illustration Fred Sochard
Accueil > Société | Par Marion Rousset | 26 avril 2016

Jeunesse : une génération apolitique ?

La radicalité et l’esprit de contestation longtemps prêtés aux jeunes n’ont pas disparu : ils prennent des formes qui échappent aux catégories traditionnelles et se dilapident, ou parfois dégénèrent… faute de trouver une expression politique.

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Article paru dans le numéro printemps 2015 de Regards, que nous mettons en ligne tant il préfigurait sous bien des aspects ce qui a émergé un an plus tard… Illustrations Fred Sochard.

* * *

Les attentats de 2015 ont pris la société française de court. Passé l’effet douche froide, les médias ont découvert que les très jeunes candidats au djihad n’étaient pas tous habitants des banlieues. Parfois issus des classes moyennes blanches, sans antécédents de délinquance, ayant même grandi dans des familles athées. Et l’on a soudain eu l’impression de ne pas la connaître, cette jeunesse, de ne plus la comprendre.

Alors que l’on parlait jusque-là d’une génération amorphe, prise dans les filets de l’individualisme à l’ère néolibérale, c’est un tout autre visage qu’ont dessiné les chercheurs invités à réagir dans les journaux. « Aujourd’hui, des jeunes sont prêts à se battre et même à mourir pour une cause militante. Un engagement au risque de sa vie existe encore », avance le sociologue Albert Ogien, qui ajoute : « Mais pourquoi se concentrer seulement sur eux ? Des groupuscules violents, il en existe aussi chez les fascistes partis combattre auprès des Ukrainiens ».

Derrière ces nouvelles formes de radicalité présentes chez une minorité, les événements tragiques de janvier ont surtout fait émerger un gros point d’interrogation. Quelles causes motivent ceux qui sont nés dans les années 1990 ? Contre quoi se révoltent-ils ? Comment se mobilisent-ils ? Autant de questions que n’ont pas vu venir ceux qui ont coutume de déplorer l’inertie d’une jeunesse souvent abstentionniste et soi-disant soucieuse de son seul petit nombril..

Apathie politique ou cynisme ?

Apathique, résignée, frivole… Les poncifs ont la peau dure. À entendre certains commentateurs, la jeunesse a tous les défauts – à commencer par un idéalisme fortement déficient dont l’absence est ressentie par les anciens comme une attaque directe contre le fameux esprit de 68 et même au-delà, de la Résistance. « Indignez-vous ! », encourageait Stéphane Hessel dans son best-seller, exhortant la population à sortir de la passivité.

Et il faut bien le dire, les grilles de lecture traditionnelles ont tendance à donner l’impression que l’apolitisme est une question d’âge. Avec environ 30% d’abstentionnistes parmi les 18-24 ans aux deux tours de l’élection présidentielle de 2012, les jeunes votent par exemple moins que leurs aînés. Mais ignorer le jeu électoral, ne pas adhérer à un parti ou rester à l’écart des grands rassemblements syndicaux n’est pas synonyme d’indifférence et de léthargie, sauf pour ceux qui raisonnent encore dans les anciens cadres.

Dans une enquête sur les jeunes et le vote, l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (Anacej) rappelle que « nombre de commentateurs publics ont supposé que la faible participation des jeunes citoyens est un symptôme d’apathie, alors qu’un arbitrage fondamental doit être conduit pour différencier symptômes d’apathie et symptômes de cynisme ». Un cynisme qui est le fruit d’un système politique perçu comme une mascarade, incapable de remplir sa mission de représentativité. « Les jeunes sortent des canons traditionnels : les partis, le militantisme, la révolution, la lutte armée… La génération 68 cherche le politique là où il n’est plus. Ce qu’elle n’a pas vu, c’est que le contenu du politique s’est déplacé, si bien qu’aujourd’hui on s’engage autrement, à distance du monde organisé des aînés qui fonctionne en vase clos », affirme le sociologue Albert Ogien, coauteur avec la philosophe Sandra Laugier du Principe démocratie – dont un chapitre s’intitule “Oublier la nostalgie”.

Encore prêts pour la révolte

Face au monde qui bouge, les anciens auraient-ils l’esprit chagrin ? En tout état de cause, l’idéal d’une jeunesse soudée contre le système et ferment de basculement n’est qu’un vieux rêve, le pendant du « c’était mieux avant ». Et cette tendance dépressive ne date d’ailleurs pas d’hier. « En 1967, Edgar Morin proposait une description d’un petit bourg breton dans un texte qui raconte exactement la même chose qu’aujourd’hui. Les jeunes sont déjà présentés comme étant exclusivement préoccupés par le divertissement, en quête perpétuelle de loisirs, tout entiers tournés vers ce que le sociologue appelait alors la “dolce vita” », constate le sociologue Camille Peugny, maître de conférence à l’université Paris-8.

Avec sa consœur de l’EHESS Cécile Van de Velde, il a conçu un questionnaire en ligne qui est venu nourrir une vaste enquête de France Télévisions, “Génération quoi ?”, sur les 18-34 ans. Les conclusions livrées dans Le Monde en 2014 ont produit l’effet d’un coup de tonnerre : parmi les 220 000 participants, 61 % se disaient en effet prêts à se révolter. « Nous leur avions demandé s’ils seraient prêts à participer à un mouvement social de grande ampleur type Mai 68. Et je dois dire que nous avons été surpris par le nombre de réponses positives, même si le contexte expliquait en partie ce phénomène », relève le sociologue Camille Peugny. Que cette étude ait été réalisée cinq ans après le déclenchement d’une crise financière dont la jeunesse continue de subir les conséquences a bien entendu son importance.

La conjoncture éclaire ainsi cet autre résultat obtenu en 2008 auprès des 18-29 ans : ils étaient 24 % à estimer qu’« il faut changer radicalement toute l’organisation de notre société par une action révolutionnaire », alors qu’ils n’étaient que 6 % à le penser en 1990. Il n’empêche que ces chiffres viennent contredire une idée ancrée dans les consciences : si ses formes ont changé en même temps que la société, l’esprit de contestation n’a pas pour autant disparu.

Frustrations sans catalyse

Mais contre quoi au juste sont-ils prêts à se révolter ? « Les jeunes ont le sentiment d’être sacrifiés dans le champ économique. Cette classe d’âge subit de plein fouet la crise, tout en se représentant les dirigeants politiques qui se succèdent à la tête de l’État comme des acteurs impuissants », explique Camille Peugny. L’impression d’être méprisés par la classe politique et abandonnés à leur triste sort, beaucoup la partagent. Ainsi, 86 % des personnes ayant répondu au questionnaire élaboré par ce sociologue déclarent ne pas avoir confiance en la politique, tandis que 90 % pensent même que c’est la finance qui dirige le monde. Dans un contexte d’accroissement du chômage et face aux politiques d’austérité menées en Europe, cette précarité se double donc d’une défiance envers les élites. « La situation économique a créé une zone cruelle au sein de laquelle la société ne remplit plus sa mission qui consiste à produire de la cohésion sociale. La précarité s’est installée indépendamment des différentes classes sociales. Du coup, des jeunes sans attaches peuvent s’enflammer pour un rien », avance quant à lui Albert Ogien.

Il reste que la jeunesse n’est pas révolutionnaire par nature. La gauche n’est même plus le seul catalyseur de ses frustrations. En témoigne l’adhésion au vote FN chez les 18-24 ans : selon un sondage Ifop, 37 % d’entre eux souhaitaient la victoire du Front national aux élections départementales, contre 29 % pour l’ensemble des Français. « On voit de plus en plus de jeunes qui refusent de se positionner sur l’axe gauche-droite, mais ceux qui acceptent de se situer sont plus à gauche que la moyenne », nuance cependant Camille Peugny. Ce qui ne veut pas dire que ce positionnement trouve refuge dans les partis à la gauche du Parti socialiste : ce n’est plus au Parti communiste, au Parti de gauche ou au NPA que la révolte qui gronde cherche un exutoire.

Voilà en tout cas la preuve que loin de former un ensemble homogène, la jeunesse est composite. L’engagement est conditionné par l’ancrage social et territorial de cette frange de la population qui peut aujourd’hui dépasser les trente ans, l’entrée dans l’âge adulte ayant été retardée en même temps que reculait l’arrivée dans la vie active. Il faut donc bien distinguer entre des formes de protestation plus ou moins rentrées qui ne s’expriment pas de la même manière selon qu’elles sont portées par des urbains diplômés, des classes moyennes déclassées, des habitants de banlieues stigmatisées, des ruraux sans emploi…

Plus rien à perdre

Tandis que la colère monte, certains passent à l’action. Les plus diplômés, ceux qui quittent tard le domicile familial, inventent ainsi de nouvelles manières de faire de la politique qui ne passent plus par les partis. Moins tête en l’air que leurs aînés, ils participent à des mouvements sans leader comme les Indignés ou Occupy, qui ont éclos en 2011 et fonctionnent sur le principe de l’égalité de parole au sein d’une communauté où toutes les décisions sont prises au consensus.

Et à l’autre bout de la chaîne, on retrouve les désaffiliés, ceux qui n’ont plus rien à perdre. C’est le cas par exemple d’une partie des aspirants djihadistes décrits par le spécialiste de l’islam Farhad Khosrokhavar : « Le premier [groupe] est fait de jeunes exclus qui ont intériorisé la haine de la société et se sentent profondément victimisés. Ils pensent ne pas avoir d’avenir dans le modèle dominant “travail, famille, insertion dans la société”. L’adhésion à l’islam radical est un moyen pour eux de sacraliser leur haine, de la légitimer et de justifier leur agressivité. Ils ont quelques caractéristiques communes : vie d’exclusion dans les banlieues, déviance, emprisonnement, récidive, adhésion à une version radicale de l’islam, voyage initiatique en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen ou en Syrie, et enfin la volonté de rupture avec la société au nom de la guerre sainte », analyse-t-il dans le journal du CNRS.

Mais aller faire la guerre avec Daech est loin d’être la seule cause de radicalisation. Dans la famille des désaffiliés, l’écologie regroupe également des activistes déterminés à se battre, par exemple contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le barrage de Sivens ou le Center parcs de Roybon. « Les ZAD [Zones à défendre] rassemblent les jeunes “largués” : à vingt ans, ils sont au chômage et savent qu’on n’attend rien d’eux », pointe Albert Ogien. Ils ont cette phrase qui en dit long : « On est là car on n’a plus rien à perdre. » « Les jeunes ont toujours été du côté du renversement du système, c’est pourquoi les gens établis ont beaucoup à craindre d’eux. L’idée de la dépolitisation est donc aussi un argument du pouvoir pour désarmer la jeunesse », imagine le sociologue. Élites corrompues, vies précaires et horizon bouché : gare au cocktail explosif.

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Vos réactions

  • Comment et pourquoi s’intéresser à la politique quand toutes les règles sont biaisées.
    Cela fait presque 150 ans que le clivage droite/gauche existe dans ce pays. On a juste ces deux choix.
    De plus, faut vraiment être naif pour ne pas réaliser que ce sont TOUS des corrompus, TOUS, du maire de la commune de 100 habitants jusqu’aux ministres.
    Non seulement tous ces empafés niquent le système mais en plus faudrait s’y intéresser ???
    Nah, hors de question !
    Je fais comme eux désormais.
    Et puis ces baltringues n’ont jamais vraiment eu le pouvoir.
    Les lobbys l’ont.

    Chris Craist Le 26 avril à 20:04
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