Accueil > Economie | Par Yanis Varoufakis | 26 avril 2015

Yanis Varoufakis : "Un new deal pour la Grèce"

Dans un article publié sur son blog, Yanis Varoufakis, le ministre grec des Finances, a exposé la position de son gouvernement à la veille d’une nouvelle réunion de ses homologues européens où ceux-ci ont campé sur leur volonté de faire plier les Grecs.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Publié en Anglais sur le blog de Yanis Varoufakis, traduit de l’anglais par Martin Morel pour Project syndicate.

* * *

 

Trois mois de négociations menées par le gouvernement grec auprès de nos partenaires européens et internationaux ont permis de faire émerger une importante convergence autour des mesures nécessaires au franchissement de plusieurs années de crise économique, ainsi qu’à l’apparition d’une reprise durable en Grèce. Pour autant, ces négociations n’ont produit aucun véritable accord. Comment l’expliquer ? Quelles sont les étapes nécessaires à l’élaboration d’un programme de réformes viable et mutuellement convenu ?

Nos partenaires et nous-mêmes sommes d’ores et déjà en accord sur de nombreux points. Il est nécessaire que le système fiscal grec soit rénové, et que l’administration fiscale puisse être libérée de toute influence de la part des acteurs politiques et des entreprises. Le système des retraites est extrêmement mal en point. Les circuits de crédit de l’économie sont rompus. Le marché du travail est sorti dévasté de la crise, et se révèle profondément segmenté, tandis que la croissance de la productivité est au point mort. L’administration publique nécessite une modernisation urgente, les ressources publiques devant par ailleurs être utilisées plus efficacement. Un certain nombre d’obstacles considérables entravent la création de nouvelles entreprises. La concurrence sur les marchés des produits s’avère beaucoup trop restreinte. Enfin, les inégalités ont atteint des niveaux inacceptables, empêchant la société de s’unir derrière des réformes pourtant essentielles.

Le piège de l’austérité

Ce consensus mis à part, l’entente sur un nouveau modèle de développement pour la Grèce exige que soient surmontés deux obstacles majeurs. Tout d’abord, il nous faut nous entendre sur la manière d’approcher la consolidation budgétaire de la Grèce. Deuxièmement, nous avons besoin d’un programme de réformes complet et mutuellement convenu, permettant de sous-tendre cette consolidation, et d’inspirer confiance à la société grecque.

S’agissant tout d’abord de la consolidation budgétaire, la problématique concerne précisément la méthode. Les institutions de la "Troïka" (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) ont, au fil des années, recouru à une démarche de rétro-induction : elles fixent une date (par exemple l’année 2020) ainsi qu’un objectif de ratio dette nominal-revenu national (disons 120%), qui doit être atteint avant que les marchés monétaires soient censés être disposés à prêter à la Grèce à des taux raisonnables. Puis, selon des hypothèses arbitraires relatives aux taux de croissance, à l’inflation, aux recettes de privatisation etc., elles calculent, en remontant du futur vers le présent, quels sont les excédents budgétaires primaires nécessaires chaque année.

Le résultat de cette méthode, c’est ce que pense notre gouvernement, n’est autre que le "piège de l’austérité". Lorsque la consolidation budgétaire évolue autour d’un ratio de dette prédéterminé, qu’il s’agit d’atteindre à une date future elle aussi prédéterminée, les excédents primaires nécessaires pour atteindre ces cibles sont tels que l’effet engendré sur le secteur privé met à mal les taux de croissance estimés, et fait ainsi dérailler le cheminement budgétaire prévu. C’est en effet précisément la raison pour laquelle les plans de consolidation budgétaire antérieurs de la Grèce ont échoué de manière aussi spectaculaire à atteindre leur cible.

Le piège de la "réforme"

La position de notre gouvernement est que cette méthode retro inductive doit être abandonnée. À sa place, nous devrions élaborer un plan prospectif fondé sur des hypothèses raisonnables concernant les excédents primaires en cohérence avec les taux de croissance de la production, l’investissement net, et l’expansion des exportations susceptibles de stabiliser l’économie et le ratio dette de la Grèce. Si cela doit signifier un ratio dette-PIB supérieur à 120% en 2020, nous trouverons les moyens judicieux de rationnaliser, de redessiner, ou de restructurer la dette – en gardant à l’esprit l’objectif de maximisation de la valeur actualisée effective qui sera restituée aux créanciers de la Grèce.

Outre la nécessité de convaincre la Troïka que notre analyse de la soutenabilité d la dette permettrait d’échapper au piège de l’austérité, il nous faut surmonter un second obstacle : le "piège de la réforme". Le précédent programme de réformes, que nos partenaires nous invitent avec tant de certitude à ne pas "replier", était fondé sur une dévaluation interne, une réduction des salaires et des retraites, une perte de la protection du travail, ainsi qu’une privatisation consistant à maximiser les prix des actifs publics.

Selon nos partenaires, il s’agirait de laisser du temps au temps, afin qu’un tel programme puisse fonctionner. En cas de baisse supplémentaire des salaires, il faudrait s’attendre à ce que l’emploi augmente. En remède à l’agonie du système des retraites, il s’agirait précisément de réduire les prestations. Enfin, il serait nécessaire que les privatisations visent des prix de vente plus élevés, afin de rembourser une dette dont beaucoup conviennent (en privé) qu’elle est absolument intenable.

Par opposition, notre gouvernement estime que ce programme a échoué, et alimenté une méfiance de la population vis-à-vis des réformes. Illustration parfaite de cet échec, malgré la baisse considérable des salaires et des prix, la croissance des exportations continue de stagner (l’élimination du déficit de la balance courante s’expliquant exclusivement par l’effondrement des importations).

Les désaccords ne sont pas irréconciliables

De nouvelles baisses des salaires ne sauraient venir en aide aux entreprises axées sur l’exportation, qui se trouvent dans une situation de crédit critique. De même, de nouvelles réductions des retraites ne sauraient s’attaquer aux véritables sources de difficulté du système en la matière (emploi en berne et important volume de travail non déclaré). De telles mesures ne pourraient qu’endommager encore davantage un tissu social grec d’ores et déjà éprouvé, le rendant incapable de conférer le soutien dont notre programme de réformes a si désespérément besoin.

Les désaccords qui nous opposent actuellement à nos partenaires ne sont pas irréconciliables. Notre gouvernement est déterminé à rationaliser le système des retraites (par exemple en rehaussant l’âge de la retraite anticipée), à procéder à la privatisation partielle d’un certain nombre d’actifs publics, à résoudre le problème de ces prêts en défaut qui obstruent les circuits de crédit de notre économie, à créer une commission budgétaire pleinement indépendante, ainsi qu’à dynamiser l’entreprenariat. Les véritables divergences qui demeurent concernent la manière dont nous abordons la relation entre les différentes réformes et l’environnement macroéconomique.

Rien de tout cela ne signifie que le bien commun ne saurait être atteint immédiatement. Le gouvernement grec aspire à un projet de consolidation budgétaire qui tienne la route, ainsi qu’à des réformes que toutes les parties prenantes considèrent importantes. Notre tâche consiste à convaincre nos partenaires du caractère non pas tactique mais stratégique de nos démarches, et à leur expliquer combien notre logique est saine. De leur côté, la tâche consiste à renoncer enfin à une approche dont il faut reconnaître qu’elle a échoué.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Il persiste à les appeler "partenaire"s, mais eux le voient valet. Leur message est toujours le même "conformez-vous, acceptez, pliez".
    La chance de la Grèce, si Varoufakis refuse de voir l’agonie des salariés comme des retraités, c’est de sortir de l’UE, quitter la vierge de fer qu’est l’UE, quitter ce repaire de malfaiteurs mercenaires de ce crime organisé légal qu’est l’économie prédatrice, dictatoriale et violente que pratiquent les multinationales, notamment financières.

    L’attitude de l’UE est, au-delà de l’aspect monétaire, dettes, constitue de plus une réplique de celle des USA, dont l’anti-communisme persiste comme véritable ligne vertébrale de cette ploutocratie. Et Varoufakis ne doit perdre de vue qu’Obama a lancé un executive order contre le Vénézuela, le 9 mars. Ce pays menace la sécurité des USA en menant sa propre politique, qui est de gauche.
    L’UE en fera autant avec la Grèce si nécessaire, assiégeant et ruinant son économie, la livrant aux coups d’états d’extrême-droite, comme Obama va le faire pour un état souverain qui résiste à l’Imperium.

    A.L. Le 26 avril 2015 à 16:50
  •  
  • Impressionné par la qualité de l’argumentation, la clarté de la position de ce gouvernement grec dans une négociation cruciale en cours ! C’est de la transparence totale et de la haute politique ! Chapeau les grecs !

    Che Bourache Le 28 avril 2015 à 22:23
  •  
Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?