "Groupe de Visegrad", qui rassemble les ex-pays de l’Est, particulièrement conservateurs, par une collaboration renforcée avec les sociaux-démocrates du Sud. Alexis Tsipras est-il entendu ? Sa stratégie est-elle gagnante ? Pour Michalidis Spourdalakis :

« La rhétorique est bien plus à gauche que celle de la social-démocratie européenne. Mais la Grèce est dans une si mauvaise situation que c’est la seule stratégie. »

À l’échelle européenne, « le dogme de l’austérité est arrivé à son terme grâce à l’action conjointe de François Hollande et d’Alexis Tsipras », confie une source élyséenne. Reste que, sur les photos de famille, le 9 septembre, Alexis Tsipras, François Hollande, Matteo Renzi et quelques autres se côtoieront. « L’impulsion que je veux donner, c’est que l’Europe, pour avoir la confiance des Européens, doit garantir la sécurité, protéger ses frontières, organiser sa défense, et donner plus de prospérité, plus de croissance, et une plus grande espérance pour les jeunes dans la perspective qui est la leur : pouvoir circuler en Europe, y vivre et pouvoir y avoir un emploi », a déclaré François Hollande en arrivant à Athènes.

Dans l’entourage du président français comme dans celui du premier ministre grec, le discours est identique : en s’alliant, il est possible de changer l’Europe.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions