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Accueil > Monde | Par Fabien Perrier | 19 octobre 2016

Tsipras sans opposition... dans son parti

Le deuxième congrès de Syriza a reconduit Alexis Tsipras à sa tête. Lui et ses partisans défendent un bilan plombé par les effets du mémorandum, et la nécessité d’un front démocratique et progressiste – en Grèce comme en Europe.

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« Le renouvellement de la confiance qui m’a été accordée est un renouvellement de la responsabilité du parti pour qu’il soit plus massif, plus collectif et plus efficace face aux batailles qui nous attendent, pour une Grèce de justice et de prospérité ». Ces mots sont ceux d’Alexis Tsipras, le premier ministre grec, sur Twitter, le dimanche 16 octobre au soir, après sa réélection à la tête du parti Syriza. Son score ? « À la Ceausescu » selon le Journal des rédacteurs, pourtant proche de Syriza. Sur les 2.926 congressistes (2.758 votants) réunis en banlieue d’Athènes, le quadragénaire a en effet recueilli 93,44% des voix.

Pas de véritable opposition interne

Le score est-il étonnant ? Pas forcément. Il révèle à la fois l’histoire récente du parti et l’ambiguïté dans lequel il est placé à la gestion du pouvoir. Lorsqu’il remporte les élections, en janvier 2015, Syriza a fait campagne sur la fin de l’austérité. Les créanciers de la Grèce, l’UE, le FMI et la BCE ne lui laissent aucune possibilité d’appliquer son programme. En juillet 2015, Alexis Tsipras est contraint de signer, le fusil sur la tempe, un "troisième mémorandum" avec l’UE, un de ces textes qui accordent un prêt à la Grèce en échange de mesures budgétaires restrictives et imposent au pays ses politiques économiques.

Ce troisième mémorandum a provoqué un schisme au sein de Syriza. Le courant le plus à gauche, symbolisé par Panayotis Lafazanis, est parti, de même que Kostas Issychos ou Zoe Konstantopoulou, qui ont été des très proches d’Alexis Tsipras. Au total, près de 10.000 militants ont déserté les rangs tandis que, selon Avghi, le journal de Syriza, 8.000 nouveaux adhérents les rejoignaient.

« En général, le congrès révèle un parti homogénéisé et, en dépit de quelques critiques ou doutes spécifiques exprimés pendant les trois jours de discussions, il serait plus qu’exagéré de dire qu’il existe une véritable opposition interne. Les 93,54% obtenus par Tsipras en sont la preuve la plus évidente », explique Nikos Lionakis, journaliste politique.

Le fardeau du mémorandum

En ouverture du congrès, Alexis Tsipras s’est attaché à défendre son bilan et à appeler à la construction de nouvelles alliances. Alors que Syriza, « seul parti de la gauche radicale au gouvernement en Europe », doit affronter la crise économique et sociale, la crise des réfugiés et l’hostilité de nombre de pays européens, l’application du mémorandum est « une bataille pour l’honneur de la gauche et pour l’honneur du peuple grec », a-t-il souligné. C’était, a-t-il rappelé, la seule voie évitant une sortie de la Grèce de l’euro.

Au sein du congrès, toutes les tendances ont été d’accord sur ce point et sur la ligne de défense : « Nous sommes obligés d’appliquer une politique qui n’est pas celle que nous aurions souhaitée », selon les mots de Panayotis Skourletis. Mais, poursuit ce député de Syriza, « elle est le résultat d’une concession douloureuse, conséquence d’un rapport de forces hostile à notre pays et dominant aujourd’hui dans l’Union européenne. »

Reste que les principales critiques ont porté sur l’application du mémorandum et la stratégie du gouvernement. Il a essuyé récemment des « échecs », selon Anneta Kavvadia, députée de Syriza. Malgré le respect à la lettre, par Athènes, des conditions fixées par les créanciers de la Grèce, ces derniers ont repoussé sine die leurs engagements sur la restructuration de la dette (244,4 milliards d’euros, 176 % du PIB). Le 10 octobre, l’Eurogroupe n’a libéré que 1,1 milliard d’euros sur la tranche de 2,8 prévue pour cet automne. À la tribune, Alexis Tsipras a insisté : « L’accord doit être honoré de part et d’autre ».

Appliquer le "programme parallèle"

Lors des élections législatives anticipées de septembre 2015, Alexis Tsipras et son parti avaient fait campagne sur l’application du mémorandum d’une part, et le développement d’un "programme parallèle" de l’autre. « Nous multiplions les pas vers une amélioration de la situation », veut croire la députée Katherina Igglezi.

Les partisans de Tsipras soulignent que, le chômage est passé de 25,7% en janvier 2015 à 23,2% en juillet 2016. À la rentrée 2016, « 13.000 places supplémentaires ont été créées en crèche, avec une priorité absolue aux enfants sous le seuil de pauvreté », explique Panayotis Kouroublis, ministre de l’Intérieur. Nikos Fillis, son homologue du de l’Éducation nationale, valorise la « couverture sociale mise en place pour 1,5 millions de Grecs qui n’en disposaient pas avant l’arrivée de Syriza au pouvoir ».

Ce catalogue ne suffit pas à rassurer la population. Selon les derniers sondages, Syriza a perdu la confiance de nombre de citoyens et serait 5 points derrière Nouvelle Démocratie, son opposition de droite, si des élections se tenaient prochainement. « Il faut absolument éviter de casser les liens avec la société. C’est pourquoi, nous devons appliquer le programme parallèle », insiste Anetta Kavvadia. « Il est très important de rester allié à la classe sociale que nous sommes amenés à défendre ».

Alliances européennes et front démocratique

Mais en matière d’alliances, c’est à une autre échelle que nombre de participants ont réfléchi : celle de la scène européenne. À l’instar de Panayotis Kouroublis qui a prôné un « accueil des anciens électeurs du Pasok », ou encore un renforcement des liens avec la social-démocratie européenne.

[Lire aussi : "Tsipras en quête d’une alliance sociale-démocrate contre l’austérité en Europe"]

Les mots prononcés par Nikos Papas, ministre d’État et proche d’Alexis Tsipras, semblent sonner en écho : « C’est notre devoir que de construire un large parti de gauche, le cœur d’un front démocratique, qui garantira une gouvernance progressiste sur le long terme du pays et refermera les plaies causées à l’économie grecque par les mémorandum et la récession. »

Cette stratégie est celle qui a remporté l’adhésion au congrès, malgré quelques critiques internes. Elle conforte la ligne d’Alexis Tsipras et de sa majorité. « Nous avons été élus sur un programme clair », rappelle Kostas Douzinas, en se référant aux législatives de septembre. Ce député de Syriza, professeur de droit à l’Université de Londres, conclut : « Trois ou quatre députés de Syriza ne vont pas voter contre les lois qui ne les satisfont pas. Ils porteraient la responsabilité de faire chuter ce gouvernement, ce qu’ils ne veulent pas. Dans une démocratie parlementaire, il en est souvent ainsi : plus la majorité est faible, plus le gouvernement est stable ».

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  • Parole de femme insoumise venue de Grèce ce dimanche.
    "Le gouvernement actuel de la Grèce n’est pas un gouvernement de gauche, il n’est pas un gouvernement de droite, c’est un gouvernement de traitres"

    choucroute Le 19 octobre à 15:03
       
    • Cette grande dame s’appelle Zoë et a été obligée de démissionner de la présidence du parlement Grec, suite aux renoncements de Tsipras. Chapeau bas et respect !

      Jean-Michel Pascal Le 19 octobre à 18:18
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  • « En juillet 2015, Alexis Tsipras est contraint de signer, le fusil sur la tempe, un "troisième mémorandum" avec l’UE, un de ces textes qui accordent un prêt à la Grèce en échange de mesures budgétaires restrictives et imposent au pays ses politiques économiques. »

    Pas d’accord ! Il n’avait pas de plan B. Dans ces conditionsil ne pouvait pas faire le poids.

    Jean-Michel Pascal Le 19 octobre à 18:20
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  • Heureusement, il y a toujours eu une opposition à la Syriza des réformistes, ceux qui trahissent dès qu’il faut agir.

    Voici la résolution de la conférence fondatrice d’ Unité Populaire, ceux qui si ils avaient rejoint cette opposition à temps, auraient pu empêcher le désastre. Bisounours déniaisés. L’histoire ne repasse pas les plats deux fois.

    Jean-Michel Le 19 octobre à 18:52
       
    • Pour réformer faut-il encore rester se battre (au gouvernement).

      MOi Le 21 octobre à 16:26
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  • Comme Hollande avec "La finance est mon ennemi", Tsipras est coupable de forfaiture et de trahison avec préméditation ! Ellas !

    René-Michel Le 20 octobre à 18:55
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  • La Grèce a besoin de gens de gauche qui n’ont pas peur de se salir les mains. Eh oui, parce que l’on ne change pas un pays du jour au lendemain lorsque toute la droite europénne (Merkel, Schauble,..), la BCE, la Commission, et le FMI.

    Les combats que mènent Tsipras, Papas, Tsakalotos (Economie), Filis (Education), Mouzalas (Immigration), Katrougalos (Travail), Voutsis (Parlement), Papadimoulis (Parlement Européen) pour ne citer qu’eux est autrement plus dur que d’abandonner le navire au moment où ça commence à chauffer (Lafazanis & co).

    Qu’ils gardent leur propreté idéologique, c’est ceux qui vont au charbon que l’Histoire retiendra.

    MOi Le 21 octobre à 16:25
       
    • Oui certainement comme ceux de la social démocratie qui se font laminer partout parce qu’ils tombent toujours du côté ou ils penchent.

      choucroute Le 22 octobre à 11:36
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  • Les grecs avaient besoin d’aide et de soutien dans ce moment si difficile. La mobilisation en Europe et ailleurs n’a absolument pas été à la hauteur, c’est notre propre avenir qui se joue en Grèce, il est facile maintenant de dire ce qu’il fallait faire. Elle est où la solidarité internationale ?

    Titus Le 22 octobre à 18:37
       
    • Ce n’est pas nous qui le disons mais ceux qui ont construit ce formidable mouvement. Tsipras n’a jamais eu l’intention de s’opposer fermement à la commission européenne et au FMI. Il a laissé la situation s’enliser et quand Varoufakis lui a indiqué le processus pour tenter de faire basculer le rapport des forces , il a catégoriquement refusé. La suite vous la connaissez. Signature d’un mémorandum pire encore que celui qui était exigé par la commission. Il a fait exploser Syriza pour satisfaire les oligarques et mendier une remise de la dette. Il n’obtiendra rien car ces hyènes ne connaissent que le rapport de forces.

      choucroute Le 22 octobre à 20:51
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  • Syriza, la "Coalition de la gauche radicale"... mon œil !

    Plutôt un conglomérat attrape-tout. On y trouve des "maoïstes", tendance mao-spontex, des trotskistes, des gauchistes variés (trois catégories qui ne brillent pas par leur clairvoyance idéologique et qui ne font que de l’agitation stérile) mais aussi des anciens cadres de la social-démocratie (PASOK), gagnés par le nationalisme "de gauche" (le genre de gens qu’on nommait autrefois "néo-socialistes", chez nous), des anciens communistes ayant renoncé à la révolution pour le réformisme radical au "coup par coup" (Tsipras et autres "eurocommunistes"), des "patriotes de gauche" et même des sociaux-libéraux et démocrates-chrétiens centristes (plutôt liés au "Vénizélisme", ancien courant nationaliste, libéral et atlantiste). Bref, un joli magma difforme, dissimulé sous une rhétorique populiste et pseudo-radicale, pour envoûter les masses.

    Ainsi, il était parfaitement logique que Syriza s’alliât, pour gouverner, avec les populistes de droite que sont les "Grecs Indépendants" (ANEL, scission "souverainiste" et ultraconservatrice de la Nouvelle-Démocrate libérale-conservatrice), les deux formations partageant beaucoup d’orientations : critique de l’Union Européenne (sans pour autant préconiser clairement, par prudence, une sortie de celle-ci), rhétorique populiste (les "peuple", concept mal défini, contre "l’élite", pas plus claire. Notons qu’on ne parle ni de bourgeoisie, ni de prolétariat), nationalisme (les deux formations ont exprimé leur intérêt pour une annexion de Chypre par la Grèce), soutien clair à la bourgeoisie nationale grecque (on ne taxe ni les armateurs, ni l’Eglise, bien au contraire).

    Cette coalition parfaitement homogène, au fond, peut être qualifiée, non de "sociale-traîtresse" (ce qui sous-entendrait qu’elle ait trahi un programme socialiste, ce qu’elle n’avait pas) mais de sociale-fasciste. La répression policière, le rapprochement avec Poutine, la défense de la bourgeoisie nationale, l’enrôlement des masses dans un mouvement destiné à les tromper, le passage en force malgré le référendum...

    Syriza surfe sur l’anticapitalisme romantique et le nationalisme (les deux éléments majeurs du fascisme) qui imprègnent la société grecque. Il est fou de voir combien beaucoup de français méconnaissent ce fait majeur : la société grecque, semi-coloniale (inutile, je crois, d’expliquer pourquoi) et semi-féodale (Eglise toute puissante et reliquats de féodalisme) est imprégnée d’un nationalisme et d’un conservatisme violent. Sans compter le complotisme délirant qui tient une bonne place dans les débats.

    Je suis grec, et je parle en connaissance de cause.
    Contrairement à ce que disait le "patriote français" Jean-Luc Mélenchon, les grecs sont bien plus politisés que les français : depuis toujours, chacun se passionne pour la politique. Le problème est que, hormis le Parti communiste de Grèce (KKE) - et encore - le matérialisme dialectique est rejeté et le "national-conservatisme" imprègne même la gauche. J’ai été frappé de voir, à plusieurs reprises, des Grecs (et des militants de Syriza, parfois) se signer et cracher par terre à l’évocation des homosexuels, ou m’expliquer que les juifs (une race, paraît-il) contrôlaient le monde grâce aux mines d’argent d’Albanie, que les musulmans n’étaient quasiment pas des humains (un homme "de gauche" se réjouissait même du sort de la France, qui bientôt, "grâce à la Le Pen" allait pouvoir revivre en renvoyant ces "fous de musulmans" (tous des terroristes, évidemment) chez eux). On pourrait également évoquer la conscience écologique qui demeure très faible et la protection des animaux (les chats, qui portent malheur, sont chassés et parfois battus ; quand au bétail, il est exploité jusqu’au trépas dans des conditions d’hygiène et de stress que certains goulags n’auraient pas renié).
    Les exemples sont nombreux et, j’insiste bien, ne sont pas des cas isolés.

    On peut disserter pendant des heures sur les raisons qui ont poussé Tsipras à trahir la gauche mais cela demeurera vain si on continue de méconnaître la société grecque. La gauche grecque sera réellement de gauche que le jour où, se tournant vers le matérialisme dialectique (un gros mot pour beaucoup de représentants de la "gauche radicale", en France, en Grèce, partout), elle pourra se dresser contre la réaction, instillé par la bourgeoisie nationale (financière, principalement) et le libéralisme, instillé par la bourgeoisie industrielle plus internationale. Bref, contre le capitalisme.

    Athanase Percevalve Le 27 octobre à 17:37
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