photo cc Lefteris Heretakis
Accueil > Monde | Par Jérôme Latta | 3 juillet 2015

Tsipras ou le retour de l’histoire

En assumant l’audace d’un référendum, Alexis Tsipras a exacerbé chez ses adversaires la peur qu’une politique alternative se révèle possible, suscitant leur basculement dans une guerre totale. Ce qu’un "non" menacerait avant tout, c’est le statu quo libéral.

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Mercredi matin, François Fillon a commenté sur France Info la crise grecque : « C’est un désordre total. (…) Du côté du gouvernement grec, on a pensé que tout était possible. (…) Ce sentiment où chaque heure réserve une surprise supplémentaire, c’est extraordinairement inquiétant. » Ce même jour, François Hollande lui a fait écho : « Le risque, c’est de rentrer dans une période de turbulence ou une période inconnue. Mieux vaut assurer généralement l’avenir par des certitudes plutôt que par des sauts dans le vide. »

On trouvera bien des répliques de ces deux citations, qui expriment en même temps la peur réellement ressentie par leurs auteurs et la peur qu’ils espèrent faire éprouver à ceux qui les écoutent. Quel est ce spectre, réveillé contre toute attente par le gouvernement grec, qui effraie tant nos gouvernants actuels ou potentiels, et ceux pour qui ils gouvernent ?

La panique et la rage

Jusqu’à récemment, on pouvait encore défendre – avec beaucoup d’indulgence – l’idée que la promotion des politiques d’austérité relevait d’une erreur de bonne foi, de la croyance sincère qu’elles constituaient la (seule) bonne solution. Or leur incontestable constat d’échec aurait dû conduire ses promoteurs, s’ils défendaient l’intérêt général, à reconnaître cet échec et à engager la recherche d’alternatives – et, en l’occurrence, à considérer comme à la fois rationnelles et raisonnables les propositions des négociateurs grecs.

De ce point de vue, les masques sont tombés. En réalité, il n’est plus du tout question de rationalité économique et encore moins de défense de l’intérêt général : il ne s’agit plus que de s’arc-bouter coûte que coûte sur un dogme absolutiste, sur la défense d’intérêts de mieux en mieux identifiés et de moins en moins assimilables à celui des peuples. Et de conjurer l’éventualité la plus terrifiante qui soit pour les gardiens du temple : la perspective qu’un gouvernement et une politique (véritablement) de gauche entrent dans l’ordre du possible et contribuent à démentir le mot d’ordre "Il n’y a pas d’alternative".

Dès lors, on comprend le mouvement de panique qui s’empare de nos castes et de leurs passe-plats. L’affolement prend différentes formes. Par exemple celle des mensonges grossiers de Jean-Claude Juncker sur les termes de la négociations ou de Michel Sapin sur les supposées critiques de l’Argentine envers le FMI. Ou encore celle du jusqu’au-boutisme, cette fois complètement pathologique, des plus enragés des chiens de garde éditocratiques que sont les Quatremer, Aphatie, Leparmentier, Colombani et autre Giesbert, lesquels ne craignent pas de recourir à des arguments aussi stupides qu’odieux.

Rouleau-compresseur médiatique

Les digues se fissurent, et peut-être faut-il y voir les signes avant-coureurs d’une rupture plus complète. Enfin, quelques-uns des économistes qui fustigent depuis des années la fuite en avant austéritaire se voient donner la parole. Enfin, il devient de plus en plus difficile de détourner le flot de critiques de toutes origines qui s’abattent sur l’intégrisme économique et l’idéologie punitive des créanciers. Enfin, l’évidente nécessité d’une restructuration de la dette grecque commence à être reconnue, et même le FMI ou Dominique Strauss-Kahn lui prêtent leur concours.

Bien sûr, comme en 2005 lors de la campagne pour le référendum sur le TCE, le rouleau compresseur médiatique s’est mis en marche pour écraser les germes d’un contre-discours. Les grands médias continuent de mettre en scène l’irresponsabilité des Grecs et de leur gouvernement, d’occulter le désastre humanitaire, d’épargner les institutions, d’invoquer un bon sens d’épicier sur les dettes qu’il faut rembourser, d’agiter l’absurde montant qu’un défaut grec coûterait à chaque Français (lire le petit guide contre les bobards médiatiques d’Attac), de proposer des comparaisons absurdes ou de mettre les pauvres en concurrence, comme dans ce reportage de France 2 sur la Slovaquie. Et bien sûr, le bataillon des experts médiatiques fait donner l’artillerie, percevant bien la menace pour sa propre crédibilité.

La crise grecque, du moins depuis l’arrivée de Syriza au pouvoir, a aussi révélé la profonde aversion pour la démocratie des institutions européennes et internationales qui – de fait et sans mandat populaire – nous gouvernent avec l’assentiment de gouvernements démissionnaires. Quelles âneries n’a-t-on pas entendues sur le référendum, qualifié de chantage ou de provocation ? Autant d’aveux involontaires du déni démocratique sur lequel fonctionne l’Union européenne, trahissant la conviction que les peuples ne sauraient comprendre mieux que les experts où se trouve leur intérêt, ni choisir eux-mêmes leur destin – fût-ce pour échapper à un asservissement sans fin.

La folle audace politique de Tsipras

Oui, Alexis Tsipras et son gouvernement ont pris des risques considérables. D’abord celui de perdre le pouvoir, ce qui a de quoi susciter la stupeur chez tous les partis de droite et de "gauche" qui ont soldé leurs dernières convictions et leur propre pouvoir pour n’être plus que des machines à se partager les mandats. Ensuite le risque d’une défaite plus large, si le "oui" l’emporte et emporte avec lui la possibilité d’une politique alternative – avec des conséquences potentielles pour Podemos, en cette année électorale espagnole. Les tenants de l’ordre libéral ne s’y trompent pas, qui ne craignent pas de mener une guerre de propagande (que décrit magistralement Christian Salmon) et de recourir à un véritable coup d’État financier. Pour ceux-là, en Grèce comme dans le reste de l’Europe, la meilleure arme, du moins le croient-ils, c’est la peur : peur du chaos, peur de devoir payer, peur du lendemain qui ne ressemblerait pas à la veille.

Cette peur, c’est d’abord la leur, celle de l’inconnu. Car, ils sont forcés de l’admettre, nul ne sait quelles seraient les conséquences d’un Grexit ou d’un réel défaut de la Grèce – incertitude qui, au passage, en dit long sur notre maîtrise d’un système financier censé être sous contrôle depuis la crise de 2008. Au-delà, ce sont surtout les lendemains politiques d’une victoire du "non" qui les alarment. L’audace de Tsipras est sans équivalent depuis trente ans chez ses homologues européens, qui ont capitulé avec plus ou moins de zèle face au dogme libéral. Elle est accablante pour les dirigeants qui, comme François Hollande, n’opposent à ce dernier qu’une très vague résistance de façade. Tsipras a la folie de croire qu’il doit respecter le mandat confié par son peuple et lui soumettre des décisions déterminantes pour son avenir. La folie de croire qu’il peut – ou qu’il doit au moins essayer de – changer l’ordre des choses. De croire que « tout est possible », comme l’a déploré François fillon.

Cette peur de l’inconnu est celle qui précède et accompagne les grands bouleversements, que tentent de conjurer les bénéficiaires de l’ordre établi en agitant des épouvantails quand ils n’arrivent plus à convaincre que rien ne peut changer. Syriza, et peut-être Podemos demain, ce n’est pas encore une révolution. C’est la possibilité de celle-ci, la possibilité de remettre l’histoire en marche. Quoi qu’il advienne, nous devrons à Alexis Tsipras et à Syriza une immense gratitude, pour nous avoir offert des moments qui font peur aux François – Hollande et Fillon –, des moments « où chaque heure réserve une surprise supplémentaire », des moments où seul « un saut dans le vide » offre la chance d’un autre avenir.

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  • bravo !Magnifique article qui stimule ma réflexion.
    Alors puisqu’ax rédacteurs de Regards,la niveau monte,je me lance.
    Voilà aussi le bilan que je fais de mon parcours théorique,en lien avec ce qui est décrit dans cet excellent article:Oui,il nous faut prendre du recul,examiné le 20 ième siècle pour envisager l’action de tous les progressistes et aussi du parti communiste français au 21ième.Nous sommes dans une fabrique du politique,je souhaite rendre ce que Regards m’a apporté par ces lignes succintes.
    Touché !
    Une fois de +,votre sagacité parallèle à la qualité de votre blog,’titille’ ma réflexion.
    Je ne sais pas comment vous avez abordé la polémique Marx/Proudhon,moi c’est par l’intermédiaire du livre ’Bakounine et Marx’(1970) de Jacques Duclos.
    A l’époque il était en phase avec les systèmes à 100% de collectivisme comme la Chine,les pays du pacte de Varsovie etc..Le fond de l’air était Rouge,les statues de Marx,aux allures viriles de Super Héros à la Marvel,se comptaient par dizaine de milliers dans le vaste Monde...
    Aujourd’hui,je réalise ’l’exceptionnalité’ de la période.
    C’est la seule période,la seule !,où une majorité d’êtres humains a tenté de mettre en oeuvre une économie 100% collectivisée,dans la ligne grosso modo(le coté grosso y était très accentué !) de Marx.
    Or Proudhon,était farouchement opposé à une collectivisation à 100%.
    IL considérait que le travailleur,au contraire devait être propriétaire puisqu’il considérait à juste titre que la fin du servage(esclavage),la possibilité d’être soi même,propriétaire était la véritable émancipation,,alors que les gueux sous l’ancien régime,étaient la propriété des seigneurs.Aucun droit de propriété ne leur était’octroyé’ par les seigneurs de droit divin.
    A ce titre le livre’les Rouges’ de Pascale Fautrier est édifiant.
    Le PCUS,le PCC ont abandonné le système 100% collectiviste,tout en laissant à l’état un rôle important.
    Effectivement,même si mon attavisme générationnel,me pousse vers Jacques Duclos,l’examen du déroulé du 20 ième siècle me permet de renouer à la fois avec Pascale Fautrier et à la fois avec le PCF,et le PCC.
    Aprés tout je suis du 21ième siècle maintenant...
    Oui merci,à Jérome Latta,qui du cas particulier de la Grèce nous ramène à nos responsabilités en France.
    Bravo,à la formule de ce blog,qu’il anime,non-sans éccueils,mais avec bonheur comme aujourd’hui,pour moi.J’ai enfin atteint la racine de mon analyse que j’ai pu présenter à l’heure où Tsipra,Iglésias montrent ce que la matrice communiste apportent à la politique.Oui,Jérome Latta,vous avez raison :
    ’Quoi qu’il advienne, nous devrons à Alexis Tsipras et à Syriza une immense gratitude, pour nous avoir offert des moments qui font peur aux François – Hollande et Fillon –, des moments « où chaque heure réserve une surprise supplémentaire », des moments où seul « un saut dans le vide » offre la chance d’un autre avenir’.

    Maurice Le 3 juillet 2015 à 06:52
  •  
  • L’article de J. Latta renoue heureusement avec une analyse critique et une prise de position franche, deux qualités disparues depuis longtemps du journal. Les envolées lyriques de Maurice sont, cette fois, touchantes et c’est aussi à mettre à l’actif de l’article. Tant pis si elles sont pour l’essentiel totalement hors sujet. Je signale l’article, une fois de plus excellent, de Romain Garic dans La Tribune (la tribune.fr) "Pourquoi la position d’Alexis Tsipras reste cohérente". Depuis plusieurs mois ce journaliste déploie sur la Grèce et Tsipras un argumentaire éclairé tant économiquement que politiquement du plus grand intérêt.

    Mac Cullers Le 3 juillet 2015 à 08:06
       
    • Exact. +1 pour Romain Garic. Et pour le présent article, aussi, même s’il est moins éclairant tactiquement parlant.
      Reste maintenant à espérer que les Grecs sont majoritairement dotés d’une paire de c..., comme on dit : vivement dimanche !
      Note : je fais partie des heureux donateurs du "Greek bailout fund", initiative foutraque lancée par... un anglais (!), et que je tiens pour une forme de pétition :
      voir https://www.indiegogo.com/greek-bailout-fund.html .

      Pedro38 Le 3 juillet 2015 à 11:12
    •  
    • Romain Garic, c’est un mélange de Romain Gary et de ... Romaric Godin ?

      Pierre Le 3 juillet 2015 à 11:43
  •  
  • Ce matin sur Inter, le journaliste eco Dominique Seux a expliqué que Syriza était alliée au gouvernement avec... aube dorée ! A ce point de nullité et de désinformation, que faire ?

    Franc Le 3 juillet 2015 à 10:39
       
    • C’est l’argumentaire de l’UMP/Républicains actuel, brillamment développé par leur nouvelle porte-parole, Lydia Guirous, sur toutes les chaines d’infos. Accrochons-nous, nous n’en avons pas fini avec l’intox ordurière. Irruption du peuple dans l’"Europe qui nous protège" quelle horrrreur ! Les oligarques écument de rage.

      Mac Cullers Le 3 juillet 2015 à 16:17
    •  
    • Ecrire à France Inter, c’est ce que je vais faire.

      BLep Le 4 juillet 2015 à 12:42
  •  
  • Très bel article qui nous fait honneur.

    Dominique FILIPPI Le 3 juillet 2015 à 11:46
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  • Intéressant. Vu de Suisse, c’est-à-dire d’une démocratie directe, une autre dimension.

    http://www.sept.info/club/le-referendum-grec-du-5-juillet-entre-formalisme-et-verite-juillet-2015/

    michel piccand Le 4 juillet 2015 à 00:05
  •  
  • Je suis fondamentalement d’accord avec cet article qui honore REGARDS....Il me semble que l’on pourrait ouvrir un débat sur le moment choisi (ou pas ?) pour ce referendum. N’aurait-il pas fallu l’envisager plus tôt ? Je pense que le gouvernement grec a tenté un peu trop longtemps un compromis ce que les institutions européennes ont considéré comme un signe de faiblesse. L’avantage d’un plus long délai avant le vote aurait peut-être permis une campagne politique approfondie sur les mensonges des autres gouvernements européens...

    Raygle Le 4 juillet 2015 à 10:32
       
    • Non, Raygle, c’est bien que Tsipras ait d’abord démontré sa bonne volonté. Sinon, les eurogarques l’auraient eu belle pour faire croire qu’ils étaient prêts à un compromis.
      Avoir claqué la porte à ce stade est un formidable coup politique.

      Jean-Marie Le 4 juillet 2015 à 11:48
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  • Excellent article.

    Un petit bémol pour cette remarque : "les dirigeants qui, comme François Hollande, n’opposent [au dogme libéral] qu’une très vague résistance de façade" : une vague résistance de façade, c’est encore très gentiment dit.

    BLep Le 4 juillet 2015 à 11:55
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  • Ne crions pas top vite victoire, le "non" du peuple grec, inventeur de la démocratie, qui a connu les affres d’une dictature d’extrême droite, ne peut cacher qu’une manipulation. Comment refuser la liberté économique promise par l’UE, celle qui permet de multiplier les milliardaires, celle qui permet de profiter de tous au profit de quelques uns, celle qui fait qu’une personne dans le monde meurt toutes les 7 secondes faute d’accès à l’eau ... Non, un peuple héréditaire d’une telle histoire n’a pu qu’être instrumentalisé par des ennemis intérieurs, une cinquième colonne, voulant mettre à bas notre civilisation. A l’heure actuelle, l’ennemi fourre-tout ... le musulman ? Autant le FMI a aidé et se propose encore d’aider la Grèce, autant l’OTAN ne pourrait-elle pas occuper militairement la Grèce, juste le temps de la nettoyer de cet ennemi intérieur anti-progrès. Au delà des discours, le temps de l’action est maintenant venu et il est peut-être juste de réfléchir à une opération humanitaire pour aider un peuple qui n’a plus la clairvoyance d’accepter sa corde économique ...

    Maurice Le 6 juillet 2015 à 19:19
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